Je lui demande comment ça se fait qu'on n'a pas vu une seule unité allemande monter en ligne, ni battre en retraite. A mon avis, ils sont partis depuis longtemps, je lui dis. Depuis avant même qu'on arrive ici, nous. Mais alors, pourquoi tous ces travaux, ces tranchées antichars? Il n'y avait personne devant les lignes russes, personne que nous autres, pauvres cons, avec nos pelles et nos bêches? Pendant tout ce temps là? A quoi ça rime? Et-maintenant, pourquoi nous foutre ces S.S. au cul?
Il hausse les épaules. Il ne sait pas. Il ne se pose pas de questions. Il ne veut pas tomber aux mains des Bolcheviks, ça, il sait. Alors, en route.
*
En route. Les obus tombent de plus en plus serré, c'est une préparation d'artillerie, comme disent les livres sur la Grande Guerre, ça signifie qu'ils vont attaquer. Oui, ben, j'aimerais bien choisir mieux à ma main les conditions de notre rencontre. Les chars vont surgir d'un moment à l'autre et tirer sur tout ce qui bouge, et après tu t'expliques. Un vrai jeu de cons, la guerre. Pas chercher à comprendre, je suis un civil, c'est trop calé pour moi. Dans quelques années, les livres d'histoire expliqueront tout à fait bien la manœuvre, l'aile gauche, l'aile droite, tout ça, je comprendrai tout, je m'écrierai mais voyons bien sûr, c'était tout simple ! Pour l'instant, barre-toi, planque ta peau, les obus ne connaissent personne, pour les obus tout est ennemi.
Stimulés par Culottes-de-Cheval — mais est-il besoin de nous stimuler ? — , on force l'allure. On finit même par courir pour échapper à la pluie de ferraille assassine qui, heureusement, tombe à droite et à gauche de la route, assez loin.
Nous rattrapons ainsi le gros de la horde, dont l'affolement devant la mort qui dégringole a quelque peu secoué la morne résignation. Et merde, ces cons de S.S. sont là ! Tout au moins deux d'entre eux, dont le petit sous-off à gueule d'apache. Le pétard en poigne, ils font « Los! Los! », ils attendent qu'on soit tous passés et puis ils remontent sur leurs vélos de labour, ils nous pédalent au ras du cul, poussant ceux1 du dernier rang à coups de leur poing fermé sur la crosse du liiger.
Le vieil homme à bout de souffle de tout à l'heure est affalé sur le bas-côté, le dos appuyé à un arbre. Sa bouche béante cherche l'air. Les yeux lui sortent de la tête, son visage est violet-noir. Sa petite femme ratatinée lui passe un mouchoir mouillé sur le front. Elle pleure, lui parle doucement. Il n'ira pas plus loin. Les deux S.S. mettent pied à terre.
La pluie d'obus cesse comme elle a commencé, sans prévenir. Nous traversons des villages, un pont que personne n'a l'air d'être préposé à faire sauter... Les panneaux annoncent une ville nommée Strasburg. C'est à ce moment que se manifestent enfin les signes de l'existence d'une armée allemande.
Une longue file de fantassins vert-de-gris remonte la colonne. Ils marchent dans le fossé, en file indienne, rasant la haie. Une autre file marche parallèlement à eux, de l'autre côté de la même haie. Je les regarde, stupéfait. Ce sont des gosses. Certains ont l'air d'avoir douze ans. Ils portent des uniformes plus ou moins complets, ceux qui n'ont pas de pantalon ont gardé leurs culottes courtes d'écoliers — la culotte courte se porte tard, en Allemagne. La vareuse feldgrau, trop longue, leur bat les mollets. Ils ont dû rouler le bas des manches pour libérer leurs mains. Je vois aussi des vieillards, vraiment vieux, du poil blanc, du bide, de la nuque en gouttière ou bien à triple bourrelet, de la guibolle arquée, du rein coincé... La plupart portent la cape-toile de tente imperméable camouflée d'un bariolage couleur jeux de lumière dans le frais sous-bois, sur la tête le casque d'acier abondamment garni de feuillages.
