Je me rendis compte que, si je ne me dégageais pas rapidement, j’étais perdu. Une trentaine de « centaures » accouraient à la rescousse. Par un violent effort, je pus desserrer l’étreinte de mon ennemi, me retourner et dégager mon bras droit. Je fis passer mon revolver dans la main droite et tirai cinq balles dans la tête de l’être qui m’emportait. Je roulai à terre, meurtri, à demi assommé. Quand je me redressai, les autres n’étaient plus qu’à trois cents mètres de moi, et le camion arrivait, à toute vitesse, les armes muettes. Je me mis à courir vers lui, sans grand espoir d’échapper. J’étais inondé d’un liquide orange et gluant, le sang du « centaure ». J’entendais, de plus en plus proche, le galop de mes poursuivants. Ma respiration se fit courte, un point de côté me laboura la poitrine. Par l’ouverture de la tourelle, je vis Michel me faire de grands signes avec le bras.
« Trop tard, pensai-je. Pourquoi ne tirent-ils pas ? »
Soudain, je compris: ils ne pouvaient tirer sans risquer de m’atteindre. Brutalement, je me plaquai au sol, me retournai dans la direction de l’ennemi. J’avais encore trois balles dans mon arme. À peine étais-je à terre que les premiers obus sifflèrent au-dessus de moi, culbutant une dizaine d’ennemis. Ils s’affolèrent. Deux cependant continuèrent vers moi ; je les cueillis à dix mètres. Le camion stoppa, dans un grincement de freins, tout près, porte ouverte. Je bondis à l’intérieur. Une volée de flèches crépita contre la porte, rayant le plexiglas de la vitre. L’un des projectiles passa par une meurtrière et se ficha en vibrant dans le dossier. Notre feu reprit, les quelques survivants s’enfuirent. Nous étions maîtres du champ de bataille. Michel descendit de la tourelle.
« Eh bien, mon vieux, tu l’as échappé belle ! Pourquoi diable ne t’es-tu pas couché plus tôt ?
— Si tu crois que j’y pensais ! Pas de dégâts ?
— Vandal a reçu une flèche dans le bras, lors de la bagarre. Ce ne sera rien … si elle n’est pas empoisonnée. Breffort a examiné la pointe et assure que non.
— Quels êtres infernaux !
— Où allons-nous maintenant ?
— Retournons voir le Goliath que nous avons abattu. »
Michel, Vandal et moi descendîmes pour la seconde fois examiner le monstre, ainsi que les cadavres des « centaures » restés sur le premier champ de bataille. D’après Vandal, la cuirasse du Goliath, comme nous appelâmes le monstre, était d’une matière se rapprochant de la chitine des insectes terrestres, mais assez différente. En tout cas, elle était très dure, et nous ébréchâmes une scie à métaux avant de réussir à détacher une des cornes ramifiées, que Vandal voulait emporter. Nous photographiâmes l’animal, ainsi que les centaures morts. Nous avions encore quelques films pour mon Leica, dont nous usions avec parcimonie.
Ce sont d’étranges créatures que les « centaures » ou, comme nous les appelâmes d’après leur cri — et ils se nomment eux-mêmes ainsi — les Sswis. Un corps à peu près cylindrique, quatre pattes fines à sabots durs et petits, une courte queue écailleuse. Ce corps se coude brusquement à la partie antérieure pour donner un torse presque humain, avec deux longs bras terminés par des mains à six doigts subégaux, dont deux opposables. La tête, sphérique, chauve, dépourvue d’oreilles externes — elles sont remplacées par une membrane tendue sur une cavité — possède trois yeux d’un gris pâle, dont le plus grand est situé au milieu du front. La bouche est largement fendue, avec des dents aiguës, reptiliennes. Le nez, long, mou, ballant comme une trompe, tombe devant la bouche. Vandal en disséqua un sommairement. Le cerveau est compliqué et volumineux, protégé par une capsule chitinoïde. L’ossature est minéralisée, mais souple. Quoique très éloignés de nous, ils nous étaient incommensurablement plus proches que les hydres. Certains cadavres étaient encore chauds. Le torse ne renfermait que deux vastes poumons, analogues aux nôtres, mais plus simples, le cœur, à quatre cavités, l’estomac et les autres viscères étant enfermés dans la partie horizontale du corps. Le sang, épais, était de couleur orange.
