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— Soit, dit Michel. Hurrah pour Cobalt-City ! La difficulté sera de transporter tout notre matériel ici.

— On y arrivera. Il nous faudra d’abord exploiter le pétrole, et ce ne sera pas si facile. »

Nous virâmes au nord, puis à l’ouest. À 60 kilomètres de là, je découvris un gisement de bauxite.

« Décidément, c’est le paradis des prospecteurs, cette région, dit Martine.

— Nous avons de la chance. Espérons qu’elle durera, » répondis-je, pensant à autre chose.

Depuis le matin, je me demandais s’il ne serait pas possible de faire alliance avec les Sswis, ou au moins avec certains Sswis. Il était probable qu’il existait plusieurs tribus se faisant la guerre. Nous pourrions profiter de ces rivalités. La première chose à faire était d’entrer en contact autrement qu’à coups de fusil.

« Si nous avons encore à combattre les Sswis, dis-je à haute voix, il faudrait au moins un prisonnier.

— Pourquoi ? demanda Paul.

— Pour apprendre leur langue, ou leur enseigner la nôtre. Cela pourra nous servir.

— Croyez-vous que cela vaut la peine de risquer nos vies ? » Interrogea Vandal qui, évidemment, ne demandait pas mieux.

J’exposai mon plan. Le hasard devait servir mes projets. Le lendemain, nous fûmes arrêtés, peu après notre départ, par une panne. Pendant que Paul réparait, nous assistâmes à une brève bataille entre trois Sswis rouge brun, de l’espèce que nous connaissions, et une dizaine d’autres, plus petite, à épiderme noir luisant. Malgré une héroïque défense qui coûta la vie à cinq des attaquants, les rouges succombèrent sous le nombre. Les vainqueurs se mirent alors en mesure de les dépecer, ignorant notre présence. Je les arrosai au fusil mitrailleur et ils s’enfuirent, laissant trois morts. Je passai de l’autre côté du rideau de végétation qui nous avait dissimulés. Un des Sswis rouges qui n’était pas mort essaya de s’enfuir quand il me vit. Il retomba vite: il avait cinq flèches dans les membres.

« Mon cher Vandal, tâchez de le sauver !

— Je ferai mon possible, mais je n’ai qu’une connaissance très rudimentaire de leur anatomie. Cependant, reprit-il après examen, les blessures me paraissent légères. »

Le Sswi ne bougeait plus, ses trois yeux étaient fermés. Seule la dilatation rythmique de sa poitrine indiquait qu’il vivait. Vandal entreprit d’extraire les flèches, avec l’aide de Breffort, qui avait été étudiant en médecine avant de se spécialiser en anthropologie. « Je n’ose pas l’anesthésier. Je ne sais s’il résisterait ! »

Pendant toute l’opération, le Sswi ne bougea pas. Il tressaillait seulement. Breffort fit les pansements qui se tachèrent de jaune. Nous le transportâmes dans le camion. Il n’était pas très lourd — 70 kilos peut-être —, évalua Michel. Nous lui fîmes une sorte de divan, avec des herbes et des couvertures. Pendant tout le transport, il garda les yeux clos. La panne réparée, nous repartîmes. Dès que le moteur ronfla, le Sswi s’agita, effrayé, et, pour la première fois, parla. C’étaient des syllabes claquantes, riches en consonnes sifflantes, curieusement rythmées. Il voulut se lever, et nous dûmes nous mettre à trois pour le maintenir, tant sa force était grande. Sa chair donnait une impression à la fois dure et souple. Petit à petit, il se calma. Nous le laissâmes, et, m’asseyant à table, je pris quelques notes pour mon journal personnel. Ayant soif, je me versai un verre d’eau. J’entendis une exclamation étouffée de Vandal, me retournai. À demi dressé, le Sswi tendait la main.

« Il veut boire, » dit Vandal.

Je tendis le verre. Il le considéra un moment avec méfiance, puis but. Je tentai une expérience. Je versai de l’eau dans le verre, et dis: eau. Distinctement, avec une agilité d’esprit surprenante, il comprit tout de suite, et répéta: « eau ».

