Un demi-cercle de babas le réconforte et le plaint beaucoup, ça fait un boucan de basse-cour. Toutes lui ont apporté un petit cadeau : des graines de tournesol, un mouchoir tout propre, du journal pour s'essuyer le cul, deux cigarettes, de la purée, trois pastilles pour la gorge, une lame de rasoir, une ceinture en cuir, un crayon à encre et du papier blanc, un très joli bouton de nacre synthétique, une ration de sucre... Il est là, cette grosse vache, qui se prélasse et se fait dorloter. Il me confie qu'une paysanne du village est venue en douce lui apporter un gros morceau de gâteau au chocolat, qu'il a tout bouffé, et puis une autre dame lui a apporté deux grosses saucisses avec de la choucroute et des boulettes de flocons d'avoine, et qu'il a tout bouffé aussi, en se forçant un peu. Ah! oui, une jeune fille rougissante lui a apporté de la bière bien fraîche, mais il a tout bu. Pauvre garçon. Il rote.
Culottes-de-Cheval arrive, flanqué du garde-champêtre gesticulant. Culottes-de-Cheval est responsable de la tenue de ses hommes. Celui-ci est un voleur. Ce qu'il a fait est grave. Le garde-champêtre a dressé procès-verbal. Il est de son devoir de prévenir les autorités de Prenzlau, le chef-lieu de district, afin qu'ils l'emmènent là-bas où il sera jugé.
Culottes-de-Cheval lui explique que, de toute façon, les patates, hein, à qui seront-elles, dans pas longtemps, et le wagon avec, et la gare avec, hein, hein ? Le garde- champêtre dit que ce n'est pas son affaire, la loi est la loi, pour l'instant elle est la loi du Reich allemand, lui il ne connaît que ça. Et puis, dites donc, ça serait pas un peu ce qu'on appelle des propos défaitistes, ce que vous insinuez là?
Ça se présente mal. Picamilh me dit :
« Le certificat ! »
Je dis :
« Quel certificat?
— Le machin, quoi, tu sais bien, le papier que nous a donné le Chleuh de Berlin quand on a empêché sa maison de brûler! Il y a dessus que Paul Picamilh et Franz Kawana ont risqué leur vie en plein bombardement et ont sauvé celle de plusieurs citoyens du Reich et préservé des biens allemands.
Merde, t'as raison. Ça peut attendrir ce vieux con. On est des héros, eh.
—Bon, ben, va le chercher.
—Où il est?
—Dans mon sac, tu trouveras bien. »
Cinq minutes après, je rapporte le papier, un peu défraîchi mais tout à fait convaincant. Culottes-de-Cheval le tend au garde-champêtre, sur le visage duquel l'émotion le dispute à la perplexité. L'émotion enfin l'emporte, il trifouille les entrailles de son cadenas de compétition, libère le verrou de sa gâche et ouvre la massive porte de chêne. Picamilh apparaît dans le cadre de la porte. Les babas crient « Gourré! ». Culottes-de-Cheval serre les mains de Picamilh, me serre les mains. nous dit c'est beau ce que vous avez fait, Ja, sehr edelmiitig! Kavallier! Et puis il dit à Picamilh de ne plus faire le con. Picamilh me confie qu'il serait bien resté un jour ou deux de plus, le temps de faire mieux connaissance avec ces dames au grand cœur. La petite jeune fille avait une natte rousse, des taches de rousseur, elle sentait très bon la rouquine.
Fin de l'aventure de Paulot Picamilh dans la prison.
On raffine. On fait de la cuisine. Maria perce des trous dans un vieux couvercle de boîte à conserves à l'aide d'un clou et d'une grosse pierre, les bavures des trous font une râpe, elle râpe là-dessus des patates crues, elle enferme le râpé dans un chiffon, le trempe dans l'eau, tord le chiffon pour presser très fort, il en sort un jus laiteux, elle recommence plusieurs fois, elle ajoute un peu de sucre qu'elle a trouvé va savoir où, elle met ça sur le feu, laisse mijoter mijoter, ça réduit, ça épaissit, elle le retire du feu, le met à refroidir. Ça se fige en une espèce de gelée tremblotante. « Kissel », elle me dit. C'est donc ça, le fameux kissel. Du flan de fécule, en somme. Pas mauvais du tout. Un peu fade. Elle m'apprend qu'on y incorpore normalement du jus de groseilles, ou de framboises, ou de cassis, ou de citron, et qu'alors c'est une merveille. Brave petite ménagère! J'ai une vraie femme à moi, qui fait de ces trucs de femmes. J'avais jamais pensé à ça. Je me sens très pantoufles.
