Nous ne dormîmes qu’une heure ! Une pétarade de coups de feu et le brusque départ du camion me tirèrent de mon sommeil. En un clin d’œil j’étais en bas du lit, et je reçus Michel, encore à moitié endormi, sur la tête. Par la porte de communication, je vis Paul au volant et le dos de Vandal, penché sur un F.M., Martine lui passait les chargeurs. À l’arrière, Beltaire, le deuxième F.M. à ses côtés, regardait, l’œil collé à la meurtrière. La tourelle tournait en tous sens et, par rafales de 4 ou 5 balles, la mitrailleuse lourde tirait.
« Michel, approvisionne la mitrailleuse ! »
Je passai à l’avant.
« Qu’y a-t-il. Pourquoi est-on en route ?
— Le feu est aux herbes !
— Sur quoi tirez-vous ?
— Sur ceux qui l’ont allumé. Tiens, les voilà ! »
Au-dessus des hautes herbes, j’entrevis une silhouette vaguement humaine, qui filait à grande allure.
« Des cavaliers ?
— Non, des centaures ! »
Comme pour confirmer l’expression dont Vandal s’était servi, une des créatures parut sur un tertre dénudé, à cent mètres.
À première vue elle évoquait bien la légende: elle mesurait environ deux mètres de haut, avait un corps quadrupède, aux longues jambes fines. Perpendiculaire à ce corps se dressait un torse quasi humain, avec deux longs bras. La tête était chauve. Le tégument, brun, luisait comme un marron d’Inde tout juste sorti de sa bogue. L’être tenait dans une main un faisceau de bâtons. Il en saisit un de sa droite, courut vers nous, le projeta.
« Une sagaie », dis-je, étonné.
L’arme se ficha en terre à quelques mètres, craqua sous les roues. Un cri d’angoisse vint du fond du camion:
« Plus vite, plus vite ! Le feu gagne !
— Nous filons au maximum. 55 à l’heure ! Dis-je. Le feu est-il loin ?
— À 300 mètres seulement. Le vent le pousse vers nous ! »
Nous continuâmes tout droit. Les « centaures » avaient disparu.
« Comment cela s’est-il passé ? Demandai-je à Martine.
— Nous étions en train de parler de la bête que vous avez vu cette nuit quand Breffort signala à Vandal que des feux venaient de s’allumer derrière nous. À peine avait-il dit cela qu’une centaine de ces êtres est apparue. Ils se sont mis à nous jeter des sagaies. Quelques-uns ont même des arcs, je crois. Nous avons riposté et nous sommes partis. C’est tout.
— Le feu gagne, cria Beltaire. Il est à 100 mètres ! »
La fumée obscurcissait le paysage à droite. Des flammèches volaient au-dessus du camion, allumant des foyers secondaires qu’il fallait éviter.
« Essaie de forcer un peu l’allure, Paul.
— Nous allons plein gaz ! 60 à l’heure. Et si un essieu pète …
— Eh bien, nous rôtirons. Mais ils tiendront !
— À gauche, Paul, à gauche, cria Breffort. La terre nue ! »
Schœffer obliqua, et, quelques instants plus tard, nous roulions sur une vaste étendue dénudée d’argile roussâtre. Les montagnes étaient proches, et Hélios se levait. Je consultai ma montre ; entre le moment où je m’étais couché et l’instant présent, il s’était écoulé une heure et demie.
Notre position était maintenant bonne. Nous étions sur une surface nue de plusieurs kilomètres de circonférence, probablement. Avec notre armement intact, nous étions redoutables. Nous ne craignions, dans notre camion, ni flèche, ni sagaie, excepté pour nos pneus. Petit à petit, le feu encercla notre îlot de salut, nous dépassa sur la gauche. Devant lui courait tout un flot de bêtes bizarres. Vandal, descendu à terre, en captura quelques-unes. Très variées de formes et de tailles — de celle d’une musaraigne à celle d’un gros chien — elles présentaient toutes un caractère commun, la présence de six pattes. Le nombre des yeux variait entre trois et six.
