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Un roulement continu, pas de trou entre les coups, départs secs, arrivées grasses, tout se fond en une seule énorme clameur. Dos rond, on attend l'appel. Ça discute passionné. « Tu crois que, cette fois, ça y est? » « Merde, pour une fois qu'on était peinards! Qu'on bouffait à notre faim ! » « On a fini d'en chier, les mecs ! Ils l'ont dans le cul! » Excités-déprimés suivant tempérament.

L'appel tarde. Il semble qu'il y ait quelque pagaille dans la belle mécanique. Et où est donc passé Culottes- de-Cheval? Bon, ben, en attendant. Maria et moi, on fait un saut jusqu'à la pompe du village. Un S.S. nous gueule « Nein! Zuruck bleiben! », on lui dit qu'on va se laver, il fait les yeux ronds; ça se lave donc, ces races, il dit « Gut ! Aber macht schnell ! » L'hygiène, c'est le meilleur laissez-passer. Et bon, je me fous à poil, Maria aussi, on se pompe la flotte chacun son tour, on se décrasse bien bien, on n'aura peut-être plus l'occasion avant longtemps, une savonnette de camp y passe tout entière. L'eau est glacée, le vent aussi, nous n'avons rien pour nous essuyer, cons que nous sommes, nous n'avons pas pensé à ça. Des Allemandes passent, hâlant des valises sur de petits chariots de bois. Elles sourient à nos blêmes nudités. Une jeune femme spontanément s'arrête, ouvre une valise, me tend une serviette-éponge, en prend une autre et se met à essuyer Maria. Je la remercie. Elle hausse les épaules, nous fait signe de garder les serviettes, nous sourit encore, et puis s'en va, tirant son chariot cahotant.

Nous nous frictionnons à nous arracher la peau, j'empile bien vite autour de moi mes entassements de lainages, Maria enfile son petit manteau feuille morte, ses bas bleus, ses chaussures à bride. Une dactylo qui part pour le bureau. Un platotchok immaculé autour de la tête, c'est tout ce qu'elle consent à l'aventure. Je serre avec soin mon vieux increvable manteau autour de moi à grand renfort de ficelles et d'épingles de nourrice, bien boudiné bien étanche, me voilà paré.. Je dois avoir l'air d'un de ces juifs errants des tableaux de Chagall.

Sur la place, ça piétine toujours. J'arrange des bretelles de ficelle à la valise de Maria, cette valise de carton que j'ai rafistolée à Berlin, afin qu'elle puisse la porter sur le dos, comme moi-même, les bras libres. Pendant ce temps, elle met à cuire une marmitée de patates, elles n'auront peut-être pas le temps de commencer à bouillir, mais sait-on jamais? J'ai une pensée navrée pour toutes ces belles grosses patates qui dorment dans notre cache, ils auraient pu au moins nous laisser le temps de les bouffer, les Russkoffs. Enfin, bon, c'est comme ça, quoi.

Culottes-de-Cheval finit quand même par se pointer et les patates par être cuites. Juste en même temps. Un sous-off S.S. se tient au côté du grand chef, un vélo à la main, un de ces vélos qu'ils ont, taillé dans une vieille charrue. Culottes-de-Cheval parle.

« Nous allons nous mettre en route vers un nouveau lieu de travail. Je vous demande de marcher en ordre, de ne vous écarter de la colonne sous aucun prétexte et de m'obéir absolument. Vous allez toucher des vivres. Je vous conseille de les économiser. Je vous rappelle qu'il est strictement interdit (strengt verboten !) de traînasser en arrière de la colonne. »

Le S.S. confirme d'un hochement de tête. Il tapote son étui à revolver, étire un rictus voyou. Il est noiraud, plutôt petit, avec une moustache qui se voudrait à la Clark Gable. Son vélo à la main, il a l'air d'aller pointer chez Renault. C'est pas comme ça que je me la voyais, la Bête blonde.

Quelqu'un demande : « Où qu'on va ? »

Culottes-de-Cheval se tourne vers Clark Gable-de- poche. C'est lui qui répond : « Nach Western »

Vers l'Ouest. C'est vague, mais éloquent. Il n'a pas l'air décidé à en dire plus, alors on ne lui demande rien.

Culottes-de-Cheval fait l'appel. Il rend compte à l'autre :

« Es sind aile Leute da.

