Salut militaire. Repos. Il y a maintenant un petit cercle autour des héros. Des Polonais, des Baltes, des Tchèques. Ils se rassurent, demandent au sergent, en petit- nègre slavo-russe, comment il a eu toutes ces médailles. Excellente question. Comment il les a eues, eh? Il les a gagnées en abattant des tanks fascistes, voilà comment il les a eues! Une médaille, un tank. Quelqu'un lui tend une bouteille. Qu'est-ce que c'est? Schnapps. Il goûte, méfiant. Se tape une bonne lampée — « Nié plôkha », pas dégueulasse —, passe la bouteille au copain, qui me la passe, je bois en homme, je passe à Maria, qui passe à... Mais Cinq-Tanks récupère la bouteille au passage, la fourre dans sa vaste poche. C'est pas tout ça. Il se rappelle qu'il a des affaires sérieuses à régler. « Gdié fachisty? » Où sont les fascistes ? Personne ne répond. Il répète, terrible : « Gdié fachisty? »
Il veut des fascistes, cet homme. Dans tout village allemand du Troisième Reich, ça grouille de fascistes, c'est mathématique. Bon. Alors, où sont-ils ?
Quelques-uns des gars qui piétinent là autour se concertent sournois, se dirigent à pas de crabe vers la ferme. Reviennent, encadrant un grand type qu'ils tiennent aux épaules. Le gentleman-farmer d'hier soir. Décomposé. Sur le blanc éclatant de son col roulé, le blanc de son visage est boueux. Il tient une boîte de cigares ouverte, la présente au sergent, à deux mains, avec un épouvantable sourire. Il tremble. La boîte danse. Le sergent lui appuie le canon de la mitraillette sur l'estomac.
« Tôt, fachiste ? »
Celui-là, c'est un fasciste ?
« Da, da! Lui fasciste! Beaucoup grand fasciste!
— Kharachô. Touda ! »
C'est bon. Emmenez-le là-bas! Il désigne du menton le mur d'enceinte de la belle ferme, un haut solide mur de vieilles pierres. L'Allemand comprend. Il dit : « Aber nein ! Nein ! Nicht so ! Nein ! » Ils l'entraînent, tous l'entraînent, ils s'y sont tous mis, ils le collent au mur, le maintiennent au mur par les épaules, et moi je vois ça, je croyais pouvoir supporter ça, et me voilà qui gueule non, merde, vous allez pas faire ça, mais je gueule en français, mes réflexes sont en français, comment dit-on ça en russe, déjà? Maria me repousse, me dit tais-toi, tais-toi, ils vont te tuer aussi... Une détonation, une seule. C'est comme si je la recevais en plein ventre. Le type se plie en avant, il est par terre, il est mort. Des hommes peuvent faire ça ! Des hommes peuvent faire ça !
Le sergent demande où sont les autres fascistes. Quels autres? Les autres, quoi! Ah! oui, les autres... Voilà tous les non-Allemands partis à la chasse aux fascistes. Un hurlement. Un autre, ailleurs, une voix de femme. Ça vrille suraigu, ça pleure, ça hurle « Nein ! » partout dans la grande ferme. Un groupe traîne une bonne femme, sans doute la femme du gentleman-farmer. Un autre, un gros homme qui se débat furieusement...
N'importe quoi, mais pas ça, bon Dieu! Tous ces gars en ont chié, c'est sûr, peut-être que ces Allemands leur en ont fait spécialement baver, je veux bien le croire, mais là, à froid, comme ça, c'est plus le sursaut de rage passionnée, ça pue le petit sadisme merdeux appuyé sur, la bonne conscience, le sang versé sans se salir les poignes, la belle ferme si pleine de belles choses.
Je dis au sergent :
« Kak ty mojèch znatj fachisty li ani? Comment peux-tu savoir si ce sont vraiment des fascistes ? Eto nié pravilno! C'est pas régulier! Pastav ikh v tiourmou! Mets-les en prison ! »
Les autres me regardent de travers.
« Lui pas d'ici! Pas connaître personne! Pas savoir fascistes! »
Le sergent rigole.
« T'en fais pas. Ils souffriront moins longtemps qu'ils nous ont fait souffrir ! »
Il me parle, il me regarde, et en même temps, à l'im- proviste, il appuie sur la gâchette. Un seul coup. Le gros père tombe, cueilli à la surprise, les yeux incrédules, grands ouverts sur cette horreur qui lui déchire le ventre.
