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Le camion peinait. Le sol liquéfié n’offrait guère de prise aux pneus qui patinaient. Le vent n’était pas continu, mais soufflait par brusques rafales, rendant la conduite difficile. Notre vitesse ne put excéder, sans danger, dix kilomètres à l’heure. Les éclairs semblaient palpiter des minutes entières ; puis, pendant quelque temps, ce fut une fantasmagorie d’éclairements et de ténèbres d’où émergeait et disparaissait à côté de moi la face pâle et un peu effrayée de Martine.

Quand je me penchais et regardais entre mes pieds, je voyais sous moi l’intérieur du camion. Sur la table, Breffort écrivait le journal de bord, et Vandal mettait au clair ses notes. Je ne pus découvrir Beltaire. Je finis par voir sa jambe pendant de sa couchette. Quand je relevais la tête, par contraste avec le calme de l’intérieur, l’univers semblait encore plus déchaîné. Le vent et la pluie s’acharnaient. Les éclairs montraient le toit et le capot ruisselants comme s’ils sortaient de la mer. L’antenne vibrait, tendue à se rompre. Dans l’intervalle des coups de tonnerre, j’entendais son chant aigu.

« Eh bien, criai-je, pour un orage, c’est un orage.

— C’est magnifique », répondit Martine.

C’était un spectacle magnifique, en effet, quoique effrayant. J’avais déjà été surpris par des orages en montagne, sur la Terre, mais je n’avais jamais rien vu qui approchât celui-ci en violence et en beauté. Comme la foudre venait de tomber à 200 mètres à peine, je criai à Micheclass="underline"

« Que fait le baromètre ?

— Il dégringole encore !

— Nous arrivons ! Je vois des abris. Allumez les phares ! »

La falaise était toute proche. Nous la longeâmes pendant deux ou trois minutes avant de trouver un surplomb suffisant pour abriter le camion, et dont le sol fut de plain-pied. Craignant la rencontre de Sswis — ou d’un Goliath — je remis la mitrailleuse en batterie, et une bouffée d’air froid et humide pénétra avec le bruit de la pluie. L’abri était vide, et bientôt le camion fut au sec, protégé par plus de trente mètres de rocher. Nous le plaçâmes l’avant face à l’extérieur, puis descendîmes. Beltaire, dont c’était le tour, resta à la mitrailleuse. L’abri mesurait environ 50 mètres de long sur 20 de haut et 25 de profondeur. Si par endroits l’eau glissait le long de la voûte, formant des gouttières, ailleurs des ressauts du rocher jouaient le rôle de larmiers, et le sol était sec. Dans un coin, des cendres, des outils d’obsidienne, des débris d’os témoignaient que les Sswis avaient habité ici, il y avait peu de temps.

Il fallait donc veiller. Nous trouvâmes aussi, soigneusement cachés dans une anfractuosité, des blocs d’obsidienne et des réserves de bois sec.

C’était peut-être une imprudence, mais nous allumâmes du feu derrière le camion. Nous prîmes notre repas de midi à côté de lui, et des boîtes de conserves vides allèrent grossir le tas de rebut laissé par les Sswis.

« Je me demande quelle tête feront nos amis les « centaures » quand ils trouveront ces drôles de récipients, dis-je.

— Surtout s’ils regardent les images », ajouta Michel.

Une boîte de saucisse portait en polychromie l’effigie de « Tante Irma », sous l’aspect d’une plantureuse cuisinière.

« Ils auront une piètre idée de notre art, » intervint Martine.

Toutes ces répliques furent criées, pour dominer le bruit des cataractes.

Michel ayant relevé Beltaire, je mobilisai celui-ci pour creuser, avec Breffort et moi, une petite tranchée de fouille dans le sol de l’abri. Je voulais savoir s’il avait été habité à diverges époques. Notre travail fut récompensé par la découverte, dans la terre sableuse, de deux couches de cendres et de débris, épaisses chacune de vingt centimètres. Toutes deux nous livrèrent la même industrie, différente de celle des Sswis actuels, pour autant que nous pouvions en juger. Elle était plus grossière, ne contenant pas de pointes en « feuilles de laurier », mais seulement des pointes taillées sur une seule face. Nous exhumâmes aussi un squelette de Sswis, bien conservé, mais nous ne pûmes voir s’il avait été enseveli volontairement ou non. Nous découvrîmes aussi pas mal d’ossements variés, dont quelques-uns pouvaient avoir appartenu à des Goliaths.

Trois de ces animaux, de taille relativement faible — ils ne dépassaient pas dix mètres de long — vinrent nous rendre visite en fin d’après-midi. Impoliment, nous refusâmes de les recevoir, et les renvoyâmes sous la pluie. Comme ils insistaient, nous tirâmes et en tuâmes un. Les autres fuirent.

La pluie dura deux jours entiers, avec de courtes intermittences. Nous les passâmes en fouilles, ne pouvant rien faire d’autre. J’approfondis ma tranchée. Au lieu du sable des couches supérieures, je trouvai des lits d’éboulis calcaires anguleux, formés sous un climat différent, certainement bien plus froid. Tellus avait dû connaître, comme la Terre, des périodes glaciaires, et je me promis de chercher, dans les montagnes, les anciennes moraines. Un lot de pierres taillées et d’ossements prit place dans le camion, noyau d’un futur musée.

Le matin du troisième jour, le soleil se leva dans un ciel nettoyé. Il fallut cependant attendre. Les bas-fonds étaient remplis d’eau, et ailleurs, la terre détrempée était transformée en boue jusqu’à quinze ou vingt centimètres de profondeur. Heureusement un fort vent se leva, qui accéléra l’évaporation. Nous profitâmes de ce repos forcé pour prendre contact par radio avec le Conseil. Nous établîmes la liaison par phonie. Ce fut mon oncle qui répondit. Je lui appris la découverte de l’existence des Sswis, et d’indices de pétrole. En revanche il m’apprit que, depuis quelques jours, les hydres survolaient fréquemment le territoire, sans attaquer. Les fusées en avaient descendu une bonne cinquantaine. J’avertis alors le Conseil que nous allions pousser encore un peu au sud-ouest, puis rentrer. Le camion était en bon état, il nous restait plus de la moitié du carburant, les munitions et les vivres étaient encore abondantes. Nous avions fait déjà 1070 kilomètres.