Naturellement, sans sucre. Belle lurette que j'ai effacé ma ration de la semaine. En fait, je l'avale d'un seul coup, en la touchant, devant la grosse Chleuhe à insigne du Parti qui préside à la distribution. De rage que ce soit si peu : deux cuillerées à soupe de sucre en poudre dans un cornet de papier découpé dans le Völkischer. Il y en a qui essaient de faire durer ça toute la semaine. Et qui finissent, le troisième jour, avec un sanglot de désespoir, par se jeter le maigre reste au fond du gosier pour du moins en sentir une fois le goût. Il y en a qui tiennent la semaine. Mesurent leur demi-cuillerée à café de la journée au milligramme près, et puis dégustent leur lavasse très hypothétiquement sucrée avec les airs supérieurs et la bonne conscience fessue d'un qui sait dompter la bête. Ces mecs-là, tu leur réduis du jour au lendemain la ration de moitié, ils diminuent la pincée quotidienne de moitié, c'est tout simple. Bonnes petites fourmis bien prévoyantes, ça, madame. Ça survivra, ça, madame. Ça fera du petit épargnant, plus tard. Il en faut.
Naturellement, rien à bouffer. Ma brique et demie de pain noir de la semaine, elle a fait deux jours. En me retenant surhumain. C'est plus fort que moi, j'ai faim, j'ai faim, je rôde comme un loup dévorant, les guibolles me flageolent dessous, et ce bricheton sur la planche... Je me coupe une petite tranche toute mince toute mince, rien qu'une. Et puis bien sûr une autre. Et puis une autre. Et puis, merde, j'attrape le quignon, je plonge dedans, je me remplis la gueule de pâte grise acide à moitié cuite pleine de flotte pour que ça fasse plus lourd, je m'en bourre les joues, je mâche à pleines mâchoires, je salive un jus épais ça gicle ça me coule, je retourne le pâton dans ma bouche comme avec une fourche, han, je mâche, je mâche, j'avale, volupté. En deux bouchées, a pus. Et merde. Après ça, toute la semaine à regarder les autres, les prévoyants bien organisés, grignoter leurs tartines feuilles à cigarettes. Je leur demande rien. D'ailleurs, ils m'enverraient chier. C'est quand même pas juste qu'une carcasse comme voilà moi, un mètre quatre-vingt-deux, tout en os et en mâchoires, avec des appétits d'ogre et des instincts frénétiques, touche les mêmes rations que ces petites natures qui se tapent, vu leur mignardise, des boulots pépè- res, et même parfois assis, tandis que je me coltine un turbin de cheval de labour.
Le Lagerführer jaillit de sa baraque.
« Los, Mensch! »
Nos deux guignols pressent le mouvement.
« Komma her, dou Filou ! Vorwärts... Marsch ! »
On y va. Sur le large trottoir de la Köpenicker Landstrasse, on fait une jolie troupe. Des éventails en marche. Deux ans qu'on traîne les mêmes fringues, qu'on remue les gravats avec, qu'on les garde l'hiver pour dormir, qu'on se les roule en boule l'été comme oreiller. Il ne manque pas un bouton à mon pardessus, mais il n'y en a pas deux de la même couleur. A chaque nouveau bouton, les Russes rigolent et applaudissent. C'est Maria qui me les donne, je sais pas où elle les fauche, les copines me félicitent, ce sont des cadeaux, des gages d'amour. Les Russes raffolent des petits cadeaux. Je ne suis pas en loques, mais je suis tout en pièces et en reprises. Coudre, ça me déplaît pas, il faudrait seulement avoir des pièces du même tissu, ça ferait plus chic. J'ai aux pieds des godasses de l'armée italienne échangées à un prisonnier contre je ne sais plus combien de rations de cigarettes, des godasses superbes, les Ritals n'ont que ça de bien, pour le reste leurs uniformes c'est encore plus camelote que ceux des Chleuhs.
Mon vieux lardosse parisien est serré à la taille par une ficelle, afin que le vent de la Baltique qui me remonte le long des cuisses ne me morde pas trop le ventre. Dans la ficelle est passée l'anse du topf, la tasse de fer émaillé, contenance un demi-litre, qu'il faut toujours avoir sur soi, on sait jamais, ça serait trop con de louper une aubaine de soupe ou un coup de café brûlant par défaut de récipient. Pour la même raison, ma cuillère dort au fond de ma poche, prête à jaillir. Ne jamais se séparer de sa cuillère.
Ce qu'on fout là ? Eh bien, comme je disais, on est une espèce de Kommando. Le Kommando des gravats.
Depuis que les Anglais ont décidé de venir en masse lâcher leurs bombes sur Berlin à peu près chaque nuit quand c'est pas trois fois dans la nuit, c'est-à-dire depuis l'été 43, la municipalité de Berlin, ou le gouvernement, ou l'Armée, ou le Parti, ou je ne sais qui et de toute façon qui que ce soit au bout du compte c'est toujours le Parti puisqu'ils sont tous du Parti ou rendent tous compte au Parti, depuis donc que les Anglais ont commencé à démolir méthodiquement Berlin, il a été décidé que chaque entreprise importante fournirait quelques travailleurs forcés, choisis parmi les moins indispensables et les moins bien notés, pour aller chaque matin piocher les décombres de la nuit et, éventuellement, aider les ensevelis pas tout à fait morts à s'en extraire, ou dégager les cadavres, ou aider les survivants à récupérer quelque objet précieux.
