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« Ça doit être la radio que j’ai oublié de fermer », commençai-je à demi endormi. Puis: « Nom de Dieu ! Qui peut donc parler à cette heure-ci ? »

En deux bonds, je fus en bas. Le poste, allumé, était muet. Par la fenêtre, je voyais la nuit, piquetée d’étoiles. Les lunes étaient couchées. Et soudain une voix jaillit du récepteur:

« Here is W.A., calling New-Washington … Here is W.A., calling New-Washington … »

Puis le silence.

« Here is W.A. … — »

Le son était très net. La station qui émettait devait être très proche.

« Écoute ! », me dit à nouveau Martine.

Je m’immobilisai, respiration bloquée. Un léger ronflement se faisait entendre.

« Un avion ? »

Je me ruai à la fenêtre. Une petite lueur se déplaçait parmi les étoiles. Je revins au poste de radio, manœuvrai fébrilement les manettes, cherchant la longueur d’ondes de réception de l’avion.

« W.A. W.A. Who are you ? » Je dévidai tout ce que je savais de mauvais anglais. Je trouvai, enfin, la longueur d’ondes correcte.

« W.A. Who are you ? Here New-France ! »

J’entendis une exclamation étouffée, et une voix me répondit, en excellent français:

« Ici W.A. avion américain. Où êtes-vous ?

— Sous vous. J’allume une lampe extérieure. »

L’avion tournait maintenant au-dessus de nos têtes.

« Je vois votre lumière. Impossible d’atterrir de nuit. Nous reviendrons plus tard. Combien êtes-vous, et qui ?

— 4 000 environ. Tous Français. Et vous ?

— Sept dans l’avion. À New-Washington, onze mille, Américains, Français, Canadiens et Norvégiens. Gardez votre longueur d’ondes. Nous continuerons à vous appeler.

— Il y a longtemps que vous êtes partis ?

— Dix heures. Nous explorons. Au jour, nous reviendrons. Nous allons maintenant au sud. Cessez vos appels, mais mettez un homme de garde à votre radio. Nous allons appeler New-Washington. Très heureux de savoir que nous ne sommes plus seuls. À bientôt … »

Puis, reprit l’indicatif: Here is W.A. Bientôt suivit une longue conversation que je compris mal. Ils annonçaient notre découverte.

Nous ne pouvions plus tenir en place. Nous allâmes réveiller mon frère, qui habitait avec Louis et Breffort une maison à cent mètres de la nôtre, puis mon oncle, Michel, Ménard, tous les dirigeants. L’effervescence gagna finalement tout le monde, et la nouvelle partit pour Port-Léon par le fil du téléphone, avec l’ordre d’activer les travaux sur le Téméraire. Le matin vint enfin. Nous fîmes des préparatifs pour accueillir dignement les aviateurs. Un vaste pré, au sol dur, fut balisé, avec une flèche blanche indiquant la direction du vent. Puis je revins au poste de radio. Martine avait assuré la permanence.

« Rien ?

— Rien.

— Nous n’avons pourtant pas rêvé ! »

Nous attendîmes deux heures, entourés d’une foule qui bousculait ma table de travail, tellement « tabou » que même Martine n’y touchait pas d’habitude. À la mairie, où était l’autre radio, même spectacle. Et soudain:

« W.A. appelle Nouvelle-France ! W.A. appelle Nouvelle-France !

— Ici Nouvelle-France. J’écoute …

— Nous volons au-dessus d’une terre équatoriale. Deux moteurs sur quatre nous lâchent. Nous ne pensons pas pouvoir revenir. Impossible de communiquer avec New-Washington. Nous vous entendons très mal. Au cas où nous péririons, voici la position de New-Washington: latitude 41° 32 nord. Longitude 62° 12 ouest par rapport à vous.

— Et votre position actuelle ?

— Environ 8 degrés latitude nord et 12 degrés longitude est par rapport à vous.

— Êtes-vous armés ?

