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. Naturellement, je couche là, j'ai mon trou avec Maria dedans, c'est tellement drôle et tellement bon, on se serre l'un contre l'autre, on se regarde et on rit, on rit comme des bossus.

Et le soir, tous les soirs, les Russes chantent. Là, personne ne les emmerde, les Français sont à l'autre bout du pays dans leur école dans leur sacristie, les Allemands du village, quelques vieux et quelques femmes — les enfants ont été évacués — viennent autour de la grange écouter les Russes chanter dans la nuit. Ils s'assoient par terre, ils tirent sur leurs pipes, ils ne disent rien, je sais que de grosses larmes leur coulent sur les joues, et puis ils s'en vont, discrètement. Demain, l'Armée Rouge sera là.

Jamais les filles n'ont chanté comme ça. Dans l'énorme nuit balte, elles se donnent corps et âme, comme on se donne dans l'amour, comme on se suicide. Elles se soûlent de beauté, elles délirent d'extase, au bord de ce demain qui bée, noir, ce demain imminent qui va tout changer, sauvagement, sans qu'on sache quoi, sans qu'on sache comment.

Demain, nous serons libres. Demain, nous serons morts. Tout est possible. Le plus possible de tout est la mort. Elle va tomber de partout. Les Russes, peut-être, nous fusilleront tous. Ou les Allemands, pourquoi pas, avant de fuir. Et avant ça, il y aura eu les combats, ils vont être enragés, on est coincés entre les deux. Peut- être servirons-nous de cochons pour faire sauter lës champs de mines... Tout est possible.

Quel que soit demain, demain sera autre chose. La fin de cette merde, en tout cas. Même si c'est pour une autre merde, pire. Même si c'est pour la mort. Autre chose. Tout bascule, tout n'est que peur, espoir, attente. Demain sera énorme.

Pour l'instant, demain reprend son souffle avant de nous tomber sur la gueule. Le temps est suspendu. Même la guerre se fait oublier. Plus de bombes, ni de jour, ni de nuit. Nous roupillons des nuits de retraités. Les Américains ne tapent pas sur les travaux stratégiques, ils préfèrent les villes bien bourrées de monde. Les Russes non plus, d'ailleurs, ne bombardent pas. Pourtant, ils suivent de près tout ce que nous faisons. Plusieurs fois par jour, un de leurs petits avions de reconnaissance, un Yak ou un Rata, vient faire du rase- mottes au-dessus de nos têtes, s'amuse parfois à quelques loopings, on lui gueule « Hourra! », on agite nos loques dans le vent, les mecs de la Todt haussent les épaules et se contentent de grogner : « Los! Los! Zur Arbeit, Mensch ! » N'ont pas l'air d'y croire beaucoup, à leurs fossés magiques...

Nous vivons un présent plus étroit que le fil d'un rasoir, et les filles chantent comme elles n'ont jamais chanté. Et moi, qu'est-ce que tu crois, je chante aussi, à pleine gorge. Je commence à les connaître, les chants. Maria me tape sur la tête quand je détonne, mais moi tout seul contre trois cents Russkoffs en délire, ça ne doit pas tellement altérer l'harmonie... Les filles sont heureuses, elles oublient tout ce qui n'est pas leur chant, comme des oiseaux ivres de printemps, elles sont en transes et moi aussi, je tremble, je pleure de bonheur, et quand elles se taisent, très tard, nous faisons l'amour, Maria et moi, très doucement, très fort, et on s'endort dans les bras l'un de l'autre, on est deux bébés jumeaux, dans notre nid de paille, juste les têtes qui dépassent.

Pourquoi ne sommes-nous pas comme ça, nous, les Français ? Pourquoi ne savons-nous que brailler (faux) des obscénités « gaillardes » chiantes à crever ou bien se tailler chacun son petit succès personnel en singeant les rengaines d'une vedette à la mode? Pourquoi sommes-nous si secs, si froids, si ricanants, si rétrécis, si quant-à-soi, si trouillards du ridicule? Pourquoi n'avons-nous ni chaleur, ni odeur?

