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Parlons des chiottes, puisque les voilà. Une baraque parmi les baraques, quinze mètres de long, sept ou huit de large, mais sans cloisonnement intérieur. Une porte à chaque bout. Au milieu, une fosse de deux mètres de large, longue de toute la longueur de la baraque, soit quinze mètres. Deux bons mètres de profondeur. Au milieu de la fosse, sur toute la longueur aussi, un madrier, soutenu tous les deux mètres par un madrier transversal. Tu enjambes la fosse, tu t'installes en équilibre sur le madrier central, tu t'accroupis au-dessus du vide, comme un perroquet sur son bout de bois, tout à fait ça, tu pousses ta crotte. Tu es rarement seul. Après la soupe du soir, les deux litres de liquide bouillant qui, brusquement, te dilatent la tripe font chasse d'eau. Le perchoir au-dessus de la fosse se garnit soudain d'une enfilade de petits oiseaux accroupis dans un cataclysme d'entrailles gargouillantes. Tous les sociologues vous diront que chier en groupe engendre la jovialité et resserre les liens tribaux. La conversation roule les éternels vannes où le génie des peuples a toujours glorieusement associé la merde et le sexe, ces deux voisins maudits hilares.

Naturellement, ça pue les trente-six mille fumiers, là- dedans, ça pue la merde et le désinfectant. Le désinfectant plus que la merde. Quand le tas atteint une certaine hauteur, on jette dessus quelques pelletées de terre. Quand la fosse est pleine à ras, on en creuse une autre plus loin et on transporte la baraque dessus. « On », c'est les Russkoffs. Esclaves des esclaves.

Les constipés, les dort-en-chiant, dont je suis, se retrouvent aux heures tranquilles sur le perchoir à perroquets, entre habitués, et élèvent le débat. La constipation porte à la philosophie, à moins que ce ne soit l'inverse.

Il est très courant de laisser choir son portefeuille dans la fosse, surtout lorsque le besoin te talonne. La poche-revolver bâille, voilà l'Ausweiss et les photos de famille éparpillés dans l'immonde ! Ça m'est arrivé plus d'une fois, à la grande joie des copains qui venaient comme à la fête assister à ma descente aux enfers, en slip, c'était assurément passionnant, je dégueulais à m'arracher l'âme, ces tonnes de merde froide autour de mes cuisses, on n'imagine pas, c'est pire que tout, et ensuite m'accompagnaient en fanfare au lavabo où, sous le maigre jet de la rampe à trous, je nettoyais mes jambes et mes trésors.

Un matin que j'étais en position sur. le perchoir, seul, repassant à haute voix la conjugaison de quelques verbes russes assez vicieux, il me sembla entendre, montant de l'abîme, un gémissement suivi de hoquets nettement humains. Je me penchai avec précaution, le moindre dérapage sur le madrier gluant pouvant me précipiter tête en avant dans l'horreur, et j'aperçus une forme courbée, dans la chose jusqu'au ventre, vomissant à corps perdu, tâtonnant l'air de ses bras, la tête casquée d'un épais cataplasme de merde, produit de mes chi- mies intimes, qui venait tout juste de prendre son envol et de s'abattre, à la verticale, sur la nuque, plof, du malheureux.

Je regardai mieux. C'était le pasta. C'est-à-dire le curé. Notre camp, béni du Ciel, a la chance de posséder un curé, ou presque. C'est un prisonnier « transformé », séminariste de son métier, et même presque prêtre, si j'ai bien compris, enfin un gars qui est qualifié pour dire la messe. Le dimanche matin, tous les Chouans de la Mayenne ainsi que quelques rares autres culs-bénits assistent au saint office dans un coin de la baraque qu'il partage, réglementairement, avec dix-neuf autres ex-prisonniers de guerre. Nous autres mécréants on l'appelle « le pasta », c'est ce que nos oreilles entendent quand les Allemands l'appellent « Pastor ». Pour le moment, il hoquetait et sanglotait, de honte plus que de dégoût. Ses longs bras palpaient l'air devant lui, on aurait dit un aveugle. Je demandai :

« Qu'est-ce que tu fous là-dedans, pasta? T'es tombé? » Silence farouche.

« T'as laissé tomber ton portefeuille, hein, c'est ça? Allez, dis-je, y a pas de honte. Si je peux t'aider... » Il finit par lâcher, lèvres serrées : « Mes lunettes! Tu m'as fait tomber mes lunettes. Sans lunettes, j'y vois rien, moi. Rien de rien. J'ose plus bouger.

— Ben, pleure pas, on va les chercher, elles peuvent pas être tombées loin, tes lunettes ! Pourquoi que t'as pas dit que t'étais là-dessous, aussi ? Je me serais mis plus loin.

 

Je voulais pas que tu me voies.

Eh ben, on peut dire que t'as réussi ! Tiens, les v'là, tes lunettes, juste là devant toi. Et ton livre de messe, il est là, un peu à gauche. »

C'était son livre de messe qu'il avait laissé tomber.

Je l'ai aidé à sortir de là, puis on est allés tous les deux à la baraque-lavabo se décoller la merde du corps. On se causait pas beaucoup avant, juste bonjour-bonsoir, mais depuis, plus un mot. Dès qu'il me voit, il rougit et regarde ailleurs. Pourtant, une aventure comme celle-là, ça aurait pu être la naissance d'une grande amitié, ça aurait pu.

 

*

 

Les lavabos, c'est aussi une baraque standard, parcourue tout du long en son milieu par une étroite auge de fer étamé avec au-dessus, à hauteur de lave-mains, un tuyaù percé de petits trous. Si tu veux te laver, tu tournes le robinet placé en bout de tuyau, l'eau jaillit en mince filet de tous les petits trous à la fois, ça pianote sur le truc étamé un très joli air de banjo, très guilleret. C'est la seule source d'eau du camp. Pas de douches, naturellement. Glaciale l'été, glace tout court l'hiver : gelée dans le tuyau jusqu'au printemps. A moins que le Lagerfuhrer n'envoie le matin de bonne heure le Polonais préposé à ça promener une lampe à souder tout le long du bazar, tu te débarbouilleras à l'usine, à la sauvette.

Quarante types à la fois peuvent se laver, il y a quarante trous. L'eau est froide, le savon rare (une minuscule savonnette par mois, contenant moitié d'argile, qui se délaie sans mousser, on préfère se la garder pour la lessive). Heureusement, le Français se lave peu.

La lessive, ça se fait bouillir dans un seau. Oui, mais de seau, on n'en a pas. Alors on fauche celui du Feuerschutz, la défense contre l'incendie, qui est censé se trouver, plein en permanence, avec sa pompe à main, le bac de sable et la pelle, à la porte de chaque baraque. Très difficile à se procurer : il est toujours en main. Dans un grand élan de pureté, un type décide de laver son linge. D'abord, mettre à tremper. C'est un bon début. Le type tasse le linge dans le seau, remplit d'eau et glisse le tout sous son châlit. Le dissimule derrière un amoncellement de bricoles, tu vas voir pourquoi. Le lendemain, il fera la lessive, il en est d'avance tout ragaillardi tout content de lui. Se sent déjà purifié. Le lendemain, il se dit bof... Le surlendemain aussi. Et le temps passe.

Tu veux faire ta lessive. Tu commences par chercher le seau. C'est-à-dire par fouiller sous tous les lits. Attendre que chaque type soit aux chiottes pour pouvoir fouiller, autrement il permet pas. Tu finis par trouver le seau, supposons. Tu le tires au jour. Bourré bousouflé d'une effroyable pourriture. Tu vides par la fenêtre l'eau croupie et toutes les bêtes innommables nées de la crasse macérée, tu vas au lavabo remplir le seau, ça peut faire plusieurs centaines de mètres, ça dépend à quel bout du camp tu loges, tu rinces le seau, tu ramènes de l'eau claire, tu mets à tremper tes loques précieuses. Ah ! oui : le linge de l'autre feignasse, trempé dégoulinant grouillant puant, tu le remets où tu l'as pris, mais sans le seau. L'heureux propriétaire s'en apercevra, ou ne s'en apercevra pas. Et bon, après vingt-quatre heures de trempette cachée sous ton lit, ta crasse commence à se décoller. Tu as mis de côté un petit tas de cendres de bois prélevées au bas du poêle. Tu les verses dans le seau, tu mélanges bien, tu poses ça sur le poêle. Ça bout. Et ça bout. Chassée de la fibre par la gentille potasse des cendres, la crasse monte et s'agglomère en croûte que secouent les grosses bulles de vapeur. Il se peut qtï'alors une association d'idées se fasse quelque part dans l'agile cerveau du précédent détenteur du seau, lequel t'interpelle dis donc fumier, et qu'au bout de tout ça il y ait de la bagarre, du seau de lessive viré du poêle à coups de tatane... Il se peut que le Lagerfuh- rer ou bien les pompiers du quartier en visite d'inspection s'aperçoivent que le seau n'est pas à sa place réglementaire, d'où recherches, découverte, éparpillement du linge à la volée sur le mâchefer, réintégration du seau dans ses fonctions officielles et punition générale pour la chambrée.