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« Martine ? Demandai-je.

— Elle n’a rien. Une légère commotion nerveuse, répondit Massacre. Je lui ai donné un somnifère.

— Et moi ?

— Brûlures, épaule gauche démise. Vous avez de la chance. Vous avez été projeté à dix mètres, et, à part l’épaule, vous n’avez même pas de grosses contusions. Un arbuste a amorti le choc. Je vous ai remis votre épaule pendant votre évanouissement, et c’est ce qui vous a ranimé. Vous en avez pour quinze jours au plus !

— Quinze jours ! Il y a tant à faire ! Je venais de trouver du minerai de fer … »

Une violente douleur me transperça les mains.

« Dites, docteur, vous n’avez rien contre ce venin ? Cela me brûle vraiment beaucoup.

— Dans cinq minutes vous vous sentirez mieux. Je vous ai mis une pommade calmante. »

La porte explosa, et Michel se rua dans ma chambre. Il se précipita vers moi, la main tendue, et s’arrêta net quand il vit les miennes bandées.

« Docteur ?

— Ça ne sera rien.

— Ah ! Mon vieux, mon vieux ! Sans toi, ma sœur était perdue !

— Tu n’aurais pas voulu que je nous laisse manger par cette espèce de pieuvre qui s’est trompée de milieu, essayai-je de plaisanter. Au fait, est-elle morte ?

— Morte ? Plutôt ! Tu en as fait de la charpie ! Ah ! Je ne sais comment reconnaître …

— Ne t’inquiète pas. Dans ce monde, tu auras certainement l’occasion de me revaloir ça !

— Maintenant, coupa Massacre, laissez-le dormir. Il va probablement nous faire une forte fièvre. »

Ils sortirent tous docilement. Comme Michel franchissait le seuil, je lui demandai:

« Envoie-moi Beltaire demain matin. »

Je tombai dans un sommeil agité, d’où je sortis, quelques heures plus tard, épuisé, mais sans fièvre. Je me rendormis paisiblement, et me réveillai très tard le lendemain. La douleur de mes mains et de mon visage était très réduite. Sur la chaise, Michel, dormait, plié en deux.

« Il t’a veillé toute la nuit », dit la voix de mon frère, debout dans l’embrasure de la porte. « Comment vas-tu ?

— Mieux, bien mieux. Quand crois-tu que je pourrai me lever ?

— Massacre a dit dans deux ou trois jours, si la fièvre ne revient pas. »

Derrière Paul parut soudain Martine, portant un plateau où fumait une cafetière.

« Voici pour Hercule ! Le docteur a dit qu’il pouvait manger ! »

Elle posa son plateau, m’aida à m’asseoir et, m’ayant calé le dos avec des coussins, me posa un rapide baiser sur le front.

« Voilà un bien petit remerciement ! Dire que sans vous je serais un cadavre informe. Brr ! »

Elle secoua Michel.

« Debout, vieux frère ! Louis t’attend. »

Michel se leva, bâilla, et, après s’être informé de ma santé, partit avec Paul.

« Louis montera cet après-midi. Maintenant, monsieur Hercule, je vais vous faire manger.

— Pourquoi Hercule ?

— Dame ! Quand on combat les hydres corps à corps …

— Et moi qui croyais que c’était pour mon physique avantageux, dis-je d’un ton comiquement désolé.

— Bon, vous plaisantez, vous serez vite guéri. »

Elle me fit manger comme un enfant, puis boire une tasse de café.

« Il est excellent, dis-je.

— J’en suis heureuse, je l’ai préparé moi-même. Croyez-vous que j’ai été obligée d’en référer au Conseil pour avoir une malheureuse ration de café ? Il est classé comme médicament !

— Il va falloir s’habituer à s’en passer, je le crains. Il est peu probable qu’il y ait des caféiers sur Tellus. Ce qui est plus grave, c’est le sucre !

— Bah ! Nous trouverons bien une plante sucrière. Sinon … il y a ici des ruches. Nous reviendrons au miel.

