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« Werkzeuge nicht wegwerfen ! »

Pas jeter les outils... Il baragouine un allemand encore plus mauvais que le mien. Ça doit être un de ces jobards qui n'ont pas résisté à l'appel de « Et la servante est rousse... » Du menton, il me désigne la bêche.

« Aufnehmen ! »

Ça va, je ramasse le machin, et me voilà reparti bêcher les radis, gentil petit jardinier du dimanche. Lui rengaine son gros zinzin, à regret, me jette le long menaçant appuyé coup d'œil du sous-off fumier qui t'envoie le message, toi, mon gaillard, je me la paierai, ta gueule, enjambe son vélo-dinosaure et se tire, pédalant des talons, pieds écartés, vers d'autres pauvres cons à faire chier.

On marche. Pas vite. Culottes-de-Cheval a beau bomber le torse et marteler son pas cadencé des grandes occasions, la colonne se diffuse et s'englue dans le lent dandinement d'un peuple en fuite qu'un élastique rattache à sa maison, un élastique de plus en plus dur à étirer à mesure qu'on l'étire davantage. Le dandinement des exodes, partout le même. La canonnade se rapproche. Je guette les fumées noires. Les voilà. Derrière nous, tout près, un lourd panache soudain grimpe et s'étale. Puis un autre, plus à droite. Un autre. Les réserves de carburant flambent. Il y a donc des unités allemandes derrière nous, les Russes ne seraient quand même pas assez cons pour détruire de tels trésors... On devrait les voir se replier, ces Allemands. Or, rien. Pas un feldgrau, à part ces S.S. au rabais qui pressent le mouvement, los, los, en suant sur leurs bicyclettes. Paulot, Maria, la petite Choura et moi, on s'arrête un instant le long d'une barrière blanche pour y appuyer nos fardeaux et soulager nos épaules, elle est juste à bonne hauteur, la barrière.. On n'est pas là depuis cinq minutes que, brusquement, c'est la queue de l'exode. Il n'y a plus personne après ceux-là. Moi qui croyais que la colonne continuait sur des kilomètres ! Et voilà que surgissent une vingtaine de S.S. cyclistes. Cinq ou six d'entre eux mettent pied à terre, dégainent leurs pétards et nous foncent dessus. Ausweiss! On présente nos Ausweiss. Warum tragen die Russinen da kein « Ost » ? Pourquoi les deux filles russes ne portent-elles pas 1'« Ost »? Oder vielleicht auch warten die gnädige Damen und Herren auf die Roten? Ces messieurs- dames attendent l'arrivée des Rouges, peut-être? (Ricanement.) Wir müssten sie als Spionen auf dem Ort abs- chiessen! Nous devrions vous abattre sur place comme espions ! (Changement de ton.) Espions ? Nous prenons un air offensé. Je dis à Paulot : « Montre-leur le certificat. » Il a pas l'air de comprendre.

« Le certificat, merde ! Le papier de Chleuh de la maison brûlée. Ça peut peut-être encore marcher. » Lui, piteux :

« Je l'ai laissé en taule. Je l'ai oublié, quoi. » Finalement, on en est quittes pour se faire gueuler dessus un bon coup. On hâte le pas pour rejoindre, tandis qu'ils fouillent la ferme aux barrières blanches. Je commence à comprendre pourquoi ils sont si nerveux. Ils sont le Kommando-balai, ils ne doivent laisser personne derrière eux. Naturellement, plus les traînards se traînent loin de la colonne, plus ils ont eux-mêmes les plumes du croupion à portée de main de l'avant-garde rouge. J'ai dans l'idée que, pour un S.S., il y a effectivement de quoi se sentir nerveux.

Pas question de pause casse-croûte. Celui qui a faim vient piquer une patate dans la marmite qui pend tour à tour au cou de Paulot ou au mien et la mange en marchant. Voilà Pasewalk, une jolie petite ville, un peu austère, comme elles sont par ici. Pas un troufion, pas un canon en batterie. On passe un pont. L'eau miroite au soleil. Pas loin après Pasewalk, la route bifurque. Vers le Nord ou vers le Sud ? Ah ! Ah ! Culottes-de-Cheval consulte sa carte. On s'allonge dans l'herbe toute neuve, on mâchouille des brins tendres pleins de jus sucré- Un boucan d'enfer déchire le ciel. Deux petits avions nous foncent droit dessus. Sous les ailes, les étoiles rouges, insolentes. C'est plus fort que nous. On saute sur nos pieds, on fait de grands gestes, on gueule « Hourra! » « Salut, les potes! », « Vive Staline! » « Ouais, les mecs! » N'importe quoi. C'est juste pour leur montrer qu'on est contents de les voir.

