« Que c’est beau, dis-je.
— C’est un lac magique, dit Martine. Non, je n’ai jamais rien vu de semblable !
— Le Lac Magique. C’est un joli nom, dit Michel.
— Il lui restera, décidai-je. Réveillons les autres. »
Nous longeâmes le lac tout le jour. Sa surface ondulait doucement sous la brise marine. À peu de distance de son extrémité nord, mais séparés de lui par une puissante barre rocheuse, nous trouvâmes un marais communiquant avec la mer. Pendant que nous le contournions, je décidai d’entrer en contact avec le Conseil. Au même moment, Breffort signala des hydres. Elles étaient de la petite espèce brune, et très nombreuses. Elles entourèrent aussitôt le camion d’un véritable essaim, ne cherchant pas à nous attaquer, se contentant de nous suivre. Après les avoir observées un moment, j’essayai de joindre le Conseil par radio. Cela me fut impossible. Non pas que l’appareil restât muet: de ma vie je n’ai jamais entendu une telle série de sifflements, de couacs et de friture. Ne sachant à quoi attribuer pareil résultat, je renonçai momentanément à mon projet. Brusquement, sans raison apparente, l’essaim d’hydres brunes cessa de nous accompagner.
Nous roulâmes jour et nuit. À l’aube bleue suivante, nous n’étions plus qu’à cent cinquante kilomètres à peu près de l’îlot terrestre. Nous ne pensions pas arriver avant le soir, car je voulais étudier les environs immédiats. Subitement, le Conseil nous appela par radio, et nous apprîmes des nouvelles qui changèrent complètement mes projets.
CHAPITRE VI
LA BATAILLE DES HYDRES
C’était Louis qui nous appelait. Depuis trois jours, les hydres faisaient des incursions continuelles. La veille, elles avaient tué trois hommes et deux bœufs. Elles se laissaient tomber en ordre dispersé et attaquaient au ras du sol, où les fusées ne pouvaient guère les atteindre. La situation était critique.
« Je crois que la meilleure solution sera l’évacuation de ce coin de terre, répondis-je. En dehors des zones marécageuses, nous n’avons pas trouvé d’hydres.
— Cela ne sera pas facile, mais … Allons bon, les voilà qui reviennent ! »
Dans l’écouteur, j’entendis nettement la sirène.
« Reste au micro, dit Louis. Je tâcherai de vous tenir au courant. Peut-être vaudra-t-il mieux … »
Une série de violentes détonations lui coupa la parole, puis la fusillade crépita. Sauf Michel au volant, et Breffort dans la tourelle, tous étaient autour de moi, près de la radio. Le Sswi, très étonné, écoutait lui aussi. Nous n’entendions plus que le sifflement du poste. Inquiet, je lançai un appel. Il y eut un bruit de porte ouverte, puis Louis parla, haletant:
« Foncez ! Soyez ici avant la nuit, si possible. Les saletés se collent maintenant aux toitures, et il est très difficile de les tirer de l’intérieur des maisons. Sortir serait se suicider ! Il y en a au moins trois mille ! En roulant dans les rues, vous pourrez les canarder, Dépêchez-vous ! En certains endroits, elles enlèvent les tuiles !
— Tu as entendu, Michel ? Fonce !
— Plein gaz ! 60 à l’heure !
— Nous serons au village dans un peu plus de deux heures, radiophonai-je. Tenez bon !
— Vous êtes si près que cela ! C’est une chance. Il y en a deux ou trois ici, sur la toiture, mais le plancher du grenier est solide. L’ennui, c’est que je ne puis joindre tous les groupes par téléphone.
— Tu es seul ?
— Non, j’ai six gardes avec moi, et Ida. Elle fait dire à Beltaire de ne pas s’inquiéter.
— Mon oncle ?
— Enfermé dans l’observatoire avec Ménard. Il ne risque rien. Ton frère est avec les ingénieurs, dans le refuge 7. Ils ont une mitrailleuse légère, et ont l’air de bien s’en servir. Je te quitte. Il faut que je prenne contact avec d’autres groupes.
— Ne sors pas, surtout !
— T’en fais pas ! »
Breffort se pencha, cria:
« Alerte ! Des hydres ! »
Je grimpai près de lui. À un kilomètre environ en avant de nous, et à cinq ou six cents mètres d’altitude, une centaine d’hydres, de la grande espèce verte, planaient en nuage.
« Vite, les fusées, avant qu’elles se dispersent ! »
Les tubes lance-fusées latéraux se dressèrent. Me penchant, je vis Vandal et Martine d’un côté, Beltaire et Paul de l’autre, qui y introduisaient les fusées par les panneaux mobiles.
« Breffort, en bas. Occupe-toi du réglage des fusées. Je prends la mitrailleuse. »
Je pointai.
« Feu ! »
Mes obus traçants filèrent vers les hydres, bientôt suivis par le sillage blanc des fusées. Par chance, elles éclatèrent en plein dans ce nuage. Des débris tombèrent en pluie noire, à contre-jour. Les hydres piquèrent vers nous. À partir de ce moment, je fus seul en action. J’en abattis une dizaine. Les autres tournèrent un moment autour de nous, puis, se rendant compte de leur impuissance, partirent au ras du sol.
Nous parvînmes sans autre incident à la mine de fer. Elle était déserte. Au bout de quelques secondes, la porte d’un abri s’ouvrit, et un homme nous fit signe. Michel approcha le camion, et je reconnus le contremaître, Joseph Amar.
« Où sont les autres ?
— Partis avec le train transformé en tank, et toutes les armes.
— Et vous ?
— Je suis resté pour vous avertir. Le Conseil a téléphoné que vous arriviez. Les gars du train ont machiné une lance à eau bouillante.
— Bon. Montez avec nous. Il y a longtemps qu’ils sont partis ?
— Une heure.
— En avant, Michel ! »
Amar considéra Vzlik avec ahurissement.
« Qu’est-ce que c’est que ce citoyen-là ?
— Un indigène. On vous expliquera plus tard. »
Dix minutes après, nous commençâmes à entendre les détonations. Enfin, nous aperçûmes le village. Toutes les portes et fenêtres étaient barricadées, le toit de certaines maisons était couvert d’hydres. Des monstres voletaient, à faible hauteur. Le train de la mine de fer était arrêté à la « gare », et sa mitrailleuse lourde tirait sur toute hydre qui se détachait des toits.
« Aux postes de combat ! Paul au volant. Michel, Breffort, aux F.M. Martine, Vandal, passez-moi les munitions. Beltaire et Amar, approvisionnez les F.M. Vzlik dans un coin, où il ne gênera pas. Ça y est ? Bon, Paul, rejoins le train. »
Les mineurs avaient bien travaillé. Avec des plaques de métal, des planches, des madriers, ils avaient transformé leur train en forteresse. Une centaine d’hydres, boursouflées, jonchaient le sol autour de lui.
« Comment, diable, les avez-vous descendues ? Demandai-je au mécanicien, qui se trouvait être Biron.
— Une idée à moi. On les a ébouillantées. D’ailleurs, en voilà d’autres qui rappliquent. Vous allez voir. Ne tirez pas. » Cria-t-il à l’intention des servants de la mitrailleuse placée dans le premier wagon.
« Ne tirez pas », répétai-je pour ceux du camion.