À notre droite, le feu, rencontrant peut-être une végétation plus humide, s’arrêta. Sur la gauche, il nous avait largement débordé.
Il atteignit un bouquet d’arbres, qui crépitèrent et s’enflammèrent violemment, comme s’ils avaient été imprégnés d’essence. Un hurlement terrifiant s’éleva. Une forme énorme jaillit d’entre les arbres en feu et vint en tanguant droit sur nous, à toute allure. C’était l’animal de la nuit, ou son frère de race, qui devait avoir sa bauge dans le bosquet. À 500 mètres de nous il s’arrêta, sur la terre nue. À la longue-vue, je pus l’examiner en détails. Sa forme générale — les six pattes exceptées — était celle d’un dinosaurien. L’échine crénelée se prolongeait par une longue queue hérissée de piquants. Son tégument vert brillant était écailleux. La tête, longue de trois à quatre mètres, munie de nombreuses cornes, dont deux étaient ramifiées, possédait trois yeux, deux latéraux et un frontal. Comme il se retournait pour lécher une blessure, je vis les dents énormes, aiguës, une longue langue rougeâtre dans une gueule violacée.
Puis parurent dix « centaures », armés d’arcs. Ils commencèrent à cribler le monstre de flèches. La bête fonça sur eux. Avec une merveilleuse prestesse, ils l’évitèrent ; leurs mouvements étaient vifs et gracieux, et leur vitesse dépassait celle d’un cheval au galop. Elle leur était d’ailleurs nécessaire, le monstre déployant une agilité remarquable pour son poids. Nous regardions tous, empoignés par cette chasse épique, hésitant à intervenir. Il eût été difficile de tirer sans atteindre les chasseurs eux-mêmes, tournoyant autour de la proie. J’allais donner l’ordre de mettre en route quand le drame se déroula. Un des « centaures » glissa. La gueule énorme le saisit et le broya.
« En avant ! Prêts à faire feu ! »
Nous fonçâmes, à vitesse modérée, pour pouvoir mieux manœuvrer. Si bizarre que cela puisse paraître, je ne crois pas que les « centaures » aient noté notre présence avant que nous soyons à moins de cent mètres d’eux. Ils nous aperçurent alors, et abandonnèrent immédiatement l’attaque du monstre, se regroupant par trois. À mesure que nous avancions, ils reculaient, nous laissant en tête-à-tête avec la bête. Il fallait éviter à tout prix un choc avec celle-ci, choc qui nous eût écrasés.
« Feu ! » criai-je.
Le monstre fonçait sur nous. Quoique criblé de balles et d’obus perforants, il ne s’arrêta pas. Schœffer donna un violent coup de volant à gauche. Il me sembla que l’animal glissait à droite, un coup de queue cabossa le blindage. Immédiatement retournée, la mitrailleuse continua à tirer. La bête voulut revenir vers nous, trébucha, s’affala immobile, morte. À distance, les « centaures » observaient.
Le monstre ne bougeait plus. Mitraillette au poing, je descendis avec Michel et Vandal. Martine voulut venir, mais je le lui interdis. Bien m’en prit. À peine avions-nous posé le pied à terre qu’avec des cris sibilants: « Sswi ! Sswi ! », les « centaures » nous chargèrent. Un F.M. crépita, puis se tut, enrayé peut-être. La mitrailleuse tira deux fois. Déjà, les assaillants étaient sur nous. Nos rafales furent plus efficaces. Trois centaures, tués, roulèrent à terre ; deux autres, blessés, s’enfuirent. Une pluie de flèches s’abattit autour de nous, nous manquant. Puis ce fut le corps à corps. Nos mitraillettes déchargées, nous saisîmes nos revolvers. À peine avais-je le mien en main que je me sentis saisi par-derrière et emporté. J’étais serré par des bras puissants contre un torse huileux qui répandait une âcre odeur de graisse rance. J’avais les bras collés au corps, mon revolver dans la main gauche. J’entendis des coups de feu, mais ne pus me retourner. La terre nue sonnait sous les pieds de mon ravisseur.