Выбрать главу

« Mate! C'est qui, ceux-là? »

Je regarde. Un paquet de mecs immenses, formés impeccable au carré, qui marchaient au pas, un pas lent, lourd, nonchalant, irrésistible. Droits, le regard figé loin devant. Des statues en marche, des robots de pierre. Harnachés de loques invraisemblables, des lambeaux d'uniformes d'une drôle de couleur, on n'aurait pas su dire si c'était du mauve, ou du gris, ou du beige, enfin une couleur bizarre, où il y avait un peu de tout ça, une couleur triste et douce. Un calot minuscule, un peu style calot chleuh, avec une fente au milieu, mais beaucoup plus petit, collé sur le côté du crâne tondu à zéro comme une limace sur un melon. Lés gars de l'escorte, des gueules de peaux de vaches, mitraillette en pogne, leur hurlaient dessus sans arrêt. Ils nous firent signe de nous écarter du chemin, lôss, lôss, nous enfoncèrent la mitraillette dans le bide parce que nous n'obéissions pas assez vite.

Un gars dit :

« Merde, les mecs ! Des Soviétiques ! »

Il a pas dit des « Russes », il a dit « des Soviétiques ». Ça lui est venu tout seul. Pourtant, jamais on n'emploie ce mot-là. On dit « les Russkoffs », les « Popoffs », « les Russkis ». Les Chleuhs disent « les Ivan ». Mais là, c'était bien le mot qu'il fallait, il a senti ça d'instinct. Je les verrai toujours, dans leurs longues capotes beige-mauve, massifs, muets, soudés d'un bloc. Inaccessibles. Etaient-ils vraiment comme ça? Moi, en tout cas, c'est comme ça que je les revois, que je les ai reçus en pleine figure, dans cette immensité ferroviaire, sous ce ciel bas où traînaient des nuages lourds.

Les derniers venus furent les prisonniers ritals, après le revirement de Badoglio, à l'automne 43. Ceux-là en bavèrent plus que n'importe qui, plus même que les Russes, du moins pendant les premiers mois. La haine viscérale du Germain pour tout ce qui est noiraud, volubile, et donc, ça va de soi, vantard, fourbe et lâche, se trouvait confirmée. Le Führer les avait forcés à aimer les Italiens, bon, ils avaient essayé, le Führer sait ce qu'il fait, le Führer a toujours raison, puisqu'il est le Führer. Le Führer maintenant vomissait les gratteurs de mandolines, hurlait qu'il les avait toujours tenus en suspicion, ces spécialistes du coup de poignard dans le dos, les vouait à l'exécration du fier peuple, allemand qui d'ailleurs n'en gagnerait que plus facilement la guerre, débarrassé d'un allié à qui il fallait sans cesse aller donner un coup de main si on ne voulait pas le voir prendre la piquette chaque fois qu'il se frottait à des Albanais, des Grecs, des Yougoslaves et autres peuplades...

Et puis, la guerre s'éternisant et s'étendant peu à peu à la planète entière, les besoins en main-d'œuvre devinrent fantastiques. On racla les terres conquises. A l'Ouest, on y mit quelques façons, on affecta un semblant de collaboration auquel se prêtèrent avec une servilité empressée lés fantoches de Vichy et d'ailleurs. Il y eut d'abord l'appel au volontariat « pour la relève des pauv' prisonniers », puis, devant le peu de rendement, carrément le S.T.O., déportation massive avec acquiescement actif du pouvoir-croupion local, ce qui permettait d'affubler la chose de formes vaguement légales. Les fiers seigneurs de la guerre, tout en proclamant du haut de leurs terribles casquettes que ce serait la victoire ou la mort, se ménageaient à tout hasard une sortie honorable du côté anglo-ricain, et donc préservaient grosso modo les apparences.

