Près de la mine, sous la protection de la garnison, un hectare à peu près du sol tellurien avait été défriché pour expérience. C’était un terreau léger riche en humus, formé par la décomposition des plantes grisâtres. J’y fis immédiatement semer du blé de différentes variétés, malgré la désapprobation des paysans, arguant du fait que « ce n’était pas la saison ». Michel dut dépenser tout un après-midi pour les convaincre que, sur Tellus, il n’y avait pas de saisons au sens terrestre du mot, et qu’autant valait semer maintenant que plus tard.
Au cours du défrichement, nous eûmes à lutter contre les serpents plats dont nous avions trouvé un cadavre lors de notre première exploration. Les paysans les appelèrent « vipères » et ce nom leur resta, quoiqu’ils n’aient absolument aucun point commun avec les vipères terrestres. Leur taille variait de 50 centimètres à 3 mètres, et quoique non venimeux à proprement parler, ils étaient fort dangereux. Leurs puissantes mandibules creuses injectaient dans la proie un liquide digestif très actif, qui causait, si le secours n’était pas prompt, une sorte de gangrène, de liquéfaction des tissus entraînant la mort, ou tout au moins la perte du membre piqué. Heureusement ces animaux, très agressifs, et fort agiles, étaient rares. Un bœuf fut piqué et mourut, un homme ne dut son salut qu’à la présence de Massacre et Vandal, qui firent immédiatement un garrot et amputèrent le pied touché. Ce furent les seules victimes.
Les premiers animaux à essaimer à la surface de Tellus furent les fourmis. Vandal en découvrit un nid, de grosses fourmis brunes dont j’ai oublié le nom, proche de la mine de fer. Elles raffolaient d’une gomme qu’exsudaient les plantes grisâtres. Les colonies se multiplièrent rapidement, et notre blé sortait à peine sa tête verte que nous en trouvions partout. Dans la lutte qui les oppose à de petite « insectes » sociaux telluriens, elles l’emportèrent, aisément.
Ce fut un temps paisible, après nos âpres débuts. Le travail absorbait nos journées. Petit à petit, ce qui avait semblé impossible se faisait. Plusieurs mois passèrent. Nous eûmes notre première récolte de blé, magnifique sur l’hectare défriché de Tellus, bonne sur les champs terrestres. Le blé semblait s’acclimater fort bien. Notre cheptel croissait, mais la question des pâturages ne se posait pas encore. Les plantes terrestres semblaient l’emporter sur les plantes autochtones. Déjà existaient des prairies mixtes, et c’était une chose étrange que de voir nos plantains entourer quelque arbuste poudreux, à feuilles de zinc.
J’eus alors le loisir de réfléchir à ma nouvelle destinée. Immédiatement après le cataclysme, j’avais ressenti le désarroi le plus complet, l’impression d’être à jamais exilé, séparé de mes amis par des distances auprès desquelles toutes les distances terrestres étaient néant. Puis l’horreur d’être jeté dans un monde inconnu et peuplé de monstres. Ensuite l’urgence de l’action, la guerre civile, l’organisation nécessaire, le rôle de chef dans lequel j’avais été poussé avaient entièrement accaparé mon esprit. Et maintenant, je m’en apercevais avec stupeur, ce qui dominait en moi était la joie de l’aventure, un désir forcené d’aller voir derrière les horizons.
J’exposais tout cela à Martine, un jour, en allant vers l’observatoire. Michel et elle n’y travaillaient plus guère. Ils partageaient leur temps entre les « travaux sociaux » et l’enseignement des sciences à un petit pâtre, Jacques Vidal, qui s’était révélé d’une intelligence bien au-dessus de la normale. Pour ma part, je lui enseignais la géologie, Vandal la biologie, et mon frère l’histoire de la Terre. Depuis, il est devenu un grand savant, et, comme vous le savez, vice-président de la République. Mais n’anticipons pas.
« Dire, lançai-je, que mon cousin Bernard voulait m’emmener dans leur fusée interplanétaire, et que j’ai toujours refusé, disant que je voulais d’abord finir mes études ! En réalité, j’avais peur ! Moi qui serais allé au bout de la Terre pour chercher un fossile, j’éprouvais une véritable horreur à l’idée d’en sortir ! Et me voilà sur Tellus — et ravi d’y être. C’est drôle.
— Pour moi, c’est encore plus drôle. J’étais en train d’essayer, dans ma thèse, de réfuter la théorie de l’espace courbe. Et voici que j’ai eu une preuve éclatante de sa véracité ! »
Nous étions à mi-chemin quand la sirène sonna.
« Zut ! Encore ces sales bêtes. Au refuge ! »
Un peu partout, nous avions construit des refuges. Cette fois, j’avais, en plus de mon revolver et de mon couteau, une mitraillette. Le refuge le plus proche était à trente mètres. Nous y courûmes, sans fausse honte. Je forçai Martine à y entrer et restai sur le pas de la porte, prêt à tirer. Des pierres roulèrent, une silhouette courbe, vêtue de noir, parut: le curé.
« Ah — c’est vous, monsieur Bournat. D’où viennent les hydres ?
— Du nord, je pense. La sirène n’a sonné qu’une fois. Entrez.
— Mon Dieu, quand serons-nous débarrassés de ces bêtes d’enfer ?
— J’ai peur que ce ne soit pas de sitôt. Ah ! Les voilà. Entrez donc, vous n’êtes pas armé ! »
Au-dessus de nous, très haut, un nuage vert se déplaçait. Tout près, mais légèrement en dessous, de petits flocons noirs pommelèrent le cieclass="underline" les fusées.
« Trop court ! Ah ! Voilà qui est mieux ! »
La salve suivante avait éclaté en plein. Quelques secondes plus tard, des lambeaux de chair verte tombèrent en pluie autour du refuge. Laissant la porte entrouverte, je rentrai. Même quand elles étaient mortes, le contact des hydres était urticant. À l’intérieur, Martine, tout en regardant par la lucarne de verre épais, parlait au curé. Comprenant le danger qu’elles couraient à rester groupées, les hydres se laissaient tomber par paquets de deux ou trois. De ma porte, je les vis tourner autour d’une locomotive hermétiquement fermée. J’éclatai de rire: le mécanicien venait de lâcher un jet de vapeur, à la grande terreur des hydres.
Je riais encore, tout en jetant un regard circulaire. Au sud, dans le village, la fusillade crépitait, et, sur la place du puits, quelques hydres mortes gisaient à terre. Soudain le ciel sembla s’obscurcir: je bondis à l’intérieur et claquai la porte. Une hydre passe au ras du toit. Avant que j’aie eu le temps d’introduire le canon de mon arme dans la meurtrière, le monstre était loin. Un cri de Martine me fit sursauter.
« Jean ! Ici, vite ! »
Je bondis à la fenêtre. Dehors, à cent cinquante mètres, un gosse d’une douzaine d’années courait de toutes ses forces vers le refuge. Une hydre le poursuivait. Quoique en danger de mort, l’enfant n’était pas affolé et utilisait très intelligemment les arbres qui gênaient son poursuivant. Je vis la scène dans un éclair et me ruai dehors, à sa rencontre. L’hydre avait pris de la hauteur et plongeait.