Выбрать главу

Ah ! bon. Si je comprends bien, le miraculeux principe du « Panzerfaust » a été découvert un peu partout en même temps. Les Russes lui ont même donné des dimensions fantastiques. J'estime raisonnable de supposer que les Ricains ne sont certainement pas en retard dans ce domaine, si même ils n'ont pas précédé tout le monde.

Le spectacle est, comme on dit au Châtelet, terrible et grandiose. Nous marchons au centre d'un cercle parfait de flammes. Chaque impact ranime un brasier. Devant nous s'allument l'un après l'autre les arbres, les fermes, les villages, les bourgs. Tout n'est qu'un gigantesque incendie. Et pas un avion dans le ciel.

Cependant, la tenaille, implacablement, se referme. Ses deux branches de feu avancent bien symétriquement. On entend maintenant un bruit de fond épais, comme de dizaines de trains de marchandises qui rouleraient en même temps : les chars !

 

*

 

Nous marchons. La foule, autour de nous, se tait, écrasée. Nous traversons des villages dévastés, des maisons flambant haut et dru, d'autres réduites à des moignons calcinés encore rougeoyants. Mais l'aube qui bientôt se lève nous fait voir des dégâts moins considérables qu'on aurait cru. Les Russes ont arrosé à tort et à travers, gaspillant joyeusement les munitions sans trop se soucier d'objectifs précis. Et puis, il faisait nuit.

Nous atteignons les faubourgs d'une ville qui s'annonce assez importante : Neubrandenbourg. Là, oui, c'est tombé à profusion. La ville, apparemment, avait traversé la guerre à peu près intacte, bien tranquille dans son coin perdu de Poméranie, et voilà, en une nuit elle est devenue un amas de ruines semblables à celles que je ne connais que trop.

Quand nous quittons Neubrandenbourg, le jour est tout à fait levé. A la sortie de la ville, la route traverse une petite rivière sur un pont. Il n'est pas détruit, personne ne le garde. Plus loin, nous dépassons une fois de plus les Italiens. Us se sont arrêtés, ils sont tassés autour de quelque chose, au bord de la route, et discutent passionnément. On veut voir. C'est une vache. Une malheureuse vache abandonnée là, dans son pré, et qui, souffrant de ses pis gonflés de lait, a forcé la clôture de fil de fer afin d'implorer d'un humain qu'il veuille bien la traire, et elle est tombée dans le fossé plein d'eau, elle s'est embourbée, elle ne peut plus bouger, elle meugle son épouvante.

Deux Italiens tirent la vache par les cornes, mais la boue épaisse fait ventouse autour du ventre, et rien à faire. La vache meugle à vous tirer les larmes. Les Ritals se concertent, suggèrent des techniques, tous l'air terriblement compétent, les voyelles sonores s'entrechoquent en l'air, les yeux brillent, les mains dansent un ballet volubile. La vache meugle. Et meugle.

Les Allemands en fuite en oublient l'horreur à leurs trousses. Ils s'arrêtent, émus par ces braves cœurs qui, sous la mitraille, se soucient d'une pauvre bête en détresse. Les Allemands aiment les animaux. Moi aussi. Je veux voir comment les Ritals vont s'en sortir.

Enfin, une méthode est adoptée. Un Rital fouille dans le fourbi de la charrette, en ramène une corde longue et solide qu'il fixe aux cornes de la vache. Puis il passe la corde autour du tronc lisse d'un arbre. Une demi-douzaine dé gaillards se crachent dans les mains et se cramponnent au bout de la corde. Deux autres se mettent nus, descendent dans le fossé. Deux autres empoignent la base de la queue de la vache. Les deux du fossé respirent un grand coup, se bouchent le nez et se glissent sous le ventre de la vache. Ils disparaissent dans la boue jaune. « Su! » Tous s'y mettent ensemble. Les deux de la queue tirent vers le haut, ceux de la corde font les bateliers de la Volga, les deux dans la boue soulèvent avec leur dos. Soudain, avec un gros « Floc! » la vache émerge. Ses pieds fourchus pédalent dans le vide, trouvent le sol ferme du talus, s'y agrippent, la voilà tirée d'affaire.

Les vieillards allemands félicitent les Ritals, leur donnent du chocolat, des cigarettes. Une vieille dame les embrasse. Les deux orphelines, là-haut sur le bric-à-brac de la charrette — maintenant, elles sont deux, oui — versent des larmes de douce émotion.