— Oui. Mitrailleuses du bord, et fusils.

— Essayez d’atterrir. Nous nous portons à votre secours. Il nous faudra — je fis un rapide calcul — environ vingt à vingt-cinq jours pour être là. Les animaux qui ressemblent à des rhinocéros sont comestibles. Ne mangez pas les fruits que vous ne connaissez pas !

— Nous avons des vivres pour trente jours en nous rationnant. Nous allons atterrir, un autre moteur nous lâche.

— Méfiez-vous des hydres si vous en voyez ! Ne les laissez surtout pas approcher !

— Que sont les hydres ?

— Des sortes de pieuvres volantes. Vous les reconnaîtrez facilement. Tirez tout de suite !

— Entendu. Nous descendons vers une plaine, entre de très hautes montagnes et la mer. À tout à l’heure … »

Puis le silence. Angoissés, nous attendions. À plus de six mille kilomètres de nous, sept hommes luttaient pour leur vie. Notre attente dura une heure, puis la voix reprit:

« Nous avons réussi. L’avion est démoli en partie, mais nous sommes tous saufs. Malheureusement, nous avons été obligés de vidanger presque toute l’essence, et nos accumulateurs sont peu chargés. Nous ne pourrons émettre que rarement, pour vous guider.

— Nous vous avertirons quand nous partirons. Nous émettrons toutes les 24 heures terrestres. Il est ici 9 h 37. Bon courage. À bientôt ! »

Je partis immédiatement pour Port-Léon. Le Téméraire fit ses essais le jour même. C’était un petit bateau de 48 mètres de long sur 5 de large, déplaçant environ 140 tonnes. Deux diesels pris à l’ancienne usine, très puissants, lui communiquaient une vitesse maximum de 25 nœuds. À 12 nœuds, il pouvait parcourir plus de 10 000 milles. Pour nos moyens réduits, c’était un chef-d’œuvre.

Il était armé d’une mitrailleuse de 20 mm, et, comme les munitions étaient relativement rares, d’une artillerie de lance-fusées. Nous avions bien perfectionné ces armes depuis les temps héroïques de la bataille des hydres. À l’avant et à l’arrière, quatre tubes, jumelés deux par deux, lançaient à cinq kilomètres des projectiles de 12 kilos avec une précision acceptable. De chaque côté, d’autres canons de calibre moindre qui portaient à sept kilomètres. Les essais bâclés — nous allâmes jusqu’à l’embouchure de la Dordogne et retour — je fis embarquer les vivres et les munitions. Nous partîmes le lendemain. L’équipage se composait de douze hommes, de Michel comme navigateur et de Biron comme mécanicien. Parmi les hommes, cinq avaient été marins de l’État. Pour ma part, j’avais traversé trois fois la Méditerranée sur un petit voilier appartenant à un ami, et j’avais quelques notions rudimentaires de navigation. Nous emportions une camionnette aménagée, réduction de notre camion-tank, et un poste de radio.

À petite allure, nous descendîmes le fleuve. Au sortir de l’estuaire, je lançai un appel. L’équipage de l’avion répondit brièvement. Au même instant, le Téméraire tangua ; nous venions, de pénétrer dans l’océan.

À un mille du rivage, je fis mettre cap au sud. La côte était plate, herbeuse. C’était, au dire des rares Sswis qui avaient pu revenir du territoire ennemi, une vaste plaine, filant, loin à l’intérieur, vers une haute chaîne de montagnes, invisible de la mer.

Je me tenais avec Michel sur la passerelle. Le bateau filait 12 nœuds, les moteurs tournaient rond, la mer était calme. N’ayant rien d’autre à faire, je prélevai un peu d’eau de mer, l’analysai dans le petit laboratoire. Elle était très riche en chlorures. Ralentissant un moment, nous mîmes un grossier chalut à la traîne. Il ramena toute une faune dont certains éléments rappelaient les poissons terrestres, mais dont les autres étaient complètement différents.