II est sur la terre ukrainienne
Un régiment dont les soldats
Dont les soldats
Sont tous des gars qu'ont pas eu de veine
On nous a r'pris et nous voilà ! Et nous voilà !
Ravarousska, section spéciale,
C'est là qu'tu crèves, c'est là qu'on t'bat,
La la la la gnin gnin gna-a-le
Tagtagada hur hur et caetera...
(Ça, c'est quand il se rappelle pas les paroles.)
— Et au refrain, tous ensemble !
.
En avant, sur la grand'route,
Souviens-toi, souviens-toi Oui, souviens-toi !
Qu'les anciens l'ont fait sans doute
Avant toi, avant toi!
Percé de coups de baïonnette,
Schtroumpf labidrul et bite au cul,
Dans le dos tu l'as la balayette
Tchouf tchouf bing flac turlututu !
Et on s'en fout! Quéqu'ça fout?
Sac au dos dans la poussiè-è-re.
Marchons, prisonniers d'guè-è-erre !
Allez pas croire qu'il rigole, Ronsin. Il bouche les trous de sa mémoire avec ce qu'il ramasse, au hasard de la fourchette, mais l'oeil farouche, la lippe mauvaise, il vocifère ça sous le nez de Pépère, à son intention spéciale, il s'y croit, nom de Dieu, il joue sa peau.en une héroïque folie. Pépère remonte sur son épaule la bretelle du flingue qui a glissé, et il dit, avec un bon sourire :
« Ja, ja! Gut! Pong chang-zon. » Je me marre. Je dis à Ronsin :
« Vous vous êtes pas foulés, merde ! Vous avez repris mot pour mot « Les Réprouvés » en mettant « prisonniers de guerre » au lieu de « bataillonnaires », et puis t'en oublies la moitié, et puis c'est toujours les mêmes salades, vos chansons de fortes têtes, de durs de durs, c'est chialotteries et compagnie. Vous faites les bravaches, c'est nous les terribles, les buveurs de sang, et la ligne d'après vous chialez sur vos malheurs, et qu'on vous fout des coups de baïonnette, et qu'on vous fait bouffer de la poussière... Pauv' petits lapins ! Vos chants de soi-disant révolte, c'est ça qui vous fait le mieux marcher! Total, qui c'est qu'est bien content? C'est les officiers, c'est les gardes-chiourme. Vous êtes bien des bons cons, tiens ! »
Ça le fout en rogne, à tous les coups. Son cinoche, c'est le voyou, le cynique, le mec en marge, ni Dieu ni maître, et en même temps patriote-mort aux Bochessang impur-couilles au cul-poil au bide... Ça va très bien ensemble, j'ai souvent vu.
« T'es qu'un petit con de bleu-bite, tu causes de ce que tu sais pas, t'as jamais vu un homme, un vrai ! Et puis d'abord, tu crois à rien, t'es là que tu ricanes, mais moi j'ai le droit de causer, moi, j'en ai chié, moi! Ils t'ont fait bouffer ta merde, à toi? A moi, ils me l'ont fait bouffer. Et le mitard, à Rava, tu sais ce que c'est ? Moi, les Boches, je leur pardonnerai jamais, jamais! Et plus il en crève, plus je suis content ! Et quand l'armée française sera là, je me prends un flingue et je me régalerai la gueule, personnellement, fais-moi confiance, je leur baiserai leurs nanas et je leur viderai mon chargeur dans le bide en même temps que je leur lâcherai ma purée dans le con, ça, je te le jure, je le fais, et devant le mari, devant les mômes, devant les vieux, qu'ils en profitent bien, et après je me les bute tous, les fumiers, en prenant mon temps, ah! les vaches, et les petits cons dans ton genre je me les veux à ma pogne, tu vas voir ton cul ! Apatride ! Vermine ! Sans couilles ! Gonzesse! »
Il se monte, il se monte, il écume tout en marchant. Pépère regarde, étonné. « Was denn ? Wass geht's schlecht mit ihm ? Warum ist er so bôse ? » Ronsin se décharge sur lui : « Iche bine beusé parce que Zie Deutch alleu enculés salopes ! » Et il fait les gestes pour être sûr d'être compris. Pépère fait « Ja, ja! Sei doch nicht bôse! » Ne fais donc pas le méchant... Viktor le Polak hennit son rire de jument. Il va étouffer. « Ann- koulé? Dou fick-fick Pépère, ja? » Et puis il dit : « Marcel, singen «Dann kou»! » Et il commence, à voix formidable :
Dann kou,
Dann kou,
Izorrorin la viktoâ-â-rré !
Ronsin ne résiste pas. Il entonne le chant vengeur qui console depuis cinq ans tant de pauvres couillons dans les Stalags :
Dans le cul,
Dans le cul,
Ils auront la victoi-a-re!
Ils ont perdu
Tout espérance de gloi-a-a-are!
Ils sont foutus!
