Tantôt nous les dépassons, tantôt ils nous dépassent, au hasard des vicissitudes de cette avance syncopée. Chaque fois que nous nous trouvons en présence, je constate que leur volume global a grossi. Je ne veux pas dire qu'ils ont ramassé au passage d'autres prisonniers ritals, mais bien qu'ils occupent dans l'espace une géométrie aux dimensions plus vastes, surtout dans le sens de la hauteur. Cette augmentation de volume est due à une incorporation sans cesse croissante d'objets divers. Les objets, gros ou petits, viennent s'agglutiner à eux comme la limaille de fer court à l'aimant.
Les toutes premières fois, ils portaient de maigres balluchons, des musettes étriquées. Des sacs à patates leur pendaient dans le dos, flasques comme des vieilles figues. Peu à peu, les sacs ont pris de bonnes grosses joues, les musettes ont débordé, des caisses et des cartons sont apparus sur les têtes, sur les épaules. Puis il y eut une brouette. Une autre. Un landau d'enfant. Puis une charrette à bras. Puis une charrette à cheval, avec le cheval. Le niveau du bric-à-brac se mit à monter dans la charrette. Bientôt il dépassa la hauteur d'un premier étage, et tout en haut du tas, tout là-haut, posée sur les sacs et les ballots comme une cerise confite sur un gâteau, était assise une dame allemande, une veuve très digne, en pleurs, tout à fait mettable, ma foi, qui souriait déjà à travers ses larmes.
Sacrés Ritals! D'abord ils marchaient en silence, saisis par l'angoisse ambiante, même s'ils n'y participaient pas. Respectueux tout au moins du terrible désespoir allemand. Comme on ôte son chapeau devant un corbillard qui passe. Après tout, ces gens vont mourir, ces femmes seront violées... Et puis, peu à peu, caressés dans le dos par cet irrésistible soleil, ils ont commencé à fredonner, tout doucement, presque à leur insu, comme on lâche du lest à un besoin naturel impossible à réprimer, comme voulut faire cet homme-là, celui qu'aime à raconter papa, qui, dans l'église, au moment de l'élévation, pris d'une épouvantable envie de péter, crut sauver la situation et faire la part du feu en laissant fuser un filet ténu ténu mais, hélas, produisit une note soutenue de trompette bouchée qui se prolongea, se prolongea et, dans l'histoire de papa, se termina en catastrophe.
Le chant prit de l'ampleur et de l'assurance en même temps que montait le contenu de la charrette, et maintenant ils lancent à trois voix l'air des chasseurs alpins.
E bada bene che non si bagna,
Che glielo voglio regalare !
de toute leur âme, à gorge déployée, et leurs yeux brillent, et leur pas est un pas de conquérants, on dirait vraiment que, cette guerre, c'est eux qui l'ont gagnée. Sacrés Ritals !
Les Ritals fascinent Maria. Elle rit avec eux, chante avec eux, engage la conversation. Me désigne, très fière : « One, Italianetz! » Eux, tous contents : « Dawero, sei italiano ? Da dove ? » Je suis plutôt emmerdé, je parle très mal l'italien, un italien farci de dialetto, l'italien de papa, enfin, bon, on échange quelques mots. Il y en a un qui fait un gringue immédiat et pressant à Maria, j'essaie d'avoir l'air ni du con jaloux ni du con con,. c'est difficile, heureusement Maria sent mon embarras et se fait ostensiblement très tendre, m'entoure de petites prévenances, le beau gosse comprend, me cligne de l'oeil, fait « Beh! », hausse les épaules et laisse tomber.
Par-dessus le roulement régulier du canon éclatent maintenant des rafales de coups secs, rageurs, tout proches de nous. De grosses explosions isolées nous enfoncent les tympans, nous obligent à avaler. Tacatacatac de mitrailleuses lourdes... Le Volkssturm aurait-il, comme dit le communiqué, pris contact avec l'avant-garde rouge ?
