Выбрать главу

« D’abord droit au sud, puis au sud-est. Comme cela, nous contournerons le marais. Du moins je l’espère. Ensuite, vers les montagnes. »

À midi, nous fîmes halte. Nous prîmes notre premier repas « à l’ombre du camion », dit Paul Schœffer, ombre à peu près inexistante. Heureusement un vent doux soufflait. Comme nous buvions joyeusement un verre de bon vin, les herbes ondulèrent, et une énorme « vipère » parut. Sans hésitation, elle piqua droit et enfonça ses mandibules … dans le pneu gauche de devant, qui émit aussitôt un sifflement caractéristique.

« Nom de Dieu ! » jura Paul, qui bondit dans le camion et en ressortit armé d’une hache. Poursuivi par les: « Ne l’abîmez pas ! » de Vandal, il assena à la bête un si furieux coup qu’il la trancha en deux et que le fer de la hache s’enfouit dans le sol jusqu’au manche. Nous nous tordions de rire.

« Je ne sais si elle aura trouvé cette proie juteuse », dit Michel en s’efforçant de desserrer les mandibules.

Il fallut employer une pince. Le pneu démonté, nous vîmes que les sucs digestifs de l’animal étaient si puissants que la toile était dissoute et le caoutchouc corrodé.

« Mes excuses, dit Michel tourné vers les restes de l’animal. Je crois que vous auriez pu manger le caoutchouc ! »

Nous repartîmes et roulâmes à 25 ou 30 de moyenne. Quand le soir tomba, moi toujours au volant, nous avions fait 300 kilomètres, et des pointes poussées à gauche nous avaient convaincus que le marais était toujours là. Ce ne fut qu’à la troisième heure, le lendemain, après une bonne nuit, que nous pûmes changer de cap, sans avoir rencontré autre chose que des herbes grises, de rares arbrisseaux, quelques ravines qu’il nous fallut contourner. Au loin se profilaient les montagnes vers lesquelles nous roulions. Peu avant dix heures, le temps changea, et, à la halte de midi, la pluie tambourinait sur les surfaces de durai. Nous prîmes notre repas à l’intérieur, à l’étroit. La pluie était si violente qu’elle brouillait la vue, et je pris le parti de rester sur place jusqu’à ce qu’elle cessât. Nous entrouvrîmes les fenêtres pour laisser pénétrer la fraîcheur, et, les uns allongés sur leurs couchettes, les autres assis à la table, nous discutâmes. J’étais dans une position intermédiaire, à demi couché sur la banquette avant, avec Michel et sa sœur à côté de moi, assis sur le pas de la porte de communication. Michel et moi fumions nos pipes, les autres des cigarettes. Grâce à Dieu ou au hasard, il y avait des plants de tabac au village, en plus d’une abondante provision, et nous avions pu les planter, à l’abri des incursions des contrôleurs de la Régie !

La pluie dura 17 heures. Quand nous nous réveillâmes, elle durait encore, quoique affaiblie, et les veilleurs affirmèrent qu’elle n’avait pas cessé un seul instant. Toute la plaine était couverte d’une pellicule d’eau, lentement absorbée par l’humus. Quand Michel mit en marche, le camion patina avant de partir. À la fin du troisième jour, ayant parcouru 650 kilomètres, nous arrivâmes près des montagnes. Des collines, orientées S.O. N.E., rétrécissaient l’horizon. Et, entre deux d’entre elles, je devais faire une découverte capitale. C’était le soir. Nous avions stoppé au pied d’un monticule roux, où la végétation faisait place à la terre nue, argileuse. Emportant mon arme, je m’étais un peu écarté. Tout en vagabondant, surveillant de temps en temps le ciel, je réfléchissais. Je me demandais si les lois de la géologie terrestre étaient applicables à Tellus. Je venais de conclure par l’affirmative, quand je m’aperçus que depuis quelque temps j’éprouvais une sensation indéfinissable, mais déjà connue. Je m’arrêtai. J’étais devant un petit marais huileux, où la végétation était très pauvre, à peine quelques touffes jaunâtres, entourées de reflets irisés. J’eus un sursaut: cela sentait le pétrole !

Je m’approchai. Des bulles de gaz montaient à la surface, dans une petite crique. Elles s’enflammèrent sans difficulté, ce qui n’était pas une preuve, car il eût pu s’agir de simple gaz des marais. Mais les irisations ? Selon toute apparence, un gisement de pétrole était là, probablement à faible profondeur. Attentivement, j’étudiai le site. La couche d’argile qui formait la colline était ici remplacée par une roche noirâtre, schisteuse. À cent mètres de là, cette roche butait contre une barre de calcaire blanc: toutes les apparences d’une faille. Cette constatation m’inquiéta. Le pétrole pouvait remonter à la faveur de cette faille, et dans ce cas, il y avait des chances que le gisement soit perdu. Ou bien il était tout proche de la surface. De toute façon, il y avait du pétrole sur Tellus, et nous trouverions bien un moyen de l’exploiter.

Nous repérâmes soigneusement le lieu sur notre itinéraire, et contournâmes par le sud une chaîne de montagnes — il vaudrait mieux dire de hautes collines, car elles ne dépassaient pas 800 mètres de haut. C’étaient des chaînons calcaires, peu érodés, probablement très jeunes. Dans un bloc éboulé, je découvris une coquille fossile, assez analogue à un brachiopode terrestre. Tous les êtres de Tellus n’étaient donc pas — ou n’avaient pas été — aussi complètement dépourvus d’armature que les hydres. La végétation était toujours aussi monotone: herbes grises et « arbres » vert-de-gris. Pendant les haltes, Vandal transformait la table en laboratoire, et le microtome ne chômait pas. Mais, jusqu’alors, il n’avait pas fait de découvertes sensationnelles. Les cellules des plantes étaient analogues à celles des végétaux terrestres, quoique souvent polynucléées. Ces plantes n’avaient pas d’inflorescences, mais des graines analogues à celles des ptéridospermées de l’ère primaire sur Terre.

Aussitôt que nous eûmes contourné les collines, nous vîmes au loin une puissante chaîne de montagnes, couronnées de pics neigeux. Le plus haut d’entre eux était particulièrement beau. Il frappait le regard par son altitude énorme. Il se dressait, noir comme la nuit, sous son chapeau de neige, conique, régulier, tombant droit sur la plaine. Il était probablement volcanique. Nous le baptisâmes « Mont-Ténèbre ».

Nous roulâmes droit vers lui. Michel fit quelques visées, et, par un calcul simple, déduisit sa hauteur. Il siffla: « 12 km 700 à peu près !

— 12 kilomètres ! Mais il enfonce l’Everest de …

— De plus de 3 000 mètres, oui.

— Comment se fait-il qu’on distingue si bien le sommet ? Il devrait être au-dessus des nuages …

— Il se trouve qu’il n’y a pas de nuages. Ils ont l’air assez rares sur Tellus ! Mais quand il pleut ! Rappelle-toi avant-hier !

— Il doit pleuvoir pourtant plus souvent que tu ne penses. Cette végétation ne vit pas sans eau ! »

Avant d’arriver au pied du pic, nous nous heurtâmes à un obstacle majeur. Le sol se mit à descendre, et, au fond d’une large vallée, nous aperçûmes une rivière. Elle était bordée d’une végétation dendriforme, qui se révéla plus proche des arbres terrestres que tout ce que nous connaissions jusque-là. Il y avait même des inflorescences que Vandal rapprocha des cônes de certains gymnospermes.