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Ils ne doivent pas avoir beaucoup dormi, l'un et l'autre, depuis que je suis parti.

LE BRUIT GRAS D'UNE VILLE QUI CROULE

ON est huit. Des fois dix, des fois douze. Aujourd'hui, huit. Les quatre autres ont dû être envoyés dans un autre secteur, ça a dégringolé dur, cette nuit. Huit punis, huit têtes de lard. Huit « saboteurs ». La fine équipe.- Le Kommando des gravats.

Tous les matins, à cinq heures, nous devons nous rassembler devant la baraque du Lagerfuhrer, pour l'appel. Notre petit appel individuel pour nous tout seuls, vermine que nous sommes.

Le Lagerfùhrer fait la gueule. A cause de nous, il est obligé de se lever aux aurores. Il n'a pas beaucoup dormi. Trois alertes, dont deux sévères. Chaque fois que la sirène hurle, il doit faire le tour des baraques avec ses sbires et ses chiens, vérifier plumard par plumard qu'un salopard de feignant d'emmerdeur de Franzose de merde ne préfère pas rester à roupiller, quitte à risquer la mort par éparpillement de la tripaille mêlée à des fragments de bombe de quatre tonnes, plutôt que descendre dans la tranchée dérisoire mais réglementaire. L'autre nuit, Marcel Piat a failli se faire dévorer vivant, il s'était planqué dans le placard, le con, il avait pas pensé aux clebs.

Le Lagerfiihrer fait la gueule. Etre chef, ça entraîne des responsabilités. Cette grosse vache devrait pourtant bénir le Fûhrer et les petits copains bien placés .qui lui ont permis d'être là à se faire du lard sur nos rations au lieu d'en baver sur le front russe.

Les deux vieilles couennes qui nous escortent n'ont pas l'air frais non plus : joues grises, yeux bouffis. Ce sont des pépères trop vieux pour jouer à cache-cache avec les balles des mitrailleuses, ou trop esquintés, alors on les utilise à surveiller la racaille latino-slave. Ils portent des bouts d'uniformes dépareillés, râpés aux genoux et aux coudes mais rapiécés avec soin : veste vert-de-gris, futal kaki, ou l'inverse, casquette dé ski verte à longue visière en bec de canard et rabattants pour les tites noreilles frileuses. Sur le dos, un sac tyrolien qui pend, flasque. Il n'y a dedans que la boîte à casse-croûte, l'universelle boîte d'aluminium en forme de haricot où les tranches de pain s'encastrent au millimètre près. La ratzionnelle hallemande boîte pour le hallemand casse-croûte. Au retour, le sac sera moins flasque. Mais n'anticipons pas.

L'appel est vite fait.

« Loret?

— Présent.

Picamilh ?

Jawohl!

— Kawana ?

— Ouais. »

Il a fallu qu'ils germanisent mon nom. J'ai beau leur épeler, à tous les coups ils m'injectent d'autorité un K et un W, me sucrent un N. Loret, bon, ils prononcent ça « Lorett », ou bien, si c'est un gars tout fier de montrer qu'il a bien profité des leçons de français du lycée, « Lô-ré », l'air d'avaler une grenouille vivante, mais au moins ils respectent l'écriture. Ce « Cavanna » doit leur paraître d'un exotisme huileux, chargé de turpitudes basanées et de fourberies crépues. Ils tournent autour, le reniflent comme une crotte de chien. Une telle incongruité déshonorerait leurs impeccables bordereaux. Me voilà donc devenu Franz — prononcer Franntss — Kawana, c'est officiel, c'est ce qui est inscrit sur mon passeport, le superbe et complètement bidon passeport rouge vif qu'ils te collent d'office entre les pattes dès ton arrivée, sans te demander ton avis ni, d'ailleurs, la moindre pièce d'identité. Un lorgnon à cheval sur un museau de rat t'interroge : « Name?

Hein?

Pas parler allemand? Dolmetscher! » L'inévitable Belge

surgit.

« Il te demande ton nom, une fois, hein. Comment tu t'appelles, quoi.

Cavanna. » Grimace dégoûtée.

« Wie?

Répète un peu, une fois, s'il vous plaît.