En ce qui me concerne, c'est tombé juste au bon moment. Ça m'a sauvé la mise, et peut-être la peau. Je dis pas pour autant « Merci, les Angliches! » Quand je vois ce qu'ils font, j'ai envie de tuer, de les tuer, tous, Anglais, Allemands, Français, Russes, Amerloques, tous ces sales cons, ces tristes pauvres sales cons qui n'ont rien su foutre qu'en arriver là. En arriver là où tu n'as plus à te poser de question, où il faut tuer ou être tué, tuer et être tué, tuer en masse, être un héros et un assassin ou crever et se faire en plus cracher à la gueule. Sales cons qui faites les guerres, qui, prétendez- vous, les subissez, mais qui passez votre vie à les préparer, qui osez envisager la guerre comme solution possible de l'équation ! Qui entretenez des armées formidables, formez des officiers dans des écoles de guerre — Des écoles de guerre ! Tu te rends compte ? —, qui inventez des armes nouvelles et en calculez minutieusement l'effet « optimal », qui trouvez de bonnes et saintes raisons pour justifier votre guerre — Y a-t-il jamais eu une seule guerre qui ne fût pas une guerre juste, et des deux côtés? —, qui proclamez, une fois la guerre là, que peu importe si vous vous y êtes laissés embarqués par mégalomanie, par cupidité, par machiavélisme politique, ou parce que ça vous démangeait de faire fonctionner votre belle armée moderne, votre belle machine à tuer bien astiquée, ou tout simplement par connerie, parce que l'autre a su vous manipuler, peu importe, l'heure n'est plus aux analyses ni aux recherches de responsabilités, devant la Patrie en danger c'est l'union sacrée, l'ennemi est là, haut les cœurs, tue, citoyen, tue, tue! Tristes salauds qui parlez d'honneur, de sacrifice suprême, d'implacabilité nécessaire... Venez voir Berlin !
J'ai vu crouler Berlin, nuit après nuit, nuit après nuit. Jour après jour quand les Américains s'y sont mis. Trois mille forteresses volantes dans le grand soleil de midi, lâchant d'un seul coup leurs bombes, toutes leurs bombes, toutes ensemble, au commandement. Un « bombardement-tapis », ça s'appelle. Venez écouter un bombardement-tapis, une seule fois, d'EN DESSOUS, et puis nous parlerons des connards qui vous expliquent qu'il faut se battre, hélas hélas, c'est bien triste mais on n'a pas le choix, alors que ces mêmes fumiers, ou leurs cousins, ont laissé tranquillement grossir la bête, l'ont écoutée proclamer ses desseins, l'ont laissée violer les traités sacro-saints, l'ont regardée préparer la grande boucherie, l'y ont aidée, l'y ont poussée... Et merde, où je m'en vais? Combien avant moi ont vomi la guerre parce qu'ils l'avaient eue sur la gueule, combien de Barbusse, combien de Rilke?... Et qu'est-ce que ça a changé? Les hommes sont comme ça, la guerre n'est pas la monstruosité qu'on prétend et qui ne révolte que les sensiblards dans mon genre. La guerre est le produit normal, fatal, de toute réunion d'hommes. Passe ta crise, mon grand, gueule un bon coup, et puis planque- toi. Sauve ta peau. Sauve ceux que tu aimes. N'en aime pas trop, t'aurais pas les bras assez grands. Ne perds pas ton temps et tes étonnements à découvrir que les hommes sont des sacs de contradictions, qu'ils croient détester tuer mais qu'ils adorent tuer, qu'ils ont peur mais adorent dominer leur peur, ils sont même très liers de ça, ils appellent ça le courage... T'occupe pas, vieux, ferme ta gueule, ils te traiteraient de « lâche », c'est leur pire injure, leur seul vrai vice infamant, les pauvres cons, alors que le seul vrai vice, non pas infamant, la honte connais pas, mais dangereux, mais mortel, et justement on ên crève, c'est la connerie, je m'en fous d'être un lâche, et même je trouve ça plutôt utile, mais celui qui te dit « Lâche! », en général, c'est pour te faire comprendre qu'il te veut du mal, et moi j'aime pas qu'on m'aime pas, alors aussi sec mon poing dans la gueule. Ben, oui. Si tu supportes pas l'horreur, petit gars, ferme les yeux, bouche-toi les oreilles, eux ils la supportent, l'horreur, ils s'habituent très bien, ils naviguent dedans très à l'aise. Ils ont une chose qu'ils appellent « conscience », qui leur dit quand l'horreur est juste et bonne. T'occupe pas. Fais semblant. Ferme ta gueule. Ouais... Facile à dire.