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Comment traverser la rivière ? Elle n’était pas très large — environ 200 mètres — mais rapide et profonde. Ses eaux étaient noires. En souvenir de mon pays natal, je la baptisai « Dordogne ». Il semblait peu probable que des eaux si rapides puissent convenir aux hydres, mais nous prîmes nos précautions. Nous remontâmes vers l’amont, espérant trouver un point de passage plus facile. De fait, au soir, nous tombâmes sur une résurgence. La rivière semblait jaillir toute formée d’une falaise calcaire. Il ne fut pas facile de faire passer le camion dans cet endroit rocheux qui formait pont: il était encombré de végétation et de blocs, coupé de ravines. Revenant vers l’aval par l’autre rive, nous filâmes vers le Mont-Ténèbre. Par une illusion d’optique, il nous avait semblé faire partie de la chaîne de montagnes. En réalité, il se dressait assez en avant, gigantesque masse recouverte de raves noires, basaltes et autres roches. Cela me sembla la preuve d’un changement récent de l’origine profonde du magma épandu par ce volcan, car ces raves fluides ne donnent pas un relief escarpé. De grandes coulées d’obsidienne sillonnaient la base. Et, près de l’une d’elles, je fis une découverte étonnante: dans un amas d’éclats, je trouvai une pointe finement taillée, en forme de feuille de laurier, tout à fait analogue à celles que nos ancêtres ont fabriquées sur Terre au cours de l’époque solutréenne.

CHAPITRE IV

LES SSWIS

J’attirai Vandal, Michel et Breffort à part, et leur montrai ma trouvaille.

« Es-tu sûr, demanda Michel, que ce ne peut être un jeu de la nature ?

— Absolument. Considère la forme générale, les retouches. C’est exactement la réplique d’une pointe solutréenne.

— Ou de certaines pièces, en obsidienne également, venant d’Amérique, que tu aurais pu voir au Musée de l’Homme, si tu l’avais fréquenté, ajouta Breffort.

— Donc, reprit Michel, il nous faut admettre qu’il y a des hommes sur Tellus.

— Pas nécessairement, dit Vandal. L’intelligence peut fleurir dans des formes différentes de la nôtre. Jusqu’à présent, la faune tellurienne n’a rien de terrestre.

— Certes. Ce n’est pas une raison parce que mon cousin et ses compagnons ont trouvé des humanoïdes sur Mars pour qu’il y en ait aussi ici !

— Ne pourrait-il s’agir, reprit Michel, de Terriens comme nous, qui, n’ayant pas à leur disposition les mêmes moyens que les nôtres, sont retournés à l’âge de pierre ?

— Je ne crois pas. Je ne connaissais, sur Terre, que quelques hommes capables de tailler la pierre, à la manière préhistorique. Et, crois-moi, la fabrication d’une telle pièce suppose une habileté qui ne s’acquiert que par un entraînement de plusieurs années. De toute façon, ouvrons l’œil, et mettons les autres au courant ! »

Ainsi fut fait. Je fis vérifier les phares et le projecteur solidaire de la coupole mobile. Pour faire face à toute éventualité, la garde de nuit fut doublée, et je pris le premier tour avec Michel. Il monta dans la tourelle, je pris place sur la banquette avant, et, par une meurtrière, passai le canon d’un F.M. Chargeurs prêts, j’attendis. Au bout d’un moment, j’appelai Michel par le téléphone.

« Il vaut mieux que nous nous parlions de temps en temps, cela nous empêchera de nous assoupir. Si tu veux fumer ta pipe, débrouille-toi pour que la lueur du briquet ne filtre pas dehors.

— Entendu. Si je vois quelque chose, je t’avertis tout de suite et … »

Dehors, tout près, retentit un étrange et puissant cri. Il tenait du barrissement, du gargouillement, et se termina par un sifflement horrible, qui sciait les nerfs. Je me sentis devenir roide. Les sauriens géants du Secondaire devaient avoir eu des voix de ce genre. Étions-nous dans une région peuplée de tyrannosaures ? Dans le micro, Michel me souffla:

« As-tu entendu ?