Ca-van-na. »

Je fais sonner mes deux N comme s'il y en avait dix-huit. J'aime beaucoup mes deux N. Et je mets l'accent sur le deuxième A, à l'italienne. « CavAnnnna. »

Il répète après moi, tordant la gueule sous l'effort : « Gafânâ. »

Je lui écris le mot sur un bout de papier. Museau-de- rat s'illumine :

« Ach, so ! Jawohl ! » Il articule, tout faraud : « Gafânâ! » Il inscrit : Kawana.

Je dis « Nein ! » (Je sais dire « Nein ».) « Pas comme ça! » (Pour qu'il comprenne mieux, je prononce « Bas gomme za ».)

Il se tourne, interrogatif, vers le Belge. Le Belge traduit :

« Er sagt, es wird nicht so gèschrieben. » Museau-de-rat dit :

« Doch wird's ab heute so. Maindenant êdre gomme za, Meuzieur. Ici, Deutschland. Hallemagne. Diffitsile lire nom gomme za pour Hallemand. Chose diffitsile pour Hallemand, chose pas bon, meuzieur22. »

Oh ! après tout, si ça les amuse... Moi, en tout cas, ça m'amuse.

« Vorname?

Ton petit nom, hein ?

François.

Wie denn ? Vranntzoâ ? » ,

Il se tourne vers le Belge :

« Was soll das heissen ?

—Es heisst « Franz », auf Deutsch.

Ach so! Warum denn sagt er nicht « Franz »?

Il inscrit « Franz ».

« Geburtstag? Geburtsort? Verheiratet? Schnell, schnell !

Ta date et ton lieu de naissance, es-tu marié, dépêche-toi, une fois, hein. »

J'énonce tout ça, schnell, schnell, il inscrit, il applique le tampon, pas d'un coup de poing désinvolte et viril comme les flics de chez nous, non, il le pose bien d'équerre, il exerce sur le manche l'exacte et efficace pression que lui enseigna l'expérience, et puis il contemple, satisfait, le résultat : un bel aigle violet, ailes déployées, hiératique, stylisé à outrance, très moderne, très expo de 1937, avec entre les pattes la croix gammée sacramentelle. Il se recueille une seconde, prend son élan et griffonne d'un jet par le travers de ce chef-d'œuvre d'art appliqué un paraphe en forme de courbe de température de méningiteux à l'article de la mort.

 

Doucha s'amène, le bras tiré vers le bas par un grand broc à eau de fer émaillé brunâtre. C'est le café. Au moins dix litres. Ils sont pas regardants sur la quantité. Doucha roule sur les hanches et creuse les reins, ventre en avant. C'est à cause des Holzschuhe, ces épaisses semelles de bois avec juste un petit bout de chiffon sur les doigts de pied, qui t'obligent à traîner les talons sans les décoller du sol si tu ne veux pas envoyer ta bûche dans l'œil du copain. Ça donne une démarche spéciale, à la fois nonchalante, fatiguée, lourdasse et balancée, la démarche des camps. Ça fait un boucan de futaille vide. Doucha sourit jusqu'aux oreilles. Elles sourient tout le temps, elles sont comme ça. Du seuil de la cambuse, elle me crie, ravie, comme si j'étais le plus bel ornement du plus beau jour de sa vie :

« Dobroïé outro, Brraçva !

Dobroïé outro, Douchenka !

Nou, kak diéla?

Nitchévo, Doucha, nitchévo. Tébié, kak ? »

Elle a une grimace, un geste fataliste, un grand sourire.

« Kharacho, Brraçva ! Jivou. »

Ça va, je vis. On rigole tous les deux. C'est vrai que c'est formidable d'être vivant. Encore vivant. Et entier.

Elle pose le broc par terre, devant nous. Elle a dû se lever encore plus tôt que nous pour préparer le café. Le café... Plus clair que du thé très très léger. Je comprends d'ailleurs pas pourquoi ils le font si clair, puisque c'est de l'orge grillée. Pourraient au moins en mettre assez, de quoi lui donner cette belle couleur noir goudron d'un bon café, ça serait déjà ça. Le moral, ça compte. Ou peut-être que l'orge manque aussi ? En tout cas, il est chaud, le topf en fer émaillé brun me brûle les lèvres,.ça me réveille la tuyauterie.