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— Nous le savons. J’ai dit aux Sswis comment vous le tirez de la terre. Le Conseil des chefs voudrait vous voir.

— Soit, nous venons. »

Un youyou fut mis à l’eau. J’y descendis, avec Michel et Vzlik. Martine resta sur le pont, et, discrètement, s’approcha de la mitrailleuse.

« Be quiet, but careful », lui dis-je en mauvais anglais, pour ne pas être compris de Vzlik.

En quatre coups d’aviron, nous fûmes à la rive. Douze des Sswis s’étaient avancés, et nous examinaient. À nos yeux de terrestres, ils se ressemblaient tous, et si Vzlik s’était mêlé à eux, nous aurions été incapables de le reconnaître. Plus tard, nous nous sommes habitués à leur aspect, et maintenant nous les distinguons facilement les uns des autres, quoique, à vrai dire, ils soient bien moins dissemblables entre eux que nous ne le sommes entre nous.

Vzlik, en quelques mots, leur communiqua notre acceptation de leurs conditions. Ils répondirent en nous souhaitant la bienvenue, en des termes concis, bien différents du langage fleuri que les romans d’aventures de mon enfance prêtaient aux sauvages terrestres. Je remis alors à chacun, en gage d’amitié, un excellent couteau d’acier, semblable à celui que Vzlik possédait. Leurs remerciements prouvèrent que le cadeau leur faisait plaisir, mais pas un trait de leur visage ne bougea.

Nous retournâmes sur le bateau, avec Vzlik, et la lente remontée de la rivière commença. Nous arrivâmes à la grande courbe de l’Isle — j’avais ainsi baptisé la nouvelle rivière — au-delà de laquelle elle n’est plus navigable, étant coupée de rapides. C’était une vaste étendue d’eau, large de plus de deux cents mètres. Sur la rive nord, une petite crique se creusait, amorce de port. Je décidai d’effectuer là le débarquement.

Comme le soir tombait, nous jetâmes l’ancre. La journée du lendemain fut consacrée à l’abattage d’arbres destinés à la construction d’un débarcadère. Huit jours après, il fut fini. Nous posâmes des rails, et la délicate manœuvre consistant à mettre la grue en place commença. Bien que démontée, elle était fort lourde, et, sur le coup de midi, un accident tragique nous endeuilla: un jeune ouvrier de vingt-cinq ans, Léon Bellières, fut écrasé par un bâti qui tomba sur lui. Nous étions pressés, nous l’enterrâmes, et le port fut « Port-Léon » en son souvenir.

Une fois la grue montée, le travail fut plus facile. Non sans peine toutefois, nous débarquâmes la petite loco et les trois wagons. Le reste fut un jeu.

Le Conquérant repartit, sous le commandement de Michel. Nous restâmes soixante, et nous commençâmes par édifier un fortin de madriers où nous serions à l’abri des tigrosaures aussi bien que d’une traîtrise possible des Sswis. Un poste de radio nous reliait au Conseil. Puis nous édifiâmes des entrepôts, en rondins, recouverts de plaques de durai. Nous entassâmes à l’abri tout le matériel déjà apporté. Entre-temps, une équipe avait déjà commencé les travaux de la voie ferrée, longue de cinquante kilomètres, qui devait conduire à Cobalt-City.

Nous en étions au kilomètre 4, et avions employé tous les rails quand le Conquérant revint avec une nouvelle cargaison, vingt-trois jours plus tard. Il apportait de grandes quantités de carburant, de rails, de provisions, et une petite excavatrice. Il amenait aussi cinquante hommes de renfort. Au troisième voyage débarquèrent les premières femmes avec des enfants. La situation s’était un peu améliorée au village, mais les hydres se montraient encore tous les jours. Les voyages suivants amenèrent quelques bovins et quelques moutons, que nous enfermâmes dans un enclos semé d’herbes terrestres. Chaque soir, nous les rentrions dans le fortin, car les tigrosaures rôdaient, et nous dûmes en tuer cinq ou six avant de les dégoûter de venir nous visiter.