— Certes !

— Que diable cela peut-il être ? Faut-il allumer ?

— Non, sur ta vie ! Tais-toi ! »

L’étrange cri s’éleva de nouveau, plus proche encore. Derrière un rideau d’arbres, je vis, à la pâle lumière de Séléné, remuer quelque chose d’énorme. Le souffle court, j’introduisis un chargeur dans le F.M. Le claquement produit me sembla retentissant. Avec un léger grincement, la tourelle pivota. Sans doute Michel avait-il vu, lui aussi, et il pointait son arme. Dans le silence retombé, j’entendis les ronflements de Vandal. Ils devaient être bien fatigués, tous, pour ne pas avoir été réveillés par les cris ! Comme je me demandais s’il ne fallait pas sonner le branle-bas de combat, la forme bougea et sortit de derrière les arbres. Dans la mauvaise lumière, j’entrevis un dos crénelé, des pattes courtes et épaisses, une tête cornue, plate, très longue. Quelque chose de bizarre dans la démarche attira mon attention: la bête avait six pattes ! Elle devait mesurer 25 ou 30 mètres de long, et 5 à 6 mètres de haut. Du doigt je tâtais la sûreté, vérifiant que mon arme était prête au tir, mais ne me hasardai pas à poser l’index sur la détente, craignant de lâcher une rafale par nervosité.

« Attention. Tiens-toi prêt, mais ne tire pas, dis-je.

— Qu’est-ce que c’est que cette saleté-là ?

— Sais pas ! Attention ! »

Le monstre avait remué. Il s’avançait vers nous. Sa tête portait des cornes palmées, comme celles d’un élan, luisantes sous la lune. À petite allure, mi-glissement, mi-rampement, il passa dans l’ombre du rideau d’arbres, et je le perdis de vue. Ce furent de terribles minutes. Quand il reparut, il était plus loin, et se fondit graduellement dans la nuit. Un « ouf » me parvint par téléphone. Je répondis de même.

« Fais un tour d’horizon », dis-je.

Au grincement des pédales, je compris que Michel obéissait. Soudain un « ah ! » étouffé me parvint.

« Viens ici ! »

Je grimpai l’échelle, m’insinuai près de Michel, de l’autre côté de la mitrailleuse.

« En face de toi, loin. »

À la tombée de la nuit, dans cette direction, nous avions vu une falaise. Dans cette falaise, maintenant, des points lumineux scintillaient, parfois masqués par quelque chose.

« Des feux ! Dans des grottes ! C’est là que vivent les tailleurs d’obsidienne ! »

Nous restâmes là, comme hypnotisés, faisant de temps à autre un tour d’horizon. Quand, quelques heures plus tard, le soleil rouge se leva, nous y étions encore.

« Pourquoi ne pas nous avoir réveillés ? Se lamenta Vandal. Dire que je n’ai pas vu cet animal !

— Ce n’est pas chic de votre part, ajouta Martine.

— J’y ai pensé, dis-je. Mais tant que l’animal était là, je n’ai pas voulu de la confusion d’un réveil en sursaut, et après, eh bien, il était parti. Maintenant, Michel et moi allons dormir un peu. Vandal et Breffort, prenez la garde. Inutile de vous recommander d’ouvrir l’œil ! Ne tirez qu’en cas de nécessité absolue. Toi, Charles, dis-je à Breffort, prends le deuxième F.M., et monte à la tourelle. Ne te sers de la mitrailleuse que si tu ne peux faire autrement. Les munitions sont relativement rares. Mais si c’est nécessaire, n’hésite pas. Défense absolue à quiconque de sortir. Dès le lever d’Hélios, réveillez-moi. »