— Oui, mais s’il y a des fleurs sur notre lambeau de Terre, la végétation tellurienne en semble jusqu’à présent complètement dépourvue.

— Nous verrons bien. Pour ma part, je suis optimiste. Nous avions une chance sur des milliards de rester vivants, et nous le sommes ! »

Des coups frappés à la porte l’interrompirent. C’étaient les deux inséparables, Henri et Ida.

« Nous venons voir le héros, dit celle-ci.

— Oh ! Héros ! Quand on est acculé, l’héroïsme est inévitable !

— Je ne sais pas. Je pense que je me serais laissé manger, dit Henri.

— Même si tu avais été avec Ida ?

— Ah ? »

Je rougis.

« Non. Ce n’est pas ça que je veux dire. Supposons que tu aies été avec Martine, ou une autre jeune fille.

— Eh bien, franchement, je n’en sais rien.

— Tu te calomnies ! Mais ce n’est pas pour cela que je t’ai fait venir. Tu vas aller, avec les deux hommes qui m’escortaient, reconnaître plus complètement le gisement de fer. Tu me rapporteras des échantillons variés. Comme il était tard quand nous l’avons trouvé, je n’ai fait qu’y jeter un coup d’œil. Tu relèveras aussi le meilleur tracé pour une voie ferrée, si le gisement te semble en valoir la peine. Et méfie-toi des hydres: elles ne volent pas toujours en bande ! La preuve ! Elles peuvent te tomber dessus à deux ou trois. Prends plutôt dix hommes d’escorte et un camion. Et vous, Ida, comment va votre travail ?

— J’ai commencé à codifier vos décrets. C’est curieux à étudier, ce droit naissant. Votre Conseil s’est arrogé des pouvoirs dictatoriaux.

— C’est provisoire, j’espère. Il le faut bien ! Quoi de neuf, en bas ?

— Louis est furieux contre les guetteurs qui ont laissé passer votre hydre sans la signaler, sous prétexte qu’elle était isolée. Ce sont ceux du poste 3.

— Les saligauds !

— Louis parle de les faire fusiller !

— C’est excessif. Nous n’avons pas trop d’hommes. »

En fait, la première fois que je sortis, cinq jours après, appuyé d’un côté sur Michel et de l’autre sur Martine, j’appris qu’ils avaient été simplement chassés de la garde et condamnés à deux ans de mine. Petit à petit, je repris la vie normale.

Nous construisîmes la voie ferrée allant au gisement de fer, et un haut fourneau rudimentaire. Le minerai — de l’hématite — était riche, mais peu abondant. Il devait suffire à nos besoins réduits. Malgré la compétence d’Estranges, la première coulée fut faite avec difficulté. La fonte, d’assez mauvaise qualité, faute de charbon vraiment cokéfiable, fut raffinée en acier. À vrai dire, c’est plutôt pour mesurer nos forces que nous hâtâmes tant cette première coulée, car, pour un avenir immédiat, nous ne manquions pas de fer. Nous coulâmes des rails et des roues de wagons. Près de la mine, nous construisîmes des abris maçonnés, refuges pour les travailleurs en cas d’attaque des hydres. Les locomotives eurent leur habitacle modifié, de façon à le rendre hermétique au besoin.

La température était toujours la même, une douce température de printemps chaud. Les « nuits noires » augmentaient régulièrement de durée. À l’observatoire, mon oncle et Ménard avaient déjà décelé cinq planètes extérieures, dont la plus proche offrait à la vue une atmosphère traversée de nuages. Par les trouées, on pouvait voir des mers et des continents. Le spectroscope indiquait la présence d’oxygène et de vapeur d’eau. Elle était sensiblement de la taille de la Terre et possédait deux gros satellites. Le désir d’étendre son domaine est si profondément ancré au cœur de l’homme que nous, pauvre fragment d’humanité incertain encore de sa survie, nous nous réjouîmes d’avoir comme voisine une planète habitable pour nous !