Un jour, en furetant dans une remise, je trouve du blé, un petit sac. Il est drôle, ce blé, il est tout bleu. Bleu ciel. Je l'apporte à Maria. Elle saute en arrière. « lad ! » Poison ! C'est du blé empoisonné, du blé de semence. Sans ça les corbeaux le boulottent à peine semé. J'ai pourtant une terrible envie de le manger, ce blé. Cuit comme du riz, ça doit être fameux. Mais d'abord, ôter le poison. Je fais bouillir de l'eau, je lave le blé, l'eau devient bleue, le blé est encore bleu. Je jette l'eau, je recommence. Comme ça trois fois. A la fin, le blé n'était presque plus bleu, je dis ça va comme ça, je le fais cuire, il gonfle magnifique. Ça en faisait une marmite énorme. Maria ne s'approchait pas à moins de deux mètres, Paulot non plus, les autres non plus. Du coup, ils m'ont foutu vraiment la trouille. Mais j'en avais tellement envie! J'ai dit merde, j'ai plongé ma cuillère dans la marmite, je me suis rempli la bouche de ce bon blé tendre et moelleux, j'ai mâché, j'ai regardé les autres, Maria a crié « Niet! », j'ai avalé. Délicieux. Je m'en suis tapé une ventrée crapuleuse. Maria a haussé les épaules, m'a pris la cuillère, a mangé une grosse part de blé. Les autres n'ont pas osé. On s'est couchés en se demandant si ce poison tuait doucement, dans le sommeil, ou bien te donnait les coliques du diable, la chiasse du sang. On s'est aimés pathétique comme deux qui vont mourir, on a essayé de pleurer sur nous, on s'est endormis. Au matin, frais comme l'œil. On avait un peu honte. On a ri comme nous deux on sait rire.
La bouffe me hante. Je cherche des escargots. Mais Maria fait « Tfou ! » et crache et me dit que jamais plus je ne la toucherai si je mange cette horreur. Après tout, il aurait fallu les tuer, et j'ai pas le cœur. Je cueille des pissenlits. Maria fait « Tfou ! » et dit que c'est de l'herbe pour les vaches. De toute façon, sans huile, sans vinaigre... Un chat vient de tuer un corbeau. Je fais fuir le chat, je plume le corbeau, j'en fais une poule au pot. J'attends le « Tfou ! » Et non. Elle trouve le bouillon délicieux, grignote une cuisse avec ravissement. Elle a raison, c'est fameux. Coriace, sauvage, mais fameux.
KATIOUCHA CONTRE LILI MARLEEN
MARIA me secoue. Me secoue violemment. Hein ? Oh ! que je dormais bien! Brraçva! Brraçva! Vstavaï! Debout! Quoi, déjà l'heure? Mais je crève de sommeil, moi... Peu à peu, douloureusement, j'émerge. Et j'entends que la grange est pleine de bruit, de « Los ! » et de « Schnell ! » hurlés à voix hargneuses, les babas s'exclament, protestent tchort vozmi tibia, ty zaraza, ty, ça claque des galoches, ça jacasse aigu, des coups de botte rageurs résonnent sur des parois de planches, oh, oh, serait-ce... ?
C'est.
« Alle raus ! Mit Gepäck ! » Nos paquets, ils sont vite faits. Des files de gars et de filles, grisâtres, yeux collés, traînent la patte en bâillant jusqu'à la place devant l'église. On est là à piétiner, des troufions vert-de-gris — tiens, longtemps que j'en avais pas vu! — houspillent les ahuris, fouillent partout, donnent des coups de botte dans les tas de paille, chassent sans tendresse les retardataires vers le lieu du rassemblement. Ces militaires suent la rage et la méchanceté. On les sent sur le point de perdre les pédales. Il n'en faudrait pas beaucoup pour que jaillisse le revolver. Sur un côté de leur col de vareuse, je vois le si fameux double S stylisé « runique », les deux éclairs calculés quart de poil psycho-esthète effet maxi sur les âmes sensibles, foudre et terreur, barbarie-futurisme, Wagner et béton, le Troisième Reich aussi aura été un opéra. Nous voilà donc placés directement sous l'autorité de la S.S. Merde.
Le canon! Tout près. Je n'y avais pas fait attention.