Nous traversons Woldegk. La nuit s'annonce. Culottes-de-Cheval nous fait cantonner dans les immenses écuries d'une espèce de château. Pas de distribution de vivres. Aussitôt, malgré la fatigue, nous nous mettons à la recherche des silos. Ils sont tous vides, même ceux de betteraves et de kohlrabis. D'autres sont passés avant nous. Nous mordons dans notre pain noir, nous forçant héroïquement à garder un quignon pour demain matin. Et puis nous nous couchons par terre, sur quelques brins de paille piétinés qui ne nous isolent même pas du ciment glacial, nous nous imbriquons l'un dans l'autre, le ventre de Maria contre mon dos, ses bras enserrant mon ventre, recroquevillés comme deux fœtus parallèles, et plouff, nous sombrons.
« Aufstehen ! »
Le faisceau d'une torche en pleine figure.
Merde, on vient à peine de s'endormir!
« Aufstehen ! Schnell ! Los, Mensch, los ! »
D'accord. Deux ou trois bougies clignotent. Je demande l'heure au pasta, qui possède une montre- bracelet. Deux heures du matin. J'ai mal partout. Mais surtout j'ai froid. Maria claque des dents. C'est plutôt un bien qu'on nous ait réveillés, on aurait chopé la crève.
Nous revoilà sur la route. Les Russes- se sont rapprochés. Le canon tonne tout près, juste derrière l'horizon, semble-t-il. La plaine s'étale, immense, et plate à l'infini. Quand je regarde en arrière, je vois une succession ininterrompue de brèves lueurs rouges sautiller capricieusement sur la ligne d'horizon. Sur quoi tirent-ils donc? Rien ne tombe, ici. J'ai bientôt la réponse. Droit devant nous, à l'autre bout du diamètre, d'autres lueurs rouges luisent brièvement, explosent ici et là, à la même cadence que les lueurs des départs. Ce sont les impacts d'arrivée. Je n'entends pas leur répugnante déflagration grasse, le vent vient de l'Est, de derrière notre dos, et couvre tout sous le tonnerre continu des coups de départ.
Petits Poucets perdus au beau milieu de cette apocalypse, nous marchons. Stupidement, obstinément, nous marchons. Les obus nous précèdent, quelle horreur allons-nous trouver, là-bas ?
Mais voilà que les fulgurances rouges des départs ne sont plus seulement concentrées dans un étroit secteur, droit derrière nous, voilà qu'elles avancent, à droite et à gauche, en tenailles. Elles avancent avec nous, plus vite que nous, elles dessinent exactement le tracé de l'horizon, et maintenant nous nous trouvons au centre d'un demi-cercle parfait et continu d'explosions.
Soudain, quelque chose de nouveau nous glace. Une série de ululements monstrueux, violents et brefs, se succédant par rafales, comme si un géant grand comme le monde se soufflait à toute allure sur les doigts pour les réchauffer. Des boules de feu partent d'un point de l'horizon, au rythme de ces ululements, décrivent dans le ciel des trajectoires parallèles parfaitement paraboliques et s'abattent au loin devant nous, derrière la portion d'horizon encore obscure. Dès qu'elles touchent le sol, un éventail' de feu surgit, autant d'éventails que de boules. Ce feu ne retombe pas, l'incendie court, vorace, bientôt tout l'horizon devant nous est en flammes. Ces séries de boules de feu partent de plusieurs points du demi-cercle, crachées par ces ululements épouvantables. Quelqu'un dit :
« Les orgues de Staline. J'en avais entendu causer, j'imaginais pas quelques chose d'aussi terrible. C'est des tuyaux, très gros, groupés en faisceau. Avec ça, ils envoient des fusées énormes. C'est pour ça que ça hurle au lieu de faire le bruit d'un coup de canon : c'est parce que c'est des fusées. » Maria dit : « Katioucha. »
Quoi, Katioucha? Elle a envie de chanter? C'est pas ça. Elle m'explique que les Russes appellent cette arme « Katioucha », comme la chanson, oui, c'est ça. C'est un Russe qui l'a inventée.