Ratatata... Oh! ben, merde. Ils nous refont le coup des Ritals ! Tous à plat ventre ! Je cherche Maria pour la balancer dans le fossé, elle me tire par la jambe : elle y est déjà. Mais qu'est-ce que tu attends, tchort s toboï, tu vois pas qu'ils mitraillent? Je m'aplatis à côté d'elle, valises sur la nuque. Ces deux cons-là font deux passages, les balles cinglent les branches au-dessus de nous, et puis ils s'en vont. Ils s'amusaient un peu en passant, quoi. Les soldats sont de grands enfants.

On se relève. Personne n'est blessé. Maria m'engueule, mais je sais que c'est parce qu'elle a eu peur, c'est la réaction, je ne lui en veux pas. Je me sens très calme, très fort. Très protecteur. En tout cas, on abandonne les bêches dans le fossé, et merde.

Les S.S. de tout à l'heure nous rejoignent. Le gradé va droit à Culottes-de-Cheval, le prend à part, lui parle dans les trous de nez. On dirait qu'il lui passe un sérieux savon. Culottes-de-Cheval dit Javohl, so fort, Herr Schtrumpflabidriilfuhrer, il claque les talons, le S.S. fait signe aux autres, ils s'éloignent à toutes pédales.

Ils s'éloignent... Mais alors... Mais alors, il n'y a plus personne derrière nous ! Plus personne entre l'Armée Rouge et nous ! Ces gars-là ont fini par avoir la trouille plus forte que la discipline, ils se sauvent vers l'Ouest, les arrogants, ils pédalent vers le chewing-gum et le chocolat au lait! Baisse la tête, fier S.S., t'auras l'air d'un coureur !

Cependant, Culottes-de-Cheval nous a réunis autour de lui. Il a l'air sévère, Culottes-de-Cheval. Il nous apprend que le Gningningninfùhrer lui a fait de très durs reproches concernant l'attitude des étrangers placés sous son autorité, à lui, Culottes-de-Cheval. Le Steckmirindenarschfuhrer et ses hommes ont débusqué, dans les bâtiments d'une ferme peu avant Pase-walk, six femmes russes portant des Ausweiss de la firme Graetz A.G. qui se dissimulaient dans la paille. Elles ont reconnu avec arrogance qu'elles s'étaient cachées pour attendre l'arrivée des Bolcheviks. Elles ont même ricané de façon insultante et se sont réjouies des revers temporaires de la Wehrmacht et des souffrances du peuple allemand. Elles ont été jusqu'à oser se moquer du Fiihrer. En conséquence, elles ont été abattues sur place comme espionnes. Voici leurs Ausweiss.

C'est pas possible ! Ils l'ont fait ! Maria me dit :

« C'est Génia, la grosse Louba et les autres filles de la bande de la cuisine. Je savais qu'elles allaient essayer de se cacher, elles me l'avaient dit. »

Elle est pétrifiée. Et puis elle pleure à gros sanglots, et toutes les babas pleurent, et moi aussi. Génia, la grande boutonneuse pas belle avec ses dents de fer, merde, et Louba avec son gros cul mou, et Marfoucha, et Wanda, et Macha... Maintenant, c'est la rage qui leur monte, aux filles. Elles entourent Culottes-de-Cheval, elles commencent à le serrer de près, elles vont le foutre par terre, lui arracher la peau, lui crever les yeux... Merde, il y est pour rien, ce pauvre con ! On s'y met à trois ou quatre, on le dégage. J'y laisse un peu de cheveux, mais, la première violence passée, elles laissent tomber.

Tout à coup, les cent mille tonnerres s'abattent. Une meule de paille prend feu dans le camp à notre droite. Des gerbes de terre et de cailloux jaillissent tout autour de nous. Cette fois, on est en plein dedans. Je demande à Culottes-de-Cheval si les Rouges sont encore loin. Il me répond que le S.S. lui a dit qu'ils ont passé la Ran- dow, la rivière qui coule de l'autre côté de Zerrethin, je vois? Oui, je vois. On a creusé le long de cette rivière. Dans ce cas, ils doivent bien être arrivés à Zerrethin, à l'heure qu'il est. Et nous, combien a-t-on fait depuis Zerrethin? Il regarde sur la carte. Douze kilomètres. Seulement? Alors, ils sont à douze kilomètres derrière nous? Peut-être moins? Je sens l'excitation me courir par tout le corps.