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Une ferme. Déserte. On rôde partout, voir s'il ne traînerait pas un croûton. Juste un récipient à trous avec dedans une espèce de fromage, genre gruyère, vaguement, mais pas encore terminé de faire, quelque chose à mi-chemin entre le caillé et la vache-qui-rit, pas bon du tout, qui t'emplâtre la gueule. On s'en bourre au maximum, qui sait quand on trouvera à manger, on s'en enveloppe même dans un chiffon pour la route.

Il y a une pompe et un seau dans la cour, grande toilette, en route. J'ai eu un instant la tentation de nous arrêter là, mais la bouffe?

On marche. Et on marche. Ces immensités à perte de vue nous exaltent. On se sent le cœur grand comme le monde. Maria chante. Elle chante l'aubépine, elle chante le bouleau, elle chante le coucou, elle chante la grenouille qui, sous nos pas, plonge dans l'eau du fossé, elle chante la route « Ekh, darogui... », elle chante le vent « Viyout vitri, viyout bouïni... », tantôt en russe, tantôt en ukrainien, et puis elle m'engueule, me dit que je ne chante jamais, alors je me lance dans « Sur la route de Dijon, la belle digue digue », elle fait, ravie, « ou vasô-ô-ô, ou vasô! »...

Une ferme. Assez loin de la route, celle-là, au bout d'une belle allée de pommiers. Les vaches sont au pré, l'air pas malheureux du tout. Donc, elles sont traites. Donc, il y a quelqu'un. Peut-être qu'on acceptera de nous céder un kilo de patates. On y va.

Le gars qui nous regarde arriver, appuyé à la barrière blanche, porte le bonnet de police à deux cornes de l'armée française. C'est bien le seul indice qui proclame sa nationalité et son état : prisonnier de guerre. Pour le reste, il est habillé en plouc de par-ci, en plouc confortable, sans la moindre trace sur son dos des énormes et réglementaires lettres K.G. barbouillées à la peinture blanche.

Je dis à Maria « Kharacho, onn Frantsouze. » Je dis salut, ouais, je suis français, elle, non, elle est russe, tes patrons pourraient pas nous filer quelque chose à bouffer, du pain, des patates, j'chais pas...

Il me dit des Français, j'en vois point souvent, ah, bon, elle est russe, c'est donc ça, j'ai eu peur que ça soye une Française, une de ces salopes, tu vois, ces morues volontaires pour venir faire les putes chez les Boches, bon, j'aime mieux, mes patrons, j'ai pas de patrons, y a que la patronne, la femme du patron, mais elle est veuve, il est décédé là-bas, à Stalingrad, par là, elle a reçu un papier, alors le patron, c'est quasiment moi, le patron, ici, vu qu'il y a que moi comme homme d'un peu capable question culture, tu vois. Là, je suis tout seul, les Polonais se sont ensauvés y a deux jours de ça, y a plus que moi comme bonhomme, et puis la patronne. Elle voulait s'ensauver aussi, mais comme je lui ai dit : où que tu veux donc ben aller? C'est partout pareil, dame, allèsse kapoutte, qu'é que tu vas donc aller traîner les routes, que si le malheur doit te rattraper, qu'il te rattrape au moins chez toi, au milieu de tes affaires. J'ai peut-être pas raison ? Des patàtes ? Bien sûr, je vas t'en donner, des patates, et pis quèque chose pour leur donner du goût, venez par ici, elle est bien mignonne, c'te p'tiote, y a du bon monde partout, dame. A ton avis, qu'est-ce qu'ils vont bien faire de nous, ces Bolcheviques ?

Tout en parlant, il nous a fait entrer dans la cour, on s'est assis tous les trois sur le banc, et maintenant il attend ma réponse, c'est une question importante qu'il vient de poser.

Je dis :

« Que veux-tu qu'ils fassent ? Ils vont libérer les prisonniers, les rapatrier chez eux dès que la guerre sera finie. Y en a plus pour longtemps. »

C'est pas ça qu'il aurait voulu m'entendre dire.

« Ouais. Sûrement. C'est sûr que c'est ça qu'ils vont faire. »

Un silence.

« Ça fait quatre ans que je suis là, moi. Six cents hectares de terre, c'est pas rien. A fallu en mettre un sacré coup, vingt Dieux ! Et les Polacks, ça travaille ou ça travaille pas, ça dépend de quel pied ça se lève. Et pis c'est de l'homme qui boit, c'est coléreux. La patronne, toute seule là-dedans, elle s'en serait pas sortie, dame non. Moi, au pays, j'ai rien, rien du tout. J'ai que mes deux bras. Qu'est-ce que tu veux que je retourne foutre là-bas ? C'est pas que la terre soye bien fameuse, par ici, rien que de la vacherie de sable à patates, j'arrive à faire un peu d'orge avec bien du mal, et puis j'ai les bêtes. Vingt-cinq vaches, dame, faut s'en occuper. Sans me vanter, petit gars, je peux dire que cette terre-là, elle a profité depuis que je m'en occupe. »

Je dis ouais, le paysan français, y a pas au-dessus, c'est sûr. Il me demande, les yeux dans les yeux.