La colonne s'éloigne. On va pour en faire autant, et puis je dis à Maria. « Attends un peu. » J'ai cru voir un truc et je voudrais en être sûr. J'ai cru. voir un des Ritals prendre quelque chose dans la charrette, quelque chose de très significatif. Le voilà justement, il tient cette chose à deux mains, et cette chose est une hache, une hache énorme. Il vient se placer bien en face de la vache, juste à bonne distance, il se crache dans les mains, balance un peu la hache, deux types tiennent solidement les cornes... Han! La vache s'abat, foudroyée.

Je regarde Maria. Elle est aussi pâle que moi. « Ita- liantsy, tojé samoï'é kak Frantsousy : vsio dlia jivott ! »

 

Les Italiens, c'est bien comme les Français : tout pour le ventre ! Mais déjà le type affûte l'un sur l'autre deux grands couteaux de boucher...

Nous rejoignons les autres, le cœur un peu moins léger que tout à l'heure.

L'HORIZON EST UN CERCLE PARFAIT

Grossie des populations effarées drainées dans Neubrandenburg et dans les villages, la cohue s'est épaissie, est devenue compacte, de plus en plus, s'est maintenant figée, piétine quasi sur place. S'y mêlent désormais des uniformes de la Wehrmacht. Sans doute, des lambeaux d'unités sacrifiées, laissées en arrière pour « couvrir » symboliquement l'abandon du terrain par le gros de l'armée. Ce sont des isolés, noyés dans le flot des civils, de beaux gaillards harassés, pas rasés, l'œil cave, souvent blessés. L'uniforme bâille. Toutes les armées en déroute se ressemblent. Parmi eux, pas un des gosses ou des. vieillards du Volkssturm. Ceux-là, l'ogre les a gobés.

Des petits avions russes solitaires tournaillent au-dessus de nos têtes, de plus en plus fréquemment. Il y a toujours un renseigné pour étaler sa science : « Iliou- chine tant et tant », ou « Tupolev tel numéro », ou « Yak gningningnin ». Le genre de mec qui doit s'intéresser au football, entre deux guerres, ou faire collection de' timbres. Moi, je ne guette qu'une seule chose : s'il ne va pas se détacher de sous ce con-là quelques grappes d'œufs à ressort et si on les verra assez tôt pour avoir le temps de s'aplatir, ou bien si, primesau- tier, le chevalier du ciel ne va pas se payer le délassement d'un carton sur nous, c'est si tentant une horde bien tassée sur une route bien droite, à la mitrailleuse

en enfilade. Ce qui ne manque d'ailleurs pas d'arriver, de temps à autre.

Il y a de plus en plus d'uniformes mêlés à nous. Les uniformes attirent les balles et les bombes. Vue de là- haut, notre colonne doit virer au vert feldgrau. J'aime pas ça. Et puis, pourquoi vers l'Ouest? Nous n'avons pas spécialement envie d'aller vers l'Ouest, Maria et moi. On veut juste trouver un endroit pour y attendre l'Armée Rouge, si possible sans se faire tuer.

Bon. La merde maintenant me semble assez consistante. C'est la grande pagaille, le sauve-qui-peut sauvage. Le dernier S.S. est loin, loin vers l'Ouest. C'est le moment. Une petite route de terre s'offre à main droite. Je pousse Maria du coude, on s'enfile dans la petite route, personne ne nous en empêche.

 

*

 

Tourné le premier coin, c'est le paradis. La guerre? Quelle guerre? Rien n'est jamais arrivé, il n'y a jamais eu de guerre, il n'y a pas, de l'autre côté de la butte herbue, au-delà de la haie d'aubépines en fleur, un troupeau humain hébété, rien de tout ça n'existe, n'a jamais existé nulle part. Les oiseaux chantent le printemps, la bataille même s'est faite discrète, roulement lointain tellement familier qu'on ne l'entend plus.

Je me sens l'âme bucolique. Je vis « pour de vrai » le rêve sportif du campeur à pied, du joyeux ami de la nature, tel que je le voyais à travers les enthousiasmes de Bob Lavignon et des autres fervents des Auberges de Jeunesse. Maria me sourit. Nos valises bien calées sur nos épaules comme des sacs de boy-scouts, les pouces passés dans les bretelles de ficelle, nous goûtons l'air frais sur nos joues, nous respirons à pleins poumons, nous nous regardons, nous rions de plaisir, ça y est, la vie commence, ce sera toujours comme ça, maintenant, toujours, toute la vie. Très « Jeunesse qui chante » et J.O.C., en somme. Le bonheur rend cucul, le bonheur rend cureton.