Elles ont pris de la mine, les babas. Leurs joues se sont remplies, le vent de la Baltique y a posé deux taches rose vif. Autour de ce rose, le foulard de tête, le platotchok blanc éclatant, les fait ressembler tout à fait aux matriochkas qui s'emboîtent l'une dans l'autre.
Culottes-de-Cheval, dégoûté, abandonne les Franzosen à leur chienlit. Il les laisse se traîner en queue de colonne, plus ou moins contenus par les chiens de berger tchèques. Lui, il parade, viril en diable, au flanc de la musicale cohorte des babas matelassées. Il marque la mesure sur sa botte à coups de cravache, son pied gauche frappe le temps fort sur le sol, de loin en loin il prend conscience que, perdu dans son rêve martial, il a pris vingt mètres d'avance sur la colonne, alors il se plante sur l'herbe du bas-côté, il marque le pas sur place, et quand les premières babas l'ont rattrapé il scande, l'œil sévère : « Eins, zwei ! Links !... Links !... »
Pas un instant il ne soupçonne, le Teuton candide, que ces chants somptueux et sauvages qui lui coulent du miel dans l'âme et lui accrochent des ailes aux pieds sont le pli» souvent des abominations bolcheviques, des incitations à la lutte des classes, des cris de haine antinazis, des appels au meurtre contre le Bochë détesté...
Elles chantent les chansons d'Octobre et de la guerre civile, Po dolinam et po vzgoriam : Les partisans, Poliouchko, polié : Plaine, ma plaine, Slouchaï, rabotchiï : Ecoute, travailleur, La jeune garde, Varchavianka : la Varsovienne, chère à Lénine... Des chansons qui furent célèbres en France au temps du Front Populaire, telle « Ma Blonde, entends-tu dans la ville siffler les usines et les trains? »... Même des chansons communistes allemandes : Die rote Fahne : Le drapeau rouge, Die Moor soldaten : Le chant des marais... Des chants de guerre mis à la mode par la propagande : Iesli zavtra voïna : Si demain la guerre est là, Tri tankista : Les trois tankistes... Et de vieux, vieux chants de révolte et de misère des moujiks de la vieille terre russe, c'est toujours finalement là-dessus qu'elles retombent, elles les reprennent et les reprennent, et leurs hurlements de louves courent dans le vent que rien n'arrête, jusqu'à la mer, jusqu'aux lignes russes.
Et lui ne voit rien, ne se doute de rien. Mais d'où il sort, ce boy-scout? Même, il chante aussi, tout fier de connaître un air. C'est Malenkiï troubatch : Der kleine Trompeter, une épopée édifiante dans le genre de notre héroïque petit tambour Bara, qui fut autrefois un chant des Jeunesses Communistes allemandes et que les nazis, le trouvant sans doute efficace, récupérèrent sans vergogne au profit de la Hitlerjugend en changeant juste quelques mots par-ci par-là. Il faut le voir, Culottes-de-Cheval, poitrail au vent, chanter de toute son âme la version hitlérienne, noyé dans le chœur énorme des babas qui lance vers le ciel, en russe, la version communiste, l'œil pétillant de haute malice... Oui, ce sont des plaisirs d'impuissants, des petites revanches stériles de colonisé à colon, je sais, je sais. Ça fait quand même du bien et ça ne tue personne.
Il y a naturellement toujours quelqu'un d'entre nous autres pour réclamer Katioucha. Les filles ne se font pas prier. Là, les Français chantent avec elles, les pas trop vieux cons racornis, je veux dire. Ceux qui ne savent pas les paroles font tralalalère, les filles sont heureuses comme tout, dans leurs yeux brillent tous les soleils, on oublie ce qu'on est venus foutre là, c'est comme si on allait à la fête, on prend la pluie sur la gueule on s'en aperçoit même pas, on est bien des crânes de piafs, et c'est tant mieux, c'est pas des crânes de piafs qui nous ont mis dans cette merde, c'est des cerveaux très intelligents très instruits très responsables. Qu'ils crèvent !
De temps en temps, une vieille baba s'arrête, jambes écartées, et pisse debout, gaillarde et confuse tout à la fois. Et puis elle court pour rattraper les autres.