— Gut. »

On commence à défiler devant trois babas qui nous distribuent un demi-pain, une porcif de margot et deux cuillerées de fromage blanc. Où veux-tu foutre le fromage blanc? J'ouvre la bouche, je lui dis de me le verser direct dedans, gloup, on n'en parle plus. Maria fait poser le sien sur l'entame de son pain, elle coupe la tranche de pain par-dessous, ça lui fait une tartine. Sidéré d'admiration, je suis. Tout de suite après, un Tchèque nous tend une pelle. Ou une bêche, on a le choix. Il y a aussi deux ou trois pioches et une hache, pour les originaux. Bitte schön. Danke schön. Maria, Paulot Picamilh et la petite Choura, on s'est bourré les poches et tous les replis de patates chaudes, mais il en reste encore, quel dommage, alors Paulot attache une ficelle à l'anse de la marmite, il se la passe au cou, elle lui pend devant, je lui promets de prendre le relai.

« Vorwärts... Marsch! »

Le soleil commence à grimper. Le ciel est bleu ciel.

Nous sommes le 4 avril 1945.

 

*

 

Nach Western! En débouchant du chemin de terre, on tourne à main droite, en direction de Pasewalk. Et on tombe sur juin quarante.

L'exode. De nouveau. Le troupeau fourbu. L'armoire sur la charrette, les matelas sur l'armoire, la grand- mère sur les matelas. Les poules dans un cageot, entre les essieux.

Juin 40 en Poméranie. Mais avions-nous ces visages de mort, en juin 40 ? Ces yeux vides, ces épaules affaissées, cette morne certitude du pire? Je me souviens d'une énorme pagaille, d'une kermesse de la trouille et du pillage. Ici, rien qu'un lourd piétinement de bêtes qui vont à l'abattoir, et qui le savent. Disciplinés, mais pas seulement. Dignes. Empressés à s'entraider. Bien élevés. Oui, ça fait rire, mais c'est ça : bien élevés. Et déjà morts.

Pourquoi ne sont-ils pas partis plus tôt? Parce que c'était interdit. Pourquoi partent-ils maintenant? Parce que c'est obligatoire. L'ordre est donné : vers l'Ouest. Personne ne doit tomber aux mains des Rouges. Personne. Consigne absolue. Les S.S. y veillent. Alors, ils vont vers l'Ouest. Vers les lignes américaines. Bien sûr, ce n'est pas prononcé, aller se mettre sous la protection de l'ennemi serait du défaitisme et de la trahison, mais c'est lourdement suggéré. Les lignes américaines doivent bien se trouver à quatre ou cinq cents kilomètres d'ici... Ils n'y arriveront jamais. Ils n'arriveront jamais nulle part. Ils le savent. L'Armée Rouge a pris son temps, elle a ramassé ses forces, maintenant elle fonce, à l'instant exact qu'elle avait choisi. Rien ne l'arrêtera plus. L'énorme machine à tuer balaie la plaine, d'un horizon à l'autre, écrase tout, rien ne lui échappera.

En juin 40, nous ne croyions pas à la guerre. Nous ne savions pas ce que c'était. Les Allemands ne pouvaient pas être aussi terribles qu'on nous le disait, et puis, merde, on verrait bien... En avril 45, sur les routes d'Allemagne, « ils » ont eu le temps d'apprendre. Ils savent ce qui s'est passé à l'Est. Ils savent qu'ils n'ont à attendre aucune pitié de ces Russes à qui ils ont fait tant de mal. De ces Russes dont leur propagande a fait d'effroyables brutes asiates dégénérées.

 

*

 

On marche. Très vite, la colonne perd de son homogénéité. Des solitaires s'y infiltrent, des gars de culture, Tchèques, Polonais, Ukrainiens, prisonniers de guerre. Des Allemands, aussi. Un vieux couple peine. L'homme n'en peut plus. Il s'arrête, cherche son souffle comme un poisson hors de l'eau, repart, appuyé sur sa vieille. Un gars balance sa pelle dans le fossé : « On a l'air un peu cons avec ça, non ? » De fait... Je balance ma bêche. Je dis à Maria d'en faire autant. Avant qu'elle m'ait répondu, je sens un truc qui me rentre dans le flanc, je regarde, c'est le petit S.S. vicelard de tout à l'heure, il me pousse son pistolet dans les côtes, un engin énorme, il appuie là-dessus comme sur une chignole, tout content de me faire mal, l'affreux con, un rictus de joie mauvaise tord sa gueule de toréador raté sombré dans l'alcoolisme, il meurt d'envie de tirer. Je regarde le liiger, je fais mes yeux innocents, je demande : « Warum ? Warum die Pistole ? » Il crache :