À mesure que les hommes arrivaient, de nouvelles cabanes étaient construites. Chaque famille disposait de deux pièces, les célibataires, de plus en plus rares, couchaient en dortoir. Port-Léon prenait l’aspect d’une ville champignon du Far West américain, sans les « saloons », et les coups de revolver toutefois. Le moral était élevé: tous étaient heureux d’être délivrés de la menace des hydres. La voie ferrée s’allongeait tous les jours. Elle fut au kilomètre 20, puis 30, puis 40. Un village temporaire était édifié à la pointe, se déplaçant à mesure. Le jour vint où la voie atteignit la vallée où devait s’édifier notre capitale. Il ne restait plus au village « terrestre » que cent cinquante hommes, chargés de démonter l’usine, sous la direction des ingénieurs. Mon oncle et Ménard étaient bien résolus à rester jusqu’au dernier bateau: il ne pouvait être question pour le moment de démonter l’observatoire. Il devait être clos avec le plus grand soin, et laissé là, attendant que nos moyens deviennent plus puissants. Toutefois, une lunette de 50 cm et un télescope de 1 m 80 devaient nous suivre. Transporter le grand réflecteur de 5 m 50 eût été au-dessus de nos forces.

Je garde un souvenir délicieux de ce premier établissement. Nos maisons, partie rondins, partie durai, s’étageaient un peu en désordre sur les pentes de la vallée. Les animaux abondaient, mais il n’y avait ni tigrosaures, ni Goliaths. Les formes que nous voyions tous les jours étaient soit des herbivores, soit de petits fauves, homologues de nos renards ou de nos chats. Soit dit entre parenthèses, les chats terrestres du village se multiplièrent, et nous furent fort utiles en détruisant de petits rongeurs qui menaçaient nos récoltes.

Une falaise de calcaire marneux nous fournit le ciment. Nous bâtîmes en premier lieu l’usine métallurgique, à trois cents mètres de l’affleurement de houille. À mesure de leur arrivée, les machines furent mises en place.

À l’époque où l’usine commença à tourner, j’épousai Martine. Il y eut une cérémonie très simple, purement civile — nous n’étions croyants ni l’un ni l’autre. Nous n’eûmes même pas la gloire d’être le premier couple uni sur Tellus, Beltaire et Ida s’étant mariés à Cobalt deux mois avant nous. Mais comme c’était, selon l’expression de Vzlik, un « mariage de chefs », les Sswis envoyèrent une délégation chargée de présents. Vzlik leur ayant raconté que j’appréciais particulièrement les cailloux, ils m’en apportèrent un monceau, parmi lesquels des cristaux variés très beaux, et de l’excellent minerai de cuivre. Ce dernier me fit particulièrement plaisir, et je m’enquis du lieu où on le trouvait. Il provenait des collines situées au sud-est du Mont-Ténèbre, où il abondait.

Depuis longtemps je désirais visiter la tribu de Vzlik, aussi profitai-je de l’occasion, et nous partîmes « en voyage de noces » dans le camion blindé. Je repassai le pont que nous avions jeté sur la Vézère, et que les Sswis avaient respecté, et utilisaient. Nous arrivâmes aux cavernes vers le soir. Elles s’ouvraient dans une haute falaise, orientée vers l’ouest, au sommet d’une pente abrupte. Un petit ruisseau coulait en bas. Les Sswis, prévenus par Vzlik, nous attendaient. Nous fûmes conduits au chef, un très vieux Sswi, dont la peau décolorée tournait au gris verdâtre. Il était couché sur une épaisse litière d’herbes sèches, dans une grotte dont les parois étaient couvertes de peintures remarquablement exécutées, représentant des Goliaths ou des tigrosaures percés de flèches. Elles devaient avoir servi à des pratiques magiques d’envoûtement. Nous eûmes l’amusement de nous voir figurés nous-mêmes, d’une façon assez ressemblante, avec le camion ; mais là, les flèches d’envoûtement avaient été soigneusement grattées ! Je fus frappé par la propreté de ces demeures troglodytes. Les ouvertures étaient presque entièrement fermées par des peaux tendues sur des cadres de bois. Des lampes à huile, une huile végétale, éclairaient les grottes.