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*

 

Je.suis vite retapé. Un jour, Roger me dit : « On embauche, chez Cavanna et Taravella. Présente-toi demain, moi j'y suis depuis ce matin. » Me voilà donc maçon.

Garçon maçon chez les Ritals, c'est pas du velours. Les Ritals sont aussi durs aux autres qu'ils sont durs pour eux-mêmes. Le garçon doit obéir, comprendre à demi-mot, et filer. Il doit deviner de quoi le compagnon aura besoin avant qu'il en ait besoin. S'il a trois, quatre ou cinq compagnons à servir, à aucun moment la « marchandise » ne doit manquer à aucun d'entre eux, brique, mortier, eau, même s'ils sont éparpillés au diable les uns des autres, même s'il faut grimper le mortier au seau, sur l'épaule, par quatre ou cinq étages d'échelles verticales collées à un échafaudage. Les maçons disent « l'échafaud ». S'ils sont ri tais, ils prononcent « il çaffoud ».

La première fois que j'ai fait du terrassement, je poussais ma pelle dans le tas de glaise compacte, je me cramponnais au manche, je poussais à corps perdu, rien à faire, la pelle ne pénétrait pas d'un centimètre, alors je prenais de l'élan, je frappais à la volée, j'en arrachais gros comme deux noix, les autres se marraient, la glaise s'accumulait devant moi, retombait sur la gueule du gars qui piochait au fond du trou, et moi je comprenais pas, je voyais des gringalets glisser leur pelle dans la glaise comme une tarte dans un four et balancer avec aisance des pelletées de quinze kilos dans la brouette... Jusqu'à ce que papa, passant par là, me dise :

« Et la cvisse ? A quva i te serve, la cvisse ?

Quelle cuisse ?

Tou gu'y arriveras zamais si tou gu'mettes pas la cvisse, vayons! Pousse 'vec sta cvisse! »

Et, me prenant la pelle des mains, papa m'a fait voir comment la cuisse gauche vient s'appuyer par-derrière au manche de la pelle et le pousse discrètement d'une formidable poussée. J'ai essayé. Epatant !

Papa est parti en ronchonnant, mais plus tard je l'ai entendu qui disait à Arthur Draghi :

« L' n'est mica tante beste : tou la splique oune fvas, l'a comprende tout svite! »

Mais j'avais beau faire, être costaud, joyeux, plein de bonne volonté, j'étais « çvi-là qu'il était touzours il primière à l'école », donc suspect. Un qu'il a la teste à estoudier, i po pas avar la force dans les bras, c'est pas poussib'. Qué les livres et la brique, i vont pas ensemb'. J'étais « le bureaucrate », quoi. Et quand il m'a fallu vider, à la pelle carrée, une brouettée de mortier bien mou dans une auge posée sur « il çaffoud » à hauteur du premier étage et que tout m'est retombé sur la figure, bien à plat, plâf, ils ont tous rigolé à s'en péter les bretelles et il a fallu que je paie un litre.

Ce n'était jamais très méchant, à part quelques sournoiseries déplaisantes, mais j'avais de quoi me défendre. Gentil, soumis, empressé tant que je me sentais en confiance, teigneux à ne pas croire quand je sentais la vraie méchanceté. Je descendais un jour le raidillon de la Grande-Rue vers le pont de Mulhouse, dans les brancards du camion à bras chargé à crouler, quelque chose comme une bonne demi-tonne sur les reiris, avec des échasses de sapin pour échafaudage qui dépassaient de cinq mètres devant et autant derrière. Le compagnon, le vieux Toscani, dit « Biçain », était censé retenir le camion de toutes ses forces, à l'arrière, cependant je me sentais partir, irrésistiblement, j'avais beau freiner contre la bordure du trottoir, rien à faire, le poids m'entraînai, j'étais obligé de courir, de courir de plus en plus vite, tout le chargement sautait et rebondissait, la lourde guimbarde allait me passer dessus, je fermais ma gueule, attentif à une seule pensée : ne pas avoir l'air d'un con, j'allais y passer... Et voilà papa qui passe, juste à ce moment, juste par là, il avait un sac de ciment sur l'épaule, il jette son sac, il vient se mettre à côté de moi dans les brancards, il s'arc-boute sur ses courtes solides cuisses, un cheval, papa. A deux, on l'a arrêté, le camion. Papa avait l'œil meurtrier. Mais il m'a juste dit sévère :

« Fout fare 'tenchion, vayons ! Pourquva tou les çarzes tant que ça, sta camion ? Pourquva tou partes toute sol?