Ils sont armés de fusils et de mitraillettes. Des grenades à manche dépassent des bottes de ceux qui en ont. Quelques-uns portent sur l'épaule de longs tuyaux de poêle peints en vert feldgrau. J'entends les gars dire, admiratifs, que c'est là le fameux Panzerfaust, la toute dernière arme miracle qui envoie une petite fusée de rien du tout sur un char, laquelle fusée se colle au blindage, fait fondre l'acier le plus épais en un clin d'oeil et injecte par le trou la déflagration d'une charge creuse extraordinairement puissante : tout ce qu'il y a de vivant à l'intérieur du char est plaqué aux parois en tartine de viande hachée sanguinolente. Ou bien est instantanément cramé carbonisé volatilisé il n'en reste rien qu'un peu de fumée, ça dépend des versions, les gars discutent avec intérêt ce point de technique. J'arrive pas à croire ça. Ce simple bout de tuyau de tôle mince? Oui, mais, tu comprends, il faut se tenir tout près du tank que tu veux descendre. A deux ou trois mètres. Et tu crois que les gars du tank vont te laisser approcher bien gentiment ? Eh bien, voilà, il faut creuser un petit trou dans la terre, juste de quoi s'aplatir, se camoufler dedans et attendre, le laisser venir tout près tout près... C'est pour ça qu'ils ont ces petites pelles en travers du sac à dos en peau de cheval « avec les poils » qui me fait tellement envie.
Pas d'artillerie avec eux, même légère, pas de mitrailleuses. Le Panzerfaust rend tout ça complètement dépassé. Tu crois qu'avec ces zinzins ils peuvent vraiment renverser la vapeur et gagner la guerre ? Les écoliers et les grands-pères chargés de mettre en oeuvres les fabuleuses petites merveilles n'en ont pas l'air tellement convaincus. Ils marchent en silence, tête basse, tristes à crever. Ils nous jettent des regards d'envie, à nous qui allons en sens inverse. Couronnés de branches de cerisiers en fleur, la mort sur la figure, ils vont à l'abattoir, et ça ne leur plaît pas.
« C'est le Volkssturm », m'explique Paulot.
Il s'est instruit, en prison, Paulot. Lès dames du village lui ont appris que le Fuhrer avait décrété la Grande Colère du Peuple allemand contre l'envahisseur impie et avait décidé de ne pas s'opposer à la levée en masse spontanée des jeunes à partir de quatorze ans ainsi que des vieillards sans limite d'âge. Et les femmes? Tiens, c'est vrai, il n'a pas parlé des femmes. Il n'y aura pas pehsé...
Le soleil brille haut et clair. Il fait même chaud, soudain, vraiment, chaud pour un début d'avril. Les merles sifflent dans les haies, habitués maintenant au roulement de la canonnade. Décidément, les grands désastres guerriers aiment le plein soleil. Je laisse Maria prendre un peu d'avance, pour le plaisir de la regarder marcher. Ce printemps n'arrive pas à avoir un goût de mort.
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Parmi les groupes plus ou moins organisés qui, comme nous-mêmes, suivent la route de la grande migration vers l'Ouest, je remarque depuis un bon bout de temps une petite bande de prisonniers de guerre italiens. Ils font tache dans la tristesse générale. Ni l'accablement apathique des Allemands, ni la hargne rouspéteuse des Français, ni le fatalisme plus ou moins insouciant des Russes ne parviennent à déteindre sur leur belle humeur. Bizarrement, personne ne semble avoir charge d'eux. Ils sont livrés à eux-mêmes. Ils vivent le désastre comme une fête, un rallye du weekend, une énorme aventure picaresque dont ils sont bien décidés d'avance à trouver toutes les péripéties formidablement passionnantes, à en déguster à fond le pittoresque et le cocasse. Ils se voient déjà racontant ça aux copains, avec, les gestes et la mimique, en vidant des fiasques de chianti dans l'ombre ocellée d'une treille, quelque part entre Calabre et Lombardie.
Le triste tissu de fibres de bois de leurs uniformes verdâtres tombe en loques. Ils se drapent avec arrogance dans la cape mousquetaire fièrement jetée sur l'épaule, c'est justement pour ça qu'elle a été calculée, la cape : pour l'arrogance mousquetaire. Tu ne peux que t'en jeter un coin sur l'épaule si tu veux qu'elle t'enveloppe un peu, comme une toge, c'est ça, or ce geste ne peut être qu'arrogant, et comme tu es obligé de le recommencer sans cesse, la saleté de truc retombe toujours, ça donne à l'armée italienne, même vaincue en loques réduite à l'esclavage, une indélébile arrogance. C'est souvent comme ça, les Ritals. Quand ils veulent faire les fiers et les implacables, ils tombent dans l'outrance, ça donne la fierté du matamore. Ils en sont conscients, d'ailleurs : n'est-ce pas la comédie italienne qui a inventé le type du matamore? Certains portent le chapeau de bersagliere avec la grosse touffe de plumes noires de queue de coq tombant sur l'œil. Plutôt mitées, les plumes, mais du panache, très gentilhomme Louis XIII dans la débine. Ils aiment ça, le panache, les Ritals. Tout en se moquant d'eux-mêmes, ils en jouent, c'est plus fort qu'eux.