Aux premières maisons, je dois soudain me jeter presque dans le fossé. Un attelage fantastique fonce sur moi. Je suis en plein Michel Strogoff. Une télègue ! Une télègue, comme dans les romans russes! Une longue poutre avec deux espèces de râteliers formant un V, voilà toute la caisse. C'est posé sur deux poutres formant essieux, quatre roues dégingandées, cerclées de fer... Autour de la tête du cheval, en auréole, le grand demi-cercle de bois décoré de zigzags et de fleurettes enragées. Assis de côté sur un brancard, les pieds traînant presque à terre, le troufion charretier fait claquer un fouet interminable — la « nagaïka » des chansons! — et le cheval va un galop d'enfer, les roues sautent chacune pour soi sur les cailloux, tout le bazar se tortille et rebondit en grande déglingue comme une araignée saoule, davaï, davaï ! Il en passe comme ça tout un convoi, l'une derrière l'autre. Certaines sont attelées de plusieurs chevaux en enfilade, toujours au grand galop. Il y a de tout, là-dedans : des fûts de carburant, des sacs de patates, même des caisses d'obus, davaï, davaï! Je comprends maintenant pourquoi l'Armée Rouge devait marquer un temps d'arrêt après chaque bond en avant de ses blindés...
A l'entrée de la ville, ça me fait drôle de voir « Stavenhagen » calligraphié en caractères cyrilliques. La ville n'a pas trop souffert. Toutes les portes des maisons béent. Des soldats russes entrent et sortent, la plupart titubants. Au carrefour avec la route du nord, une femme-soldat règle la circulation. Même uniforme que les hommes, sauf la jupe. Elle est trapue, porte un chignon et a l'air spécialement peau de vache. Tiens, ça a dérouillé, par ici. C'était pourtant intact quand nous sommes passés, hier.
Un soldat m'interpelle. Un sous-off, je pense. Il me colle un revolver sur le ventre, je lève les mains, il me demande ce que je fous dehors et pourquoi j'ai pas de brassard. Je lui dis que je suis français, il rit, rengaine son truc, m'embrasse sur la bouche. Je lui demande où je peux trouver de quoi bouffer. Il ouvre grands ses deux bras, m'offre la ville entière : « Sers-toi, petit frère, toute l'Allemagne est à toi ! Entre partout, tu es partout chez toi, prends ce que tu veux, ne te laisse pas attendrir, tu ne leur en feras jamais autant qu'ils t'en ont fait ! »
Je lui demande si ça s'est battu, ici. Il me dit non, presque rien. La ville était déclarée ville ouverte, drapeau blanc, le maire et notre commandant s'étaient mis d'accord, tout ça, et voilà que le groupe local de la Hitlerjugend, avec le fils du maire à sa tête, a dit que eux ne se rendraient pas, que les vieux étaient tous des lâches, et voilà : ils se sont enfermés dans la mairie et, quand nos troupes sont entrées, ils ont tiré dessus à coups de grenades et de Panzerfaust. Nous, qu'est-ce qu'on a fait? On s'est retirés, on a fait venir l'aviation, on a bombardé la mairie et on a un peu cogné tout autour. Et puis on est revenus, et tous les* Hitlerjugend qui n'étaient pas morts, on les a fusillés. Cette graine de fascistes, c'est des vrais chiens enragés !
Je dis voilà, voilà... Il me dit mais d'où ça vient que tu parles russe comme ça? Je lui explique. Il est tout content. Il m'embrasse encore. Je lui dis bon, salut, mais il s'effare : « T'as pas de revolver ? T'es fou ! Tu les connais pas, ces Allemands, des vrais fumiers ! S'ils peuvent te choper dans un coin, t'es bon ! » Il décroche son étui, me le tend. « Tiens, prends ça, il est pas réglementaire, je l'ai pris à un Allemand. Et surtout, ne tourne jamais le dos, t'as compris? Jamais le dos! »
Me voilà bien monté ! J'ai jamais eu en main la moindre arme à feu, je me sens plutôt emmerdé. Suffirait qu'un autre Russkoff me voit avec ça en poigne, me prenne pour un Allemand et, avant toute explication, m'envoie la giclée ! Dès que le gars a tourné le coin, je balance discrètement le pétard dans l'égout.
Bon. A manger. Les boutiques sont béantes, et vides. Des gens de toutes les nationalités de l'Europe, sauf l'allemande, entrent et sortent des maisons. Sortent toujours les bras pleins, les épaules chargées. « Tri dnia grabja », m'a dit le Russkoff : trois jours de pillage plus ou moins autorisé. La hiérarchie ferme les yeux. Les soldats russes, apparemment, ne sont guère en quête de nourriture, ni de vêtements, ni d'objets d'ameublement. Ce qui les intéresse, c'est plutôt les bijoux, les petits souvenirs de valeur. Et aussi le Schnapps. J'entre dans le premier immeuble qui se trouve là.
Au rez-de-chaussée, des types se bousculent pour vider les tiroirs. Je monte. Au premier, pareil. Au deuxième, une porte fermée. Je frappe. Comme un con. Pas de réponse, évidemment. Je tourne la poignée, ça s'ouvre, j'entre. Un vestibule, une salle à manger plutôt cossue. Enfin, cossue par rapport à chez nous. La famille est à table. Ils se lèvent, sans un mot, se rangent en rang d'oignon, le dos au mur. Résignés. Ils portent tous un brassard blanc.
Bien emmerdé, moi. Le vieux déboucle sa montre-bracelet, me la tend. Je dis « Nein !» Il a peur. Il me dit « Wir haben kein Geld ! » Nous n'avons pas d'argent. Il lui vient une idée. « Wollen Sie Zucker? » Du sucre? Il me fait signe de le suivre. Il a tellement peur que ses jambes flageolent. J'ai donc l'air d'une telle crapule?
Dans une penderie, il écarte des manteaux. Je regarde. Un sac. Un grand sac plein de sucre en poudre. Peut-être cent kilos. Les trésors d'Ali Baba! Ça existe donc, le marché noir! Je plonge mes mains dans le sucre, je plonge ma figure dans le sucre, je m'en fourre plein les joues, j'avale ce bon jus sucré, je m'en ferais crever! Le vieux est parti, discret comme tout. A côté du sac de sucre, il y en a un de nouilles, et un de lentilles. Et un de farine! S'embêtaient pas, les gens d'ici, étaient parés pour la guerre de Cent Ans !
Je dégote trois taies d'oreiller, j'en remplis une de sucre, une de nouilles, une de lentilles. Je trouve un petit sac de papier que je remplis de farine, on se fera des crêpes, ce soir. Je noue tout ça dans un grand torchon, ça fait un paquet lourd comme le diable, j'aurais jamais cru. Pourtant, j'ai presque rien pris, ça se voit même pas, dans les sacs ! Bon. En avant.
Mon fardeau sur les épaules, je reprends la petite route, j'aperçois la petite maison, il est temps que j'arrive, je m'écroule. La tête de Maria devant ce que je rapporte ! J'en ris d'avance.
La porte est grande ouverte. Je laisse tomber le paquet sur la table, j'appelle. Personne. Elle n'est pas dans la chambre. Elle doit être dehors, derrière, un peu plus loin. Je sors. Et, soudain, je revois la chambre. Je rentre, comme fou, je cours à la chambre. C'