 

*

 

Chaque matin, à l'aube, appel sur la place de l'église. Notre chef responsable arpente le pavé en fouettant ses bottes de sa cravache et en remuant beaucoup d'air dans les ailes battantes de sa culotte de cheval. Pendant ce temps, un Tchèque fait l'appel. Les aspirants malades forment à part un petit groupe transi. L'examen d'aptitude au dorlotage est encore plus sommaire que celui de Schwester Paula : il n'y a pas de thermomètre. Sans doute faut-il être infirmier diplômé pour avoir le droit de lire un thermomètre médical et d'en interpréter les indications. Culottes-de-cheval s'approche du groupe de pâlichons, demande à chacun de lui faire voir ce qui ne va pas et prend sa décision à l'enflure. Si c'est très enflé, tu restes dans la paille pour la journée. Sinon, non.

Distribution du café. S'il est arrivé. Parce que le café nous est livré en bouteillons thermos par le camion de la Todt. Comme d'ailleurs la soupe du soir. Le camion arrive ou n'arrive pas. Ou arrive trop tard. S'il n'arrive pas, on part au boulot sans avoir bu le café. C'est triste. Pas qu'on y perde grand'chose, mais on se sent frustrés. S'il arrive, on part après avoir avalé son quart de café clair, comme toujours, dégueulasse, comme toujours, et froid, ça c'est nouveau. Les bouteillons ont beau être thermos, le camion les bringuebale depuis tant d'heures avant d'arriver ici, nous sommes en bout de circuit, que le café est, quand il nous arrive enfin, froid, eh oui. Même chose pour la soupe du soir : liquide, fade et froide. Alors qu'il y a ici trois cents gaillardes qui ne demanderaient qu'à nous faire la soupe, et de la bonne, que dans le village d'immenses marmites sur d'énormes fourneaux de briques servent à cuire la pâtée aux cochons et donc ne servent à rien, il n'a plus de cochons, que, que, que... Oui, bon, quoi. On avale notre café froid, on se prend chacun une pelle ou une bêche, au choix (« Schüppe oder Spaten? ») que nous tend, bien poliment, ma foi, le Tchèque préposé à ça (« Bitte schön ! » « Danke schön ! ») et puis « Vorwärts... Marsch! », nous voilà en route pour notre chantier du jour, qui se trouvait à six kilomètres du village dans les premiers temps, à plus de douze maintenant car, on a beau bêcher sans zèle excessif, le fossé petit à petit avance, et nous avec, donc.

 

*

 

Culottes-de-Cheval aurait bien aimé que nous marchions au pas, pelle sur l'épaule. Tous ces manches inclinés bien parallèles, tous ces fers étincelant comme des hallebardes dans le soleil levant auraient réchauffé son cœur frustré de sous-off-né qu'un destin cruel tient éloigné des héroïques combats, hélas hélas, parce qu'il a une verrue sur l'avant-bras et un beau-frère dans les bureaux du ministère de la Guerre... Faire marcher des Français au pas, tu t'imagines? Même la pelle, on préfère se faire chier à se la coincer sous le bras, mains dans les poches, ou à la laisser traîner par terre, l'air d'emmener pisser le chien. On en rajoute, on fait les avachis, n'importe quoi plutôt que de coopérer, d'accepter de jouer aux petits soldats. Non, mais, pourquoi pas le pas de l'oie, aussi ?

Et on y a un sacré mérite. Se retenir de marcher au pas cadencé quand trois cents babas pétantes de santé chantent à plein gosier tout le long du chemin, il faut être vigilant. Ou avoir l'oreille française. Les babas, faut que ça chante. Or, que peut-on chanter quand on marche? Des chansons de marche, eh, oui.

Avec elles, la vie est un opéra. Ces gens-laf ne peuvent pas être malheureux. S'ils le sont, ils le sont abominablement, et alors ils chantent leur malheur, et alors ils le sont moins. Je suis sûr qu'ils chantent en Sibérie, qu'ils chantent dans les cimetières, qu'ils chantent dans les épouvantables camps allemands pour prisonniers de guerre russes, qu'ils chantent en creusant leur propre fosse avant que ne se mettent à cracher les mitrailleuses de l'Einsatzkommando...

Les babas chantent et se foutent du reste, elles ne pensent qu'à leur chant, à le faire encore plus beau, à inventer des trucs pas possibles. Elles marchent au pas et ne se croient pas déshonorées pour ça, elles marchent comme on danse, parce qu'on n'échappe pas au rythme, elles ne fourrent pas partout de la symbolique à deux ronds, de l'amour-propre et du point d'honneur. Ce qui ne les empêche pas d'emmerder Culottes-de-Cheval de tout leur cœur, et beaucoup plus efficacement que nous.