Le plus âgé, qui pouvait avoir trente-cinq ans, et était commandant, fit les présentations. Il commença par une espèce de géant blond qui me dépassait de la tête: capitaine Elliot Smith. Puis un homme brun, trapu: capitaine Ronald Brewster. Un échalas roux, dégingandé, se nommait Donald O’Hara, et était lieutenant. L’ingénieur Robert Wilkins, âgé de trente ans, avait des cheveux châtains, des yeux noisette et un vaste front dégarni. Le sergent John Pary, était Canadien. Enfin, désignant l’homme en combinaison d’aviateur:
« Une surprise pour vous: André Biraben, géographe, votre compatriote.
— Tiens ! J’ai souvent entendu parler de vous sur Terre, dis-je.
— Enfin moi-même, Arthur Jeans. »
Je présentai mon mécanicien, et ajoutai:
« Messieurs, il faut songer à sauver tout ce qui peut être sauvé de votre avion, et repartir. Avez-vous revu les hydres géantes ?
— Non, répondit Jeans. Vous pourrez voir les restes de celles que nous avons abattues de l’autre côté de l’avion. »
En camionnette, nous nous y rendîmes. Des masses énormes achevaient de se putréfier.
« Avez-vous déjà eu affaire à ces bêtes ? demanda Biraben.
— Certes ! Mais les nôtres étaient vertes, et plus petites, ce qui ne les empêchaient pas d’être dangereuses. Votre avion est-il un abri sûr ?
— Oui.
— Dans ce cas, je vais prendre avec moi quatre d’entre vous. Les trois autres resteront ici avec mon matelot. Démontez vos armes de bord. Avez-vous encore des munitions ?
— Elles sont largement approvisionnées.
— Nous les prendrons alors dans un troisième voyage. »
Jeans désigna Smith, Brewster, Biraben et Wilkins. Les autres s’enfermèrent dans l’avion.
Je pris Smith auprès de moi. Je parlais mal l’anglais, mais bien l’allemand. Smith le parlait suffisamment, et nous pûmes échanger quelques renseignements. Je sus ainsi que New-Washington était un fragment des États-Unis tombé en plein océan tellurien. Il n’y avait eu que 10 000 survivants, mais 45 000 morts. L’île ainsi formée s’étendait sur trente-sept kilomètres de long sur vingt de large. Il y avait une usine d’aviation, à peu près dévastée par le choc, et qu’ils avaient reconstruite, des champs labourables, de fortes réserves de provisions et de munitions, et, chose étrange, plusieurs navires: un croiseur léger français, le Surcouf, un destroyer américain, le Pope, un torpilleur canadien et deux navires marchands, un cargo mixte norvégien et un pétrolier argentin. J’avais un ami de collège sur le Surcouf, et j’appris avec peine qu’il avait été porté disparu lors de la catastrophe. Les navires se trouvaient tous en pleine mer, et avaient rallié New-Washington au bout de quelque temps, marchant parfois avec des voiles de fortune, tôles défoncées, endommagés comme par un combat, mais intacts quant au principal. Le cataclysme s’était présenté à eux sous la forme d’une gigantesque lame de fond.
« Pourquoi avez-vous tant tardé à explorer ?
— Il y a eu plus pressé à faire ! Ensevelir les morts, déblayer, reconstruire. Nous n’avions que peu d’essence, qui a servi à mettre au point l’un des dix-sept avions pas trop démolis, celui qui s’est abattu ici.
— Vous n’avez jamais reçu nos messages ?
— Non, jamais. Nous sommes pourtant restés à l’écoute plus d’un an.
— C’est curieux. Comment avez-vous vécu ?
— Nous avions beaucoup de conserves. Le blé a poussé. Nous avons péché les poissons. Quelques formes terrestres ont survécu et se sont considérablement multipliées. Faute de lait, nous avons perdu beaucoup d’enfants, » ajouta-t-il, attristé.
Je le mis au courant de ce que nous avions fait. Vers trois heures de l’après-midi, nous arrivâmes au Téméraire. Je laissai les rescapés, et repartis immédiatement, malgré les protestations de Michel. Je devais assister à un spectacle qui me glaça d’épouvante.
Comme j’arrivais en vue de l’avion, j’aperçus, un peu à droite, une énorme masse gélatineuse, d’un beau violet clair, qui rampait à grande vitesse — 30 ou 40 km/h peut-être. De forme amiboïde, elle atteignait bien dix mètres de diamètre et un mètre de haut. Intrigué, je stoppai. L’animal ne s’en soucia pas et continua sa route vers l’avion. La porte de celui-ci s’ouvrit, et le Canadien sortit. Il vit la camionnette arrêtée, me fit un signe de la main et vint vers moi. Derrière lui parurent Étienne, O’Hara et Jeans. Je regardai à nouveau le monstre: sa riche couleur violette avait disparu, il était maintenant gris, opaque, arrondi, semblable à un rocher couvert de lichens. Pary approchait. Prévoyant un danger, je remis en marche et klaxonnai. Le mécanicien sourit, agita de nouveau la main et accéléra son allure. Plein gaz, je fonçai. J’arrivai trop tard. Le monstre était soudain redevenu violet, et se précipitait sur lui. Pary le vit, hésita, et courut vers l’avion. Il se passa alors une étrange chose ; un claquement sec retentit, une sorte d’étincelle bleuâtre vint frapper le Canadien, qui s’écroula. Englobé par les pseudopodes, il disparut.
Béant d’horreur, je freinai net. L’animal se retourna et vint droit sur moi. Je bondis hors de mon siège, grimpai dans la coupole lance-fusées. Fébrilement, je pointai les tubes, déjà chargés depuis le matin. L’étincelle bleuâtre jaillit à nouveau, et frappa le radiateur. Je sentis une secousse. Non pas une secousse électrique, mais comme un froid glacial qui me fit me contracter. Et j’appuyai sur la détente. Les deux fusées percutèrent en plein dans le monstre, à dix mètres. Il y eut deux explosions sourdes, une série de violents crépitements accompagnés d’étincelles. Des lambeaux de gelée volèrent. L’animal se recroquevilla, et ne bougea plus. Je remis en marche, m’approchai prudemment. Des irisations parcouraient encore la gelée vivante qui palpitait faiblement. Du Canadien, nulle trace. Par la portière, je jetai deux grenades incendiaires. Sous l’intense chaleur, la masse grésilla, se réduisit, ne palpita plus. Les autres m’avaient rejoint.
« What an awful thing ! » dit Jeans. Il reprit en français: « Quelle horrible chose !
— Je crains qu’il n’y ait plus rien à faire pour votre mécanicien, dis-je. Tout au plus, pourrons-nous l’enterrer. »
Mais quand nous ouvrîmes, à coups de hache, la gelée ratatinée, devenue dure comme du bois, tout ce que nous trouvâmes fut une chevalière d’or !
Attristés, nous chargeâmes dans l’auto deux mitrailleuses, et les deux aviateurs. Étienne reprit sa place au lance-fusées. Le lendemain, d’autres expéditions furent faites pour ramener le reste des armes, les munitions, les moteurs électriques, tout ce qui put être sauvé. La dernière, conduite par Michel, eut à lutter contre la « Mort violette ». Ils détruisirent quatre de ces ignobles animaux.