Выбрать главу

Ça aurait pu se terminer très mal. Mais Culottes-de- Cheval s'est trouvé tout à coup devant une émeute : les gars avaient ouvert les autres bouteillons, ils étaient tous bons à jeter au fumier. Les babas prirent les choses en main, firent un charivari de tous les diables. Culottes-de-Cheval était tout seul, les Tchèques valait mieux pas compter dessus, d'abord ils crevaient de faim, eux aussi, ils tournaient de l'œil, et quant aux S.S., c'est bien utile, les S.S., mais on ne les a pas toujours sous la main au moment où on aurait besoin. Culottes- de-Cheval, devant la colère de son peuple, fit ce qu'avait fait Louis XVI aux Tuileries : il fraternisa. Nous annonça qu'il dirait dès le lendemain sa façon de penser à l'Organisation Todt et qu'en attendant, vu l'urgence et la nécessité, il prenait sur lui d'entamer les rations de secours qu'il était tenu de présenter intactes à tout moment à toute réquisition de ses supérieurs, afin qu'au moins nous soyons nourris ce soir. Tout le monde cria « Hip, hip, hip, hourra! », sauf moi, qui lui gardais un peu rancune de m'être conduit comme un con.

Nous touchâmes une grosse tranche de pain et deux cuillerées de confitures par tête de pipe. Maria et moi allâmes mariger notre souper à l'écart, à l'orée de la forêt qui commençait tout de suite aux dernières maisons, assis sur la mousse, serrés l'un contre l'autre comme deux petits oiseaux, les yeux grands ouverts sur l'horizon d'encre où, derrière un nuage, la lune se levait.

 

*

 

Très vite, on a eu l'idée des silos. On les repère dans les champs, près des maisons. Certains contiennent des betteraves, des kolhrabis et d'autres saletés fibreuses pleines de flotte, juste bonnes à te gonfler le ventre et à te faire péter. Certains contiennent des patates. Ceux-là nous intéressent.

On attend la nuit tout à fait noire, quand les babas, saoules de chants et de fatigue, dorment. Picamilh et moi, on se faufile jusqu'au silo. Maria fait le guet. On creuse la terre avec les doigts, on écarte la paille. Incroyable : des patates! Rondes, douces, fermes, des grosses patates blondes comme autrefois sur le marché de Nogent. On s'empile les patates entre peau et chemise, on referme le silo bien bien, on se sauve, rigolant d'avance de nos estomacs bourrés à éclater, demain.

On enterre nos patates dans un endroit connu de nous seuls. Le lendemain soir, on s'en fait cuire une marmitée. Les filles me montrent comment conduire un feu. Jusque-là, je faisais ça entre deux grosses pierres, en calculant la direction du vent, bon petit boy- scout. En Ukraine, on utilise une seule pierre, on la cale pour que le dessus soit à peu près horizontal, on pose la marmite sur la pierre, comme une statue sur son socle mais débordant tout autour, on dispose des brindilles en couronne autour de la pierre, on allume. Pas à se soucier du vent, d'où qu'il vienne, il trouve du bois à brûler, il peut même changer faire des, caprices, il tourne tout autour de la pierre, ta marmite chauffe toujours. T'as juste à glisser des brindilles, pas très grosses, au fur et à mesure que ça se consume. Bientôt nos patates dansent dans l'eau qui bout, les voilà cuites, tu les sors de l'eau, la peau éclate et bâille, dedans c'est comme de la neige. On en file aux copains, on les prévient qu'on leur dira pas où on les a eues, ils sont trop cons, ils saloperaient tout, ils nous casseraient la baraque, mais des patates on leur en donnera tant qu'ils en veulent.

Mais bientôt des tas de petits feux se tortillent dans la nuit. Les babas ont-elles aussi trouvé leur mine d'or, qui est peut-être la même que la nôtre, après tout ? Elles rient, elles font, popote par petits groupes, chaque groupe a son secret, elles veulent bien filer des patates aux copines mais pas le secret.