Mais je suis pas tout seul, papa! Y a Biçain qui retient derrière.

« Qué Biçain ? »

J'ai regardé : j'étais tout seul. Biçain s'amenait sur ses petites pattes, en se roulant une pipe, à bien cinquante mètres derrière. Le vieux fumier! Et tout ce temps-là, j'avais cru qu'il retenait, cramponné au pavé. Quand il a vu papa, il s'est mis à courir, il a fait le fâché :

« Ma qu'est-ce qui te prende courir tante vite ? Qué te souivre ze po même pas! C'est pas tellizente courir coumme ça, qué tou poutrais passer sotto il camion ! Tiens, vous sêtes la, Vidgeon ? Dites-loui, à l'vot' fils, qué c'est des jimproudenches, pourquva mva, i m'écoutera pas, mva. »

Papa n'a rien dit. Il était tout blanc. Sa lèvre tremblait. Il a haussé les épaules, a ramassé son sac de ciment et est parti. J'ai compris que le vieux Biçain était une vraie sale bête, et ça n'a plus été comme avant. Un jour où nous travaillions tous deux dans un pavillon du Perreux, il m'a fait je ne sais plus quel tour de vache, je lui ai mis trois pêches sur la gueule, je l'ai laissé au fond de la tranchée et je suis allé demander mon compte au grand Dominique. Le soir même, j'avais retrouvé de l'embauche sur un chantier, à Montreuil.

 

*

 

A la fin de l'été 41, je travaillais au ravalement d'un vieil immeuble du faubourg Saint-Antoine, au 43, sur la cour, avec Dédé Bocciarelli et le fils Toni. Un boulot pas commode, tout en échafaudage volant, on se hissait au palan, quand on piochait le mur le bazar se balançait. Un matin, j'arrive à vélo par la Nation, je vois sur les deux trottoirs du faubourg, devant chaque porte d'immeuble, des groupes de gens qui avaient l'air d'attendre, tout tristes, tout mornes. A leurs pieds, des valises, des cartons, des balluchons.

En regardant mieux, je vois que chaque porte d'immeuble est encadrée par deux flics en uniforme. Je vois aussi que ces gens tout tristes portent l'étoile jaune sur la poitrine. Des juifs. Des flics en civil entrent dans les maisons et en ressortent, poussant des juifs devant eux.

Les femmes des juifs sont descendues leur dire au revoir, et aussi leurs enfants. Voyant que l'attente se prolonge sur le trottoir, elles remontent vite leur préparer des casse-croûte, leur cuisiner quelque chose de chaud pour manger avant de partir, leur chercher une couverture... Ils vont rester sur le trottoir comme ça jusque tard dans l'après-midi, assis sur leurs paquets, et enfin les cars de la police les embarquent.

Je demande à Dédé et à Toni où on peut bien les emmener. Oh! ben, dans des camps de concentration, parce que si les Allemands les laissaient libres ils donneraient des renseignements aux Anglais, feraient du sabotage, tout ça. Juifs et Allemands, c'est chien et chat, tu comprends. Tu crois qu'ils vont leur faire du mal? Oh ! non, penses-tu. Ils ont pas le droit. Ils les envoient travailler la terre, pour remplacer les prisonniers, faut bien que la moisson se fasse. Et puis d'abord ils prennent seulement ceux qui sont pas français, ceux qui viennent de Pologne, par là, au diable Vauvert. Oui, mais tout ce mal que les Allemands disent d'eux, et aussi les journaux français, ils gueulent tous qu'il faut les tuer, que c'est de leur faute si on en est là, qu'ils pourrissent tout? Oh! tu sais, c'est de la politique! Dans la. politique, ils n'en font pas le dixième de ce qu'ils proclament dans leurs discours.

J'avais feuilleté de ces journaux politiques, Je Suis Partout, La Gerbe, et le plus crapuleux de tous : Au Pilori. C'était tellement con, tellement haineux, tellement boutiquier jaloux, tellement bas-du-cul, mais surtout tellement, tellement con, insolemment, triomphalement con, que j'en revenais pas que le Maréchal, qui est si distingué, si vieux soldat austère et noble, tolère ces glapissements. Même s'il n'est lui-même qu'une vieille crapule ambitieuse, il à une autre allure. Oui, mais il est gâteux, parait-il. Et puis c'est un cul-bénit, il peut pas les piffer, les Youpins.