Je lui montrai un verre vide: verre. Il répéta: « ferre ». Je bus une gorgée, et dis: « boire ». Il répéta: « boire ». Je m’étendis sur une couchette, pris la position du sommeil, et dis: « dormir ». Le mot me fut déformé en « tormir ». Me désignant: Moi. Il imita mon geste: Vzlik. Je fus embarrassé. Voulait-il me donner une traduction de « moi », ou était-ce son nom ? Je conclus en faveur de la seconde hypothèse. Il devait croire que je m’appelais Moi.

Voulant pousser l’expérience plus loin, je dis alors: « Vzlik dormir. » Il répondit: « Eau boire. » Nous étions tous stupéfaits. Cet être montrait une intelligence extraordinaire. Je lui versai un verre d’eau qu’il but. J’aurais continué la leçon si Vandal ne m’avait pas fait observer que le Sswi était blessé, et probablement épuisé. De fait, il dit de lui-même: « Vzlik tormir », et s’assoupit peu après.

Vandal rayonnait:

« Doués comme ils le sont, nous pourrons leur apprendre rapidement beaucoup de nos techniques !

— Oui, dis-je, mi-figue mi-raisin. Et dans cinquante ans, ils nous tireront dessus à coups de fusil ! Non, je ne vois pas si loin. Mais ils nous seront certainement précieux, si nous pouvons nous allier à eux.

— Après tout, intervint Breffort, nous lui avons sauvé la vie.

— Après avoir tué pas mal d’individus de sa race, peut-être même de sa tribu !

— Ils nous avaient attaqués !

— Nous étions sur leur territoire. S’ils veulent la guerre … Nous nous trouverons, mutatis mutandis, dans la position où se serait trouvé Cortez si les Aztèques n’avaient craint ni ses armes à feu, ni ses chevaux. Enfin, soignons-le bien ! C’est une chance à ne pas négliger. »

Je passai à l’avant. Michel conduisait, Martine à son côté.

« Qu’en penses-tu, Martine ?

— Qu’ils sont redoutablement intelligents.

— C’est bien mon avis. Mais d’un autre côté, je me sens soulagé. Nous ne sommes plus les seuls êtres pensants dans ce monde.

— Pour moi, c’est tout comme, dit Martine. Ce ne sont pas des hommes.

— Évidemment. Qu’en dis-tu, Michel ?

— Je ne sais pas. J’attends. Mais voici à gauche un rideau d’arbres. Probablement encore une rivière à traverser !

— Il y en a également à droite. Ils se rejoignent. Cela laisse supposer un confluent. »

Effectivement, nous étions sur une langue de terre entre deux rivières. Celle de gauche, nouvelle pour nous, fut appelée Dronne. Celle de droite était-elle la Vézère ou la Dordogne ? Je penchai pour la seconde hypothèse, à cause de sa largeur: trois cents mètres au moins. Elle semblait profonde. Les eaux coulaient paresseusement, grises et mornes. Le soir tombait.

« Nous camperons ici. Le site est facile à défendre.

— Il peut aussi être considéré comme un piège parfait, dit Breffort.

— Nulle voie de retraite, en effet, ajouta Vandal.

— Une force capable de nous couper la retraite serait capable aussi bien de nous anéantir. Ici, nous n’aurons qu’un côté à surveiller, ce qui nous permettra, le cas échéant, de concentrer le feu de toutes nos armes. Demain, nous chercherons les possibilités de traverser. »

Cette soirée reste dans mon souvenir comme la plus heureuse de toute notre expédition, du moins dans sa première partie. Nous dînâmes sur l’herbe, avant le coucher du soleil. Le temps était doux. S’il n’y avait pas eu les armes à côté de nous, et la silhouette étrange de Vzlik, nous aurions pu nous croire sur Terre, en partie de camping. Comme sur notre planète natale, le soleil, avant de disparaître, déploya une féerie d’or, de pourpre et d’ambre. Quelques nuages roses voguaient paresseusement dans le ciel, très haut. Nous avions tous mangé de fort bon appétit, y compris Vzlik. Ses blessures étaient en bonne voie de cicatrisation. Il sembla apprécier particulièrement les biscuits de mer et le corned-beef. Mais, ayant voulu goûter au vin, il le recracha avec une nausée.