Tout le monde se bourre de bonnes patates. Les habitants n'ont pas l'air de s'émouvoir de leurs silos mis au pillage. Ou peut-être qu'ils ferment les yeux? Notre misère qui les attendrit? Les concerts nocturnes des babas qui leur semblent bien valoir quelques patates? On ne saura jamais. Ils sont très discrets. Pas hostiles du tout. Ils savent que, demain, après-demain, cette nuit, ils seront réduits à ce que nous sommes, à pire, peut-être. Leurs patates, qui les mangera ?

Nous partons le matin les poches boursouflées de patates clandestines. Pour les manger, voilà comment on fait. On creuse en vitesse le début de notre portion de trou, Maria et moi sommes bien sûr toujours côte à côte, Paulot Picamilh jamais bien loin. Quand le trou atteint un mètre cinquante de profondeur, on s'accroupit au fond, hors de vue, bien abrités du vent, on sort nos patates, on les dévore, froides, la peau avec. C'est bon, c'est bon ! Si le con de la Todt s'amène, un gars ou une baba nous le siffle. On lui rendra le même service, chacun son tour.

On se remplume à vue d'œil. J'ai toujours aimé les gros boulots brutaux. J'enfonce ma bêche bien à fond, je la balance en l'air calmement, en professionnel. Je fais le boulot de Maria en plus du mien, j'aime mieux qu'elle aille rôder à droite à gauche repérer s'il n'y aurait pas moyen de se tirer d'ici avant le grand coup de chien, vers l'Ouest ou vers l'Est, je m'en fous, j'ai pas de préférence. Vers l'Ouest? Les Américains sont loin, et puis ces connards écrabouilleurs de villes ne me plaisent pas, j'ai devant les yeux trop de cadavres arrachés aux gravats. Les Russes, j'ai rien contre. Ça doit pas être les mauvais zigues, ils pourraient nous écraser en moins de deux, ils ne le font pas. Et puis, ils ont un côté rustique et pauvre qui m'attire plus que les somptuosités américaines, que les bagnoles américaines, que les cigarettes américaines. Et puis ils pleurent comme des veaux et rigolent comme des vaches. Et puis ils chantent. Et puis ils sont Maria... Bon. On verra.

Cependant, tout timidement, le printemps se défripe. Le printemps poméranien. Parfois on creuse sur la plaine, parfois on creuse sous bois. Il y a eu les perce- neige, puis les primevères, puis les jonquilles. Les merles, prudemment, se dérouillent le sifflet. Sur les étangs tout juste dégelés, les grenouilles plongent et font des ronds.

Maria me chante les fleurs. Vott, éto landich, c'est du muguet. Elle chante une chanson sur le muguet. Eto térèn, l'aubépine. Chanson sur l'aubépine. Vott akatsia, et la voilà qui chante Biélaïa akatsia, l'acacia blanc, une chanson tsariste, me confie-t-elle, mais qu'est-ce que ça fout, la chanson est si jolie. Celle que j'aime par-dessus tout, c'est Viyout vitri, une romance ukrainienne, belle à pleurer.

Avril coule, merveilleux avril. Le vent souffle plus doux chaque jour, chargé de lointaines bouffées marines. Sur la plaine, soudain, explosent les fleurs aux couleurs intenses. Une aurore mauve, en haut des arbres, annonce la montée de la sève dans les brindilles. Une promesse verte frissonne et court sur les noires futaies. Un pivert mitraille un tronc. Maria est là. Avril de ma vie.

 

*

 

Un soir, en arrivant, j'apprends que Paulot, qui s'était caché pour ne pas-aller au boulot, un coup de cafard, il est comme ça, s'était fait piquer par le garde-champêtre alors qu'il fauchait des patates dans un wagon, en gare de Zerrenthin. Il est bouclé dans la prison municipale. Je vais le voir.

C'est une petite prison carrée, trois mètres de côté, construite exprès pour ça, pour être prison, je veux dire, elle comprend une seule cellule dont la porte ouvre de plain-pied sur la petite place du village. Les murs sont fort épais, il y a à la porte un verrou considérable avec un cadenas comme une petite enclume. Une fenêtre minuscule garnie d'énormes barreaux de fer, et Paulot qui se pavane derrière, cramponné aux barreaux, hilare.