*
De vraies vacances ! On creuse le sable au bon air jusqu'à ce que la nuit s'annonce, les mecs de la Todt, décamètre en main, vérifient si chacun a accompli son minimum assigné, si les parois du fossé sont bien dressées bien lisses juste au bon angle, Culottes-de-Cheval souffle dans sa petite corne et crie « Feierabend! », on est déjà empaquetés dans nos chiffons, prêts à partir, t'en fais pas pour ça, l'un ou l'autre connard de la Todt proteste que non, ça va pas, travail dégueulasse, faire rester ce feignant-là, et celui-là, et celui-là après l'heure pour lui apprendre, on lui dit « Et la soupe? », il répond « Nicht gute Arbeit, keine Suppe », on lui fait un bras d'honneur, on lui dit ta gueule ducon, Herr Organizat- siône Tôdeute hurle « Zapodache ! » et puis tout de suite « S.S.! », ici c'est pas la Gestapo, c'est la S.S., tout le monde en chœur lui conseille d'aller se faire enculer chez les Russkoffs, ils ne demandent qu'à l'accueillir, tout le monde en chœur sauf naturellement les vieux cons racornis qui estiment qu'ils seraient bien cons de risquer leur peau pour des feignants merdeux ou pour des tubards qui tiennent pas en l'air, que, eux, leur boulot, ils l'ont fait, leur boulot, eux, et merde, quoi, c'est vrai, à la fin, ça serait trop con de se faire fusiller maintenant, juste avant la fin du cirque, quoi, merde, j'ai pas raison, peut-être?
Culottes-de-Cheval, plutôt emmerdé. On sent qu'au fond il voudrait être populaire, cet homme. Le chef sévère mais juste, adoré de ses hommes qui se feraient tuer pour lui, c'est ça son cinéma. Il prend la Todt à part et discute la chose, voyons voir un peu ça, mon cher, très châtelain qui donne des ordres au jardinier. La Todt, c'est criant, l'engueule, le traite de grande nouille, et que cette racaille ça se mène à coups de botte dans le cul, tout ça tout ça, et bon, ça finit par se tasser, les gars de la Todt savent parfaitement bien qu'ils sont là pour peigner la girafe, ils font joujou sa-sable en se donnant l'air d'y croire mais je suis sûr qu'ils n'ont qu'une idée en tête : trouver la combine pour se tirer de ce piège à cons avant la grande ruée.
On rentre au village comme on en est partis : à pied, en chantant. Enfin, les babas chantent. On a du mal à traîner nos carcasses. On a faim, nom de Dieu ce qu'on a faim ! Plus les babas sont fatiguées et plus elles ont faim, mieux elles chantent. Quelle santé! Quel peuple! Et il paraît que les Russes, c'est surtout quand ils sont saouls qu'il faut les entendre, que jusqu'ici j'ai rien vu... Alors, vaut mieux que j'aie pas l'occasion, ce serait trop, je crèverais sur place, le cœur éclaté.
En traversant les petites forêts qu'il y a un peu partout, semées le long de la route, je ramasse du bois sec, Maria et Paulot en font autant, et c'est chargés comme des bourriques qu'on arrive au cantonnement.
Appel du soir. Queue pour la soupe. Si elle est arrivée. Si oui, elle est glacée. Les trop fatigués se l'avalent telle quelle, à même la gamelle, et puis se laissent tomber sur la paille. Nous autres, on allume un feu pour la faire chauffer. En fait, c'est un feu-alibi. Mine de réchauffer la soupe, on fait cuire des trucs. Des trucs qu'on vole. Chut !
Avant d'avoir trouvé les silos, on était strictement réduits à cette soupe de flotte et à la tranche de pain de midi, s'il te restait du pain. Un soir, j'étais le premier à la queue, avec Maria, le camion arrive, j'aide à décharger les bouteillons. Le Tchèque me verse mes deux lou- chées réglementaires. Pendant qu'il sert Maria, j'avale une gorgée de soupe, j'avais tellement faim. Elle était tournée. Du vinaigre. J'en aurais chialé. Culottes-de-Cheval présidait à la distribution. La colère me mord au cul, ravageuse. Je vais à lui. Je lui colle ma cuvette sous le nez. Sentez-moi ça! Was? Was denn? Sentez, bon Dieu de merde! Nun, das ist Suppe, gute Suppe... Je lui plonge la gueule dedans. Goûtez! Probieren Sie nur mal ! Il a de la soupe plein la figure, ça lui dégouline sur la belle vareuse verte. Das ist Scheisse ! je gueule. C'est de la merde, ta soupe ! Et je lui vide la cuvette sur ses belles bottes fauves. Je lui hurle sous le nez : « De la merde! » Fou enragé. Il est tout blanc. Il me cingle un coup de cravache sur la joue. Pas très fort. Je lui balance mon poing dans la gueule. Je vais le tuer. Les Tchèques, Picamilh, Maria me sautent dessus, me jettent par terre, me maintiennent...