A l'Est, c'était plus simple. Plus direct. On raflait tout. Pas de gouvernement indigène bidon à ménager pour la frime. Terré de conquête, viande à chagrin. A coups de botte dans le cul. Après les premiers revers et le grand reflux de la Wehrmacht, on vit arriver à Berlin d'interminables convois où le moujik s'entassait par provinces entières. Ne rien laisser derrière soi. La terre brûlée. Nécessité militaire, je veux bien, mais ce qu'ils peuvent aimer ça, les militaires ! Les Allemands ont un mot pour ça : la Schadenfreude, la joie de détruire. Une armée en déroute peut toujours se donner cette ultime joie-là. L'Armée Rouge l'avait déjà fait, deux ans plus tôt. Boulot bâclé, faut croire, puisque la Wehrmacht trouve encore de quoi saccager. Elle brûle les maisons, abat les bêtes, scie les arbres fruitiers, déporte les croquants qui peuvent encore servir. Méthodiquement. Ça s'enseigne dans les écoles de guerre. L'aspirant Machin passe au tableau et énumère devant ses camarades tout ce qu'il importe de détruire absolument. Ne pas oublier d'empoisonner les puits, c'est dans le manuel. Si l'on manque de mort-aux-rats, y balancer des cadavres. Y faire chier des typhiques...

J'ai vu arriver en plein hiver les wagons-plates-formes qui promenaient depuis des semaines, de voie de garage en voie secondaire, leur cargaison d'Ukrainiens ou de Biélorusses serrés en tas pour ne pas geler vivants, attachés les uns aux autres par des chiffons pour ne pas tomber sur la voie en s'endormant. C'étaient surtout des femmes, de tous âges, mais jamais de très vieilles. Qu'en avaient-ils fait, des grand-mères? Et des grands- pères? Pas de vieux hommes non plus, sur les plates- formes. Des enfants, par contre, même des tout petits. Tout ça vert de froid, affamé, ahuri de coups et de gueulements, ne sachant où ils allaient, peut-être à l'abattoir, houspillés, lôss, lôss, à coups de crosse dans les côtes, allons, en bas, runtersteigen ! Les morts, vous les laissez sur place, on s'en occupera, los, los, schneller, schneller, Mensch ! Je regardais ça de loin, interdit d'approcher, barbelés et mitraillettes, on les emmenait, à pied, vers quelque lointain camp de banlieue, pas de camions, pas d'essence, tout pour le front, la viande de pauvres est la seule matière première que le Reich possède encore en abondance.

Parfois, une rame entière du S-Bahn est réquisitionnée pour transporter un arrivage, mais alors on interdit l'accès de la station aux civils. Des plaques « Sonderfahrt », « convoi spécial », sont accrochées aux flancs des wagons.

Les Belges nous expliquent que Russes et Ukrainiens sont là de leur plein gré, ils préfèrent la captivité au bolchevisme, n'est-ce pas, ils fuient devant l'Armée Rouge parce que le communisme, eux, crois-moi, ils savent ce que c'est, une fois, hein, alors ils ont compris, permets-moi de te dire, et la vie qu'ils ont ici, avec les coups de pied dans le cul et tout, eh bien, c'est le paradis à côté de là-bas, hein, et alors bien-sûr ils ont choisi le côté où il y a de la margarine sur la tartine !

Les Belges, on a eu vite saisi qu'il y en a deux sortes : les Wallons et les Flamands. Les interprètes, les « Dolmetscher », ce sont toujours des Flamands. Parce que leur langue maternelle est proche de.l'allemand, et que d'ailleurs la plupart ont appris l'allemand, ne serait-ce que pour faire chier leur roi qui les oblige à apprendre le français à l'école. Ça fait qu'ils parlent les deux. Surtout dans les débuts, ils avaient tendance à se sentir assez d'accord avec la théorie du grand Aryen blond supérieur... Enfin, bon, à tort ou à raison, on fait gaffe à ne pas discuter politique devant eux, ni à râler trop fprt contre les autorités de l'usine ou du camp. Ce qu'il y a de curieux, c'est que les Hollandais, par contre, ces grands tas de muscles blonds et roses, sont considérés par nous comme tout à fait francs du collier.