La femme se met à hurler. Elle s'est retenue jusqu'ici. C'est son tour. J'empoigne le bras du sergent. Il pointe son engin sur moi. Il ne rigole plus.
« Mojèt bytj i ty, fachiste ? Frantsouzkiï fachiste ? »
Peut-être que tu es un fasciste aussi, toi ? Un fasciste français ?
Maria se jette entre lui et moi.
« Niet ! One kommouniste !
Ah! ah!... Tout le monde est communiste, depuis hier! Et toi, qu'est-ce que tu fous avec cet étranger? Tu te fais baiser, hein, putain ?
One moi mouj. C'est mon mari. »
Le grand Russkoff me regarde. Il en a plein le cul de mes simagrées.
« Ecoute, fous-nous la paix. Si tu peux pas supporter, fous le camp, va te promener, mais nous fais pas chier. Laisse-nous faire notre boulot. Paniatno? Compris? »
Il me refait le coup de tout à l'heure : tout en me parlant, sans la regarder? il descend la femme, d'une seule balle, à bout portant. Je dois être vert. Je sens que je vais tomber dans les pommes. Maria n'est pas en meilleur état.
Le sergent a terminé. Il passe la courroie de la mitraillette à son cou, dit « Prochtchaïtié », enjambe le cadre du vélo, démarre dignement, zigzague sur dix mètres, manque se casser la gueule, renonce. Les voilà tous les deux partis à pied, prendre possession d'autres fiefs de la terre conquise.
Nous rentrons dans la petite maison. Nous restons un bout de temps sans rien dire. Maria pleure en silence. Eh, oui, c'est la guerre. Ils pensent à tout ça, les cons qui la déclenchent? Mais oui, mais oui, mon gars, ils y pensent! Et d'avance ils l'acceptent. Ils l'acceptent très bien, même !
*
Dans la ferme, c'est la nouba. Les non-Allemands du coin fêtent la libération. On entend les oies crier leur dernier cri. Le Schnapps sort de ses cachettes. Un drapeau rouge bricolé d'un lambeau de jupe cloué sur un bâton apparaît au-dessus du porche. Je dis à Maria que j'ai pas envie de rester là. Elle me répond qu'ailleurs ce sera pareil. Oui, mais on n'aura pas vu. Je ne pourrai plus jamais voir ces gens autrement que traînant ces Allemands à l'abattoir. Elle me demande de rester au moins une journée, le temps de se reposer, elle n'en peut plus. Je dis d'accord, mais je ne veux rien demander à ces mecs-là. Je vais jusqu'à Stavenhagen voir si-je peux trouver de quoi bouffer, c'est à moins de deux kilomètres. D'accord, fais vite. Enferme-toi à clef, n'ouvre à personne. N'aie pas peur. Et bon, je m'en vais faire le marché.
La petite route court parallèlement à la grand-route de Stavenhagen. Dès que j'ai dépassé le talus qui, jusqu'ici, me masquait la grand-route, le lointain cliquetis d'engrenages auquel, depuis cette nuit, mes oreilles se sont tellement habituées qu'il fait partie du paysage devient soudain tonnerre d'apocalypse. Au-dessus de moi,, au ras des herbes folles, de longs tubes de canons foncent vers l'Ouest. A mesure que j'avance, les tourelles émergent, puis les carapaces des chars géants. Les chenilles monstrueuses mordent l'asphalte, le rejettent par plaques sur les côtés. Agglutinée en grappes hilares, une cohue bariolée de troufions saouls couvre les blindages.
Les Russes se paient une orgie de victoire. L'enfer de Stalingrad débouche sur ce carnaval. Ils se sont déguisés avec le contenu suprêmement cocasse des armoires occidentales : soutien-gorge passés par-dessus l'uniforme, slips roses à dentelles noires en guise de bonnets, support-jarretelles, redingotes et hauts-de-forme — Zylinder! —, parapluies et ombrelles, dessus de lit drapés en toges, toute la chienlit qu'inlassablement réinvente la fantaisie du troufion en terre conquise, ils la découvrent, ravis. Ils grattent des balalaïkas, ils étirent des accordéons, ils soufflent dans des harmonicas, ils chantent à bouches larges ouvertes, mais on n'entend rien, rien que l'hallucinant vacarme des trains de chenilles et des moteurs poussés au maximum.
Parfois, sur la tourelle, suprême trophée, une jeune femme allemande, couronnée de fleurs, hébétée ou saoule perdue, que le tourbillon emporte et qu'il recrachera un peu plus loin.