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Dès que le sol fut assez sec, nous partîmes. Peu de temps après, nous rencontrâmes une autre rivière, que je nommai « Vézère ».

Moins importante que la Dordogne, elle se rétrécissait parfois jusqu’à une cinquantaine de mètres. Le problème de la traverser était difficile car ses eaux, gonflées par le récent orage, coulaient rapides et profondes. Nous devions la franchir, cependant, mais dans des conditions qui me donnèrent le frisson.

En remontant son cours nous arrivâmes en vue d’une cataracte. La Vézère tombait de plus de trente mètres de haut. L’examen des environs me fit penser à une faille, qui se traduisait dans la topographie, outre la chute, par une falaise. Nous eûmes la chance de trouver, à quelques kilomètres, une pente praticable pour notre véhicule, et nous revînmes perpendiculairement à la rivière, juste en amont de la cataracte. Nous nous demandions comment faire pour passer. Alors une idée hardie et effrayante germa dans le cerveau de Michel. M’indiquant un large rocher plat émergeant à dix mètres de la rive, puis d’autres, espacés de cinq à six mètres jusqu’à l’autre bord:

« Voici les piles du pont. Il ne nous reste qu’à établir le tablier ! »

Je le regardai, ébahi.

« Et avec quoi ?

— Il y a ici des arbres de dix à vingt mètres de haut. Nous avons des haches, des clous et des cordes. Certains arbustes sont assez souples pour servir de liens.

— Ne crois-tu pas que c’est un peu risqué ?

— Et notre expédition, elle n’est pas risquée ?

— Soit. Consultons les autres. »

Breffort fut d’avis que la chose était faisable.

« Il faut du culot, certes, mais on a fait pire ! »

Sous la protection du camion, patrouillant avec Vandal à la mitrailleuse et Martine au volant, nous nous transformâmes en bûcherons. Les troncs, abattus et élagués, grossièrement équarris, furent traînés par le camion à une cinquantaine de mètres en amont de la chute. Il s’agissait de faire porter un des bouts sur le premier rocher. Je cherchais un moyen quand je vis Michel se déshabiller.

« Tu ne vas pas y aller à la nage ?

— Mais si ! Attache-moi avec une corde. Je vais plonger ici et me laisser dériver jusqu’au rocher.

— Tu es fou ! Tu vas te noyer !

— Ne t’en fais donc pas ! J’ai été champion universitaire des 100 mètres en 53” 4. Vite, avant que ma sœur ne me voie. Je suis sûr de mon affaire, mais inutile de lui donner des émotions. »

À peine dans l’eau, il nagea vigoureusement vers le milieu, jusqu’à ce qu’il soit à dix mètres environ du bord. Puis il se laissa dériver. Breffort et moi tenions le bout de la corde qui le ceinturait. À quelques mètres du roc, il lutta farouchement contre le courant qui l’aspirait vers le gouffre. Il parvint toutefois sans trop de peine à agripper le bord. D’un rétablissement, il se hissa.

« Brr ! Elle est froide ! nous cria-t-il dans le fracas des eaux. Attachez le tronc par un bout à ma corde, et l’autre bout à une corde que vous garderez ! C’est ça ! Balancez-le à l’eau, maintenant ! Tenez bon, ne le laissez pas filer en bas ! »

L’énorme madrier buta par la tête contre le rocher, l’autre extrémité, maintenue par notre corde, raclait la berge. Non sans effort, nous la hissâmes sur le bord. Puis Paul, Breffort et moi-même traversâmes, Paul et moi à califourchon, les jambes dans l’eau ; Breffort debout, à cinq mètres de la cataracte, ayant, dit-il, horreur de se mouiller les pieds. Le bout de l’arbre fut posé sur le rocher, fixé avec des crampons d’acier. Nous avions posé la première poutrelle de notre pont.

Nous recommençâmes la manœuvre pour la seconde. Avant le soir, trois d’entre elles étaient placées. La nuit interrompit nos efforts. J’étais fatigué, Michel et Paul harassés, mais Breffort était assez frais. Je pris la première garde avec lui, jusqu’à minuit. La deuxième fut assurée par Vandal et Beltaire, la troisième par Martine, seule, après le lever de Sol. Au matin, nous reprîmes le travail. Le lendemain, toutes les poutrelles étaient en place, et nous foulâmes le sol de l’autre rive. Il nous fallut quatre jours pour placer le tablier. Notre chantier était pittoresque. Il faisait bon et frais, la lumière était jaune et vive, même au crépuscule ; nous étions gais. Le dernier jour, au repas de midi, je débouchai deux ou trois vieilles bouteilles, ce qui mit l’optimisme à son comble. Nous en étions au dessert, mangé sur l’herbe grise, hors du camion, quand une volée de flèches s’abattit. Par bonheur, personne ne fut touché, mais un de nos pneus transpercé. J’avais un F.M. à côté de moi, je m’aplatis au sol et commençai un feu d’enfer dans la direction d’où étaient venues les flèches: un rideau d’arbres à une quarantaine de mètres. J’eus la satisfaction de voir qu’un bon nombre des Sswis qui en jaillirent étaient touchés. L’attaque finit aussitôt.

Moins gais — nous aurions pu tous périr — le tablier fut rapidement achevé, et le camion, prudemment piloté par Paul, s’engagea sur le pont. Non, jamais ingénieur ayant construit le plus grand viaduc du monde ne fut aussi fier que nous de déboucher sur l’autre rive … ni aussi soulagé !

La nuit arriva sans incidents. Avant le coucher du soleil, je choisis la route du lendemain. Nous irions plein sud vers une montagne qui, quoique bien moins haute que le Mont-Ténèbre, atteignait ses 3 000 mètres. À minuit, étant de garde, j’aperçus près de son sommet un point lumineux. Était-ce encore un volcan ? La lumière s’éteignit. La vérité m’apparut quand elle se ralluma plus bas. C’était un signal de feu ! Je me retournai. Derrière la Vézère, sur les collines, brillaient d’autres feux. Assez inquiet, je fis part de mes observations à Michel qui me remplaça.

« C’est en effet ennuyeux. Si les Sswis font une mobilisation générale, nous serons dans une mauvaise situation, en dépit de notre armement supérieur. As-tu remarqué qu’ils n’ont pas peur des armes à feu ? Et nos munitions ne sont pas inépuisables …

— Je tiens pourtant à pousser jusqu’à ce « Mont-Signal ». Ce n’est guère que dans la montagne — ou tout près d’elle — que nous pourrons trouver du minerai. Nous ferons un raid rapide. »

Au matin, avant de repartir, nous dûmes changer le pneu, percé la veille par une flèche, et dont la fente s’agrandissait. Une fois en route, le sol monta insensiblement, puis le terrain devint ondulé, coupé de ruisseaux que nous eûmes du mal à franchir. Dans une petite vallée, j’avisai des filons verdâtres dans une falaise. C’était de la gamiérite, assez bon minerai de nickel. La vallée se révéla d’une richesse minière prodigieuse, et, le soir, j’avais des échantillons de nickel, chrome, cobalt, manganèse et fer, ainsi que, chose inestimable, de l’excellente houille, affleurant en veines épaisses.

« C’est ici que nous établirons notre centre métallurgique, dis-je.

— Il y a les Sswis, objecta Paul.

— Nous ferons comme les Américains des temps héroïques. Le sol semble fertile. Nous combattrons s’il le faut, tout en cultivant la terre et en exploitant nos mines. De toute façon, depuis le deuxième jour de notre voyage, nous n’avons plus vu d’hydres. Ceci compense cela.