« Ces Bolcheviques, là, bon, qu'est-ce qu'ils en ont à foutre que ça soye Pierre, Paul ou Jean qui laboure la terre? La patronne et moi, on peut se marier ensemble, si c'est que ça. De toute façon... Quoi, lui fallait un homme, à c'te femme, c'est pas humain, non plus, on n'est pas des bêtes, quoi. En pleine force de l'âge comme la v'ià, costaude et tout... Et moi, qu'est-ce que tu crois? J'ai du sentiment aussi, moi, pareil, c'est la nature, quoi. Oh! ça s'est pas fait tout de suite, elle était aussi gênée que moi, dame... Enfin, quoi, c'est ma ferme, c'est ma femme, on a trimé dur ensemble, je demande pas qu'on m'en fasse cadeau, de la terre, je voudrais seulement rester là, avec elle, et vivre ensemble, et continuer à travailler, comme maintenant, quoi. Tu crois qu'ils voudront bien, les Bolcheviques ? »

Je lui dis que les Bolcheviques c'est le peuple au pouvoir, qu'avec eux toutes ces questions-là se règlent d'une façon humaine, pas comme avec ces cons de bureaucrates capitalistes le règlement c'est le règlement-la propriété c'est sacré et tout le bordel, que la terre est à celui qui la cultive, et que, de toute façon, l'occupation ça dure pas éternellement, qu'ils finiront bien par s'en aller et qu'à ce moment-là, s'il est le mari de la patronne, personne ne pourra le mettre dehors, enfin tout ce que je peux inventer pour lui remonter le moral.

Maria n'a pas compris ce qu'il a dit, mais l'histoire est écrite sur sa figure, une histoire tellement banale... Elle lui prend la main, lui dit :

« Nié boïssia ! Bolcheviki nié zly. Vsio boudiètt khara- cho ! Skaji iémou, Brraçva. »

N'aie pas peur! Les Bolcheviques ne sont pas méchants. Tout ira bien! Dis-lui.

Je lui dis. Il la regarde comme si elle lui racontait le père Noël.. Ses yeux ne demandent qu'à croire. Un petit troupeau d'oies caquetantes évolue dans la cour, tous les cous tendus bien parallèles, oscillant ensemble à chaque changement de direction.

Une bande de troufions feldgrau fait irruption au portail. Une douzaine, à peu près. D'où sortent-ils, ceux-là? Pardi, ils ont eu la même idée que nous : la grand-route, c'est dangereux et ça ne va pas vite. Ils sont jeunes, pas trop débraillés, ont conservé leurs armes. Ils se répandent dans la cour, se pompent de l'eau sur la tête, s'ébrouent, joyeux comme des chiots, s'affalent, font un boucan de colonie de vacances en excursion.

Ils demandent au Franzose s'il n'a pas du lard, des œufs à gober... Ils lui disent en ricanant amer :

« Morgen wirds du frei, und wir werden gefangen ! » Demain, tu seras libre, et c'est nous qui serons prisonniers !

Il les console :

« Krigue fertiche. Morguène alleu nac Haose. » Fini, la guerre. Demain, tous à la maison. « Sicher! Oder vielleicbt werden wir aile tôt! Es ist auch ganz môglich ! »

Tu parles! Ou peut-être qu'on sera tous morts! C'est aussi tout à fait possible !

Ils ne sont pas portés à l'optimisme. Le Français cependant revient avec un gros morceau de lard, du fromage blanc, quelques œufs. Il s'excuse, il n'a presque pas de pain, juste pour lui et la patronne, mais si on veut il peut mettre des patates à cuire. Les troufions disent non, on n'a pas le temps, avec un soupir de regret vers les oies. Un bruit de moteur. Un petit avion tournaille au-dessus de la ferme, descend. Sous ses ailes, les étoiles rouges. Avec tous ces uniformes verts dans la cour, on est bons. Ça ne loupe pas. A peine nous sommes-nous jetés à plat ventre qu'il fait un passage, arrose la cour, retourne se mettre en position, ratatata encore un coup. Un feldgrau exaspéré tire des coups de flingue en l'air. Enfin il s'éloigne, vers l'Est. On se relève. Personne n'est blessé, pas même une oie. Maria me dit :