« Ce sont des êtres que nous sommes obligés d’appeler humains, dit enfin Vandal. Ils connaissent le feu, taillent la pierre, fabriquent des arcs. Bref, ils sont intelligents. Quel dommage d’être entré en relations de cette manière ! »
Nous repartîmes non sans avoir noté qu’en plus de leurs armes — un arc ou des javelots à pointe d’obsidienne finement taillée — les Sswis portaient, autour de la partie verticale de leur corps, une sorte de ceinture de fibres végétales artistement tressées, soutenant de petits sacs de même nature, emplis d’objets d’obsidienne rappelant curieusement les outils de notre Paléolithique supérieur humain.
Pour passer la nuit, nous choisîmes une portion de plaine complètement dépourvue d’herbes et d’arbres. Ces étranges espaces dénudés étaient assez fréquents, et je me convainquis qu’ils étaient dus à la nature du sol, une sorte de latérite parfaitement stérile. Quelle qu’en fût la cause, elle servait nos desseins. Nous arrêtâmes le camion en haut d’une longue pente, de façon à être à l’abri d’une possible défaillance du démarreur. Toutes ces précautions furent inutiles. La nuit se passa sans alerte, à peine troublée par le cri lointain d’un Goliath. Au matin, cependant, Michel me réveilla avec une mine préoccupée.
« Regarde », me dit-il en me montrant le baromètre.
Celui-ci, au lieu des 91 centimètres de mercure qui nous sont habituels, en indiquait à peine 76.
« J’ai l’impression qu’il va y avoir un drôle de temps d’ici peu !
— Tu es sûr que ce n’est pas une question d’altitude ?
— Hier soir, il marquait 90. »
Puis, m’entraînant vers la vitre de gauche:
« Vois les montagnes. »
Les « monts inconnus » que nous longions, disparaissaient dans la brume. À l’ouest, des nuages gris noir planaient.
« Nous ne pouvons rester ici, décidai-je. En avant. Il nous faut trouver un abri naturel. »
Paul prit le volant. En s’installant, il regarda l’horizon, et laissa échapper un sifflement appréciateur.
« Mince, alors. Pas vu ça depuis le « pot-au-noir » sur l’Atlantique sud ! »
Tout l’ouest était devenu d’un gris plombé, sinistre. Le contraste était étonnant, entre l’est, où le soleil levant brillait de tous ses feux, et cette affreuse teinte, qui montait rapidement dans le ciel.
« Serre à gauche, dis-je. Plus nous serons sur de hautes terres, moins nous craindrons l’inondation. »
Nous filâmes vers le sud-ouest, à travers la plaine déserte. Les nuages étaient maintenant presque au zénith. Soudain, larges et claquantes, tombèrent les premières gouttes de pluie. Si, là-haut, le vent traquait les nuages, au ras du sol il était nul. Une chaleur étouffante stagnait. Laissant Michel à côté du conducteur, je gagnai, suivi de Martine, la tourelle, d’où j’espérais découvrir un abri. Pour nous rapprocher plus vite des montagnes, nous obliquâmes plein sud, puis sud-est. Le sol montait doucement. La pluie continuait, à gouttes espacées. Avec un roulement sourd, l’orage grondait à l’ouest. Nous approchions d’une falaise qui, dans la lumière de plus en plus livide, me sembla creusée d’abris. Nous en étions encore à deux bons kilomètres. Tout d’un coup, ce fut la tempête. Le vent frappa le camion, qui fit une embardée. J’entendis Paul jurer, et je sentis le coup de volant qui nous rétablissait dans la bonne route. La pluie croula, longues flèches liquides balayées par le vent, la falaise parut plus lointaine ou plus proche, selon que le vent écartait ou laissait retomber le rideau de pluie. Avec un bruit fracassant, le tonnerre retentit. La nuit était presque totale, coupée seulement de grands éclairs d’un violet aveuglant. Je dus basculer la mitrailleuse à l’intérieur, et fermer l’embrasure. Bientôt il devint impossible de converser sans crier, tant le tonnerre était continu et assourdissant.