Et le monde en allégrè-è-è-esse,
Répète avec joie sans cè-è-è-esse :
Ils l'ont dans le cul, dans le cul!
Au moins, ça nous fait marcher au pas. Il attaque le couplet :
Un jour un homme se mit en tête
De vouloir être le bon Dieu.
Mais voici que les anges rouspètent.
Et avertissent le Roi des deux...
C'est là que la première bombe arrive. Et toutes les autres à la file. On se retrouve par terre, soufflés comme des bougies, des tas de trucs durs nous dégringolent sur le dos, le sol nous fout des ruades dans le ventre, les monceaux de gravats sautent en l'air, ils commencent à avoir l'habitude, les bombes tombent et retombent sans cesse aux mêmes endroits, il y a des briques qui ont dû être projetées en l'air cent mille fois et retomber cent mille fois, finalement, la guerre, quel gaspillage !
Ça tombe vraiment fort, et en plein sur nos gueules. On entend maintenant les avions, un bourdonnement fantastique, à couper au couteau, tout le ciel résonne comme une cloche énorme, tu es juste au milieu de la cloche, ils sont partout, les explosions se chevauchent et se bousculent, parfois il y a un blanc et alors tu entends, au loin, un long bruit gras, lourd, tranquille : un quartier entier qui s'écroule, qui s'affaisse sur lui- même, d'un seul coup. « Carpet-bombing ». Bombardement-tapis.
« Merde, dit René la Feignasse, ils sont toute une armada ! J'ai l'impression qu'ils couvrent tout Berlin ! »
La sirène! Il est bien temps. Ils se sont fait blouser comme rarement. La Flak, elle, l'artillerie contre- avions, n'a pas attendu. Ses salves de quatre coups secs hachent la clameur énorme, en roulement continu, des explosions.
« Qu'est-ce que vous foutez là? A l'abri, tout de suite, à l'abri ! »
C'est un Schupo. Il nous harponne, nous pousse devant lui.
« Fliegeralarm ! A l'abri, Donrierwetter ! Los, los ! »
Pépère hurle, de trouille et de colère :
« Quel abri ? Où ça, un abri ?
— Kommen Sié ! Schnell ! »
Il court jusqu'à un coin où quelques fantômes d'immeubles se silhouettent dans la fumée. Les caves servent d'abri, effectivement, c'est écrit dessus, noir sur jaune, avec une grosse flèche qui désigne une porte d'entrée. Le Schupo donne un coup de pied dans la porte, nous pousse comme des paquets à l'intérieur, nous engueule : « C'est défendu de rester dans la rue pendant l'alerte! » Il s'éloigne, furibard, sous les bombes, à la recherche d'autres contrevenants.
L'escalier de la cave oscille sous le pied. Les impacts Se succèdent, maintenant, réguliers comme des coups de marteau sur une enclume. D'abord le bruit abominable des couches d'air déchirées l'une après l'autre, à toute vitesse, de plus en plus près, locomotive d'enfer qui te plonge droit dessus et hurle, et hurle, et son hurlement s'enfle jusqu'à l'insoutenable, jusqu'à l'hyper-aigu, droit sur toi, droit sur toi, celle-là est pour moi, je l'attends, je l'attends, et c'est l'impact, le sol te projette comme une crêpe, tu retombésaccroupi, tu rentres la tête dans les épaules, le pire est à venir, la décision... Voilà : l'explosion. Tout bascule. Roulis. Tangage. La terre se tord, furieuse. Fouette de la queue. Les murs balancent et toi aussi, mais à contretemps. La voûte te tombe dessus en larges plaques brique et ciment, poussière poussière poussière, gravier dans le cou, hurlement, une femme est blessée, attention, voilà la suivante, la locomotive plonge, impact, nom de Dieu, elle est encore plus près, cétte fois c'est pour nous... Explosion, tangage, avalanche... Pas encore pour cette fois... Et en voilà une autre. Et une autre. La lumière vacille, s'éteint, se rallume. S'éteint. Le noir. Le pilonnage s'intensifie. Les coups de bélier se bousculent, se contrarient, tu es projeté contre un mur, avant de l'atteindre l'élan, cassé net, s'inverse, te voilà tête en avant contre celui d'en face. Pas moyen de suivre, on se fait paquet de chiffons, la peur ne peut plus monter-descendre en guettant les bombes, il y en a trop, elle est bloquée une fois pour toutes au paroxysme, des femmes hurlent, où vont-elles chercher ce hurlement-là, il se vrille et perce et brûle tout là-haut plus haut que l'épouvantable tohu-bohu des piqués, des impacts, des explosions, des écroulements, il te fait soudain penser à ta peur, jusque-là tu la vivais t'y pensais pas, ta peur te saute à la conscience, tu réalises la folie furieuse de la situation, tu veux courir, gueuler, griffer, faire quelque chose... Il n'y a rien à faire. Tu es livré aux strictes lois du hasard, tu auras le pot ou tu l'auras pas, tu sauras ça après. Et ça tombe, et ça tombe…