« Il va revenir avec des copains. Il ne faut pas traîner ici. »
Elle a raison. Et moi qui commençais à me dire que ce serait peut-être le coin idéal pour attendre les Popoffs !
On se gobe chacun un œuf cru — des années que j'ai pas connu ça, j'en raffolais, et voilà, j'ai même pas le temps de déguster, j'avale ça, comme une pilule —, on se coupe chacun une tranche de lard, les troufions nous font cadeau de quelques tranches de pain noir, on étale dessus du fromage blanc et du saindoux, et puis salut, on mangera en marchant.
La petite route taille son chemin entre deux haies vives fleuries d'églantine, d'aubépine et d'autres fleurs que je connais pas. Le soir descend, une odeur épicée, comme de cannelle, monte de tout ça, dans les fossés profonds court une eau gazouillante. Le paradis. Un feldgrau est assis sur le talus, face à la route. Des heures qu'on n'a rien vu d'humain. Il a ôté ses bottes, retroussé ses jambes de pantalon. Ses pieds, jusqu'aux genoux, trempent dans l'eau glacée. De temps en temps, il remue les doigts de pied, pour bien sentir la fraîcheur lui courir dans les interstices, et alors il ferme les yeux, tant c'est bon.
Maria me dit : « Oukraïnietz. » Un Ukrainien. Je le regarde mieux. C'est vrai. Il a la bonne tête ronde aux pommettes écartées, le petit nez en patate nouvelle. Il est même mâtiné de Tatar : cheveux de jais, œil de velours, peau mate. Ce doit être un de ces Russes de l'armée Vlassov, j'en avais encore jamais vu.
« Sdravstvouï! » on lui fait. Salut! Il répond « Sdravstvouïtié ! » Maria le houspille :
« Qu'est-ce que tu fais là ? Tu sais qu'ils arrivent ? Ils sont derrière nous, tout près. Sauve-toi ! Ne reste pas habillé comme ça ! Ils vont te tuer. »
Il hausse les épaules, la regarde de ses yeux noirs, sourit.
« Vsio ravno. Ça m'est égal. Je suis fatigué. Je suis bien, ici. »
Il fouille dans sa vareuse vert-de-gris, tire un paquet de cigarettes froissé, me le tend. Je ne fume pas, mais j'accepte, je pense que ça lui fait plaisir. Il coupe sa propre cigarette en deux, glisse une des moitiés dans sa poche de poitrine, ouvre l'autre, roule le tabac dans un morceau de journal. L'air tout à fait tranquille. Je dirais : heureux, si je ne savais pas.
Maria insiste.
« Ecoute, fais pas le con ! Il y a des vêtements civils, là, dans la valise. Viens avec nous. Si nous on passe, tu passes. Allons, viens ! »
Il tire sur son trognon de journal, à petits coups, en fermant les yeux. Il hoche la tête, doucement.
« Niet. Tout est bien comme ça. Ce qui est fini est fini. Je suis fatigué. Tout est très bien. Prochtchaïtié !
— Nou, tak, prochtchaï, ty dourak ! »
Je dis « prochtchaï », mais pas « dourak », et on le laisse prendre son pied à se rafraîchir les orteils. Puisque ce sera sa dernière joie sur terre, autant qu'il la déguste bien à fond.
Maria est furieuse.
« C'est du cinéma! Ce con-là va crever parce qu'il veut faire le Russe de cinéma, âme slave, « Nitchevo » et toutes ces conneries! Tu comprends, Brraçva? »
Je dis oui, je comprends. Les Allemands aussi sont trop allés au cinéma. Alors ils se sont pris pour des Allemands, pour des Allemands de cinéma, et voilà le travail. Pognimaïèche, Maria?
*
Des maisons à jardinet annoncent l'approche d'un bourg. Une plaque indique « Stavenhagen ». Nous retrouvons la grand-route. Pas moyen de l'éviter, à cause du pont. Les ponts se construisent plutôt sur les grand-routes que sur les petites. Bizarre, nous sommes seuls. La colonne doit se trouver loin en avant. Nous nous sommes laissés distancer, avec nos vagabondages touristiques.
Tout à coup, je pense à un truc : les Russkoffs sont peut-être déjà là! La guerre, c'est comme ça, faut s'attendre à tout. Mais non. S'ils étaient là, ça se saurait. Une drôle de java, j'imagine.
Une petite ville bien propre bien convenable, Stavenhagen. Et morte. Ou qui fait semblant. Portes closes, volets fermés. Oh, oh... Qu'est-ce que je vois là? A un premier étage, un bout de chiffon au bout d'un bâton... Un drapeau blanc ! Ça me donne un choc. Je le montre à Maria. Un autre. Plusieurs... Nos pas résonnent sur le pavé, nous traversons la ville, pauvres petits enfants perdus, nous tenant par la main, bien sages, la ville pavoisée de blanc, la ville pétrifiée de peur et qui attend la mort.
A l'autre bout de la ville, après un tournant, nous tombons sur un bataillon de troufions en train de piller, une fromagerie. La faim, depuis un bon moment, nous mord le ventre. Je dis à Maria de m'attendre là, sous un porche, dans une petite rue de côté, et puis j'entre dans la fromagerie, y a pas de raison. Si les Allemands ont le temps de se servir, je l'ai aussi. Ils savent mieux que moi où en est l'avance russe. Et moi, c'est d'eux que j'ai à craindre, pas des Russes... Quoique, à force, on ne sait plus trop.
Les grands vert-de-gris plongent leur casque dans des cuves de deux mètres de diamètre, le ressortent débordant de caillé, contemplent ça avec extase, poussent un rugissement de volupté et plongent la figure dans le
caillé, s'en barbouillent les cheveux les yeux les oreilles, plaquent du fromage blanc sur la gueule du copain, rigolent à en crever. Un gros père monte sur le bord de la cuve, se laisse tomber cul en avant dans la féerie blanche. Eclaboussures. Grands gosses, va !
Bon, mais moi, j'ai pas les rations de la Wèhrmacht, moi. Je suis pas là pour m'offrir une friandise et une rigolade, moi. J'ai une famille à nourrir, moi. Je me faufile comme un rat parmi ces joyeux cons tout cliquetants de ferrailles meurtrières, ces joyeux cons qui peuvent très bien, d'un moment à l'autre, se rappeler qu'ils sont en train de perdre la guerre et même de se sauver devant l'ennemi, et prendre conscience de l'outrecuidance de cette misérable merde, votre serviteur, encore en leur pouvoir jusqu'à preuve du contraire, de cette misérable merde encore plus vaincue qu'eux-mêmes puisque vaincue par eux, qui profite des malheurs de la grande Allemagne pour remplir sa misérable panse merdeuse. Seuls les Allemands ont le droit de piller l'Allemagne. Je me dépêche de rafler par-ci par-là des fonds de récipients à trous où s'égouttent des fromages à divers stades de fabrication lorsque la verrière qui sert de toit me tombe dessus en mille morceaux, dans un fracas de tous les diables. Je plonge sous une table de fer, les balles de mitrailleuse cinglent les tôles sonores, crèvent les cuves, font exploser la faïence blanche du carrelage mural. Chaque fois qu'un type est touché, un cri, de rage plutôt que de douleur. Quand l'avion pique, le rugissement est amplifié là-dedans comme dans un seau de tôle, un seau énorjne. Il pique deux ou trois fois encore, arrose à chaque fois tacatacatac, et puis, ses chargeurs vides, il s'en va, tout content, en remuant la queue.
Je me faufile dehors. Que les blessés se démerdent entre eux, après tout c'est pas ma guerre. Je retrouve Maria sous son porche. Qu'est-ce qu'elle me passe! Comme si c'était de ma faute... Bon, c'est parce qu'elle a eu peur. Toujours cette sacrée réaction !
En tout cas, puisqu'il traîne encore du militaire par ici, un seul impératif : quitter ces lieux malsains. Ce que nous faisons aussitôt. Dès que nous le pouvons, nous enfilons un chemin champêtre, et nous revoilà en pleine nature, et le crépuscule qui s'amène tout doucement.