Mais si tu as bouilli ta lessive sans encombre — ça arrive —, tu l'emportes à la baraque-lavabo et tu la frottes comme tu l'as vu faire à ta maman, avec la petite savonnette de terre glaise au lieu de savon de Marseille. Il en sort un jus épouvantable, tu te sens hygiénique jusqu'à l'héroïsme, tu étends ton linge tout propre au-dessus de ta paillasse, sur une ficelle, il y a très peu de place mais bon, on y arrive. En voilà bien pour six mois.
On peut aussi ne jamais laver, ne jamais se laver. Il y a la manière. J'ai vu des gars qu'on portait de force sous la flotte, qu'on foutait à poil et qu'on récurait avec du sable, comme des casseroles, tant ils puaient, les pauvres vermines. D'autres portent leur crasse avec une arrogance de boyards, tel Fernand Loréal, dont le short figé de graisse et de suint constitue un des pôles d'attraction de notre piaule, célèbre dans tout le camp et jusque chez les Russes.
*
A part les punaises, les petites bêtes ne nous tourmentent pas trop, ce qui est assez étonnant. Jamais de puces. Parfois des poux de corps, qui entraînent sur-le- champ la désinfection de tout le contenu d'une baraque, nommes et effets. La hantise des poux ronge les responsables. Un pou, ça peut être le départ d'une épidémie de typhus, ce fléau des camps29.
On arrive à maîtriser le pou, tout au moins à«4e tenir en respect. La punaise, jamais. Renaît de ses cendres, comme si de rien n'était. La nuit, elles nous courent dessus avec leurs millions de petites pattes répugnantes. Nous sucent à blanc. On est tellement crevés qu'on finit par dormir quand même. Elles ont toutes les ruses, les salopes. Je dors sur le dos, la bouche ouverte. Une abominable odeur me réveille : une punaise, plongeant sur moi depuis une poutre, m'est tombée droit au rond de la gorge, et là, dans sa détresse, elle gigote et lâche tout le jus dégueulasse qui gonfle ses glandes à jus. Ça me pue la punaise écrasée plein les naseaux, je la sens s'efforcer de prendre pied sur mon amygdale, mes cheveux se dressent droit en l'air... Si tu te les écrases dessus à coups de gifle, l'odeur te révulse. Vaut mieux les oublier. Ce qu'on arrive très bien à faire, à la longue.
Quand le camp a été jeté par terre, la première fois, une partie d'entre nous a été évacuée, le temps de le remettre debout, dans un camp situé non loin de là, dans la Scheiblerstrasse, c'est une rue tranquille quelque part entre Baumschulenweg et Schôneweide. Un côté du camp est bordé par un canal qui se jette, un peu plus loin, dans la Spree. Ce camp appartient à une autre firme. Il est moins brutal que le nôtre, d'allure moins pénitentiaire. Si l'on y chie toujours en famille, du moins est-ce sur des sièges séparés. Il y a même une douche. Les Lagerfùhrer — ils sont deux qui se relaient — ne prennent pas les choses trop au tragique, surtout ne se prennent pas pour des S.S., malgré l'uniforme. Les gars de l'autre firme se serrent un peu, on nous répartit dans les espaces vides.
De l'autre côté du canal, juste en face, on voit un autre camp, un camp de Russkoffs, très grand, grouillant.
Une nuit d'entre les nuits, nous émergeons de la tranchée, l'arrosage a été terrible. Le camp russe flambe. A vingt mètres de nous, le pont par lequel la Kopenicker Landstrasse enjambe le canal a été entièrement détruit, et comme il a fallu pas mal de bombes pour atteindre le but, tout le quartier a de nouveau été chamboulé. C'est miracle que nos baraques n'aient rien, ou presque : carreaux cassés, débuts d'incendie qu'on maîtrise vite.
Mais le camp de l'autre côté de l'eau, le camp russe? Ça ne va pas du tout. L'incendie est plus fort qu'eux, ça ronfle de plus en plus furieusement, on les voit s'agiter et gueuler, petits machins noirs sur fond de brasier rouge, il y eh a qui jaillissent des baraques en flammes, qui courent et flambent en courant, il y en a qui essaient de retourner dans le feu, sans doute qu'ils veulent sauver des leurs restés bloqués là-dedans.
Pierre Richard, Paul Picamilh, Bob Lavignon, Raymond Launay, Marcel Piat, Louis Maurice, Fernand Loréal, Auguste, Cochet, Burger, moi-même, enfin toute la vieille baraque, quoi, toute la fine équipe, on fonce ensemble pour donner un coup de main à ces gars. La porte du camp s'ouvre en haut d'un escalier de bois, le camp se trouve en contrebas de la rue. Je grimpe en tête, je me cogne à quelque chose. Je lève le nez : un revolver. Ça, alors !
A l'autre bout du revolver, le Lagerfuhrer. Les autres m'arrivent derrière, n'ont rien vu, me poussent sur l'engin, me houspillent :
« Qu'est-ce que tu fous ? Ouvre la porte ! »
Et puis se rendent compte de la chose. Le Lager- fuhrer gueule :
« Où croyez-vous aller, comme ça ? »
Je gueule aussi :
« Aider les gars d'en face, pardi !
Nein ! Sie bleiben hier ! »
Vous restez ici... Qu'est-ce qui lui prend ? Je le croyais plutôt brave mec. Pierre Richard crie :
« Vous êtes fou, ou quoi ? On va pas regarder ces gars brûler tout vivants et rester là à rien foutre ! »
On le rejette sur le côté. Marcel Piat tourne la poignée. La grille est fermée à clef. Le Lagerfuhrer tire un coup en l'air.
« Hier bleiben, habe ich gesagt !
Mais, bon Dieu, on veut pas se sauver! On va donner un coup de main aux Russes et on revient ! Vous feriez mieux de venir avec nous, merde !
Zurûck bleiben ! »
Fermé comme une huître. Paul Picamilh me tire par la manche.
« Regarde un peu. »
Ce camp n'est pas clos d'une palissade opaque, mais d'un grillage, comme d'ailleurs le camp russe en flammes. Et de l'autre côté du grillage, sur le trottoir de la Scheiblerstrasse, des silhouettes en uniforme sont là, jambes écartées, revolver au poing. Qu'est-ce que ça veut dire?
Le Lagerfiihrer voit qu'on a vu. Il se radoucit.
« Also. Verstanden? Nun, zuruck bleiben, brav und ruhig. Gut? »
Pendant ce temps, l'incendie ronfle et crépite, les flammes se tordent haut en l'air. Les Russes ne courent plus dans le brasier, ils sont massés devant, contre la grille, et regardent, et gémissent, et hurlent, et se jettent par terre. Et tout le long de leur clôture, sur l'étroit sentier à pic au-dessus du canal, les silhouettes noires sont là. Les bottes luisent, bien astiquées.
Et nous, comme des cons. Accrochés à notre grillage, ne comprenant rien à ce qui se passe. Le feu tombe vite, des baraques en lamelles de sapin c'est l'affaire d'une bouchée, il ne reste que des braises qui palpitent dans le vent, à ras du sol. Un brouhaha monte du troupeau frileusement serré... On en parlera entre nous, quelque temps, et puis, les choses vont tellement vite... Je voudrais quand même bien comprendre ce qui s'est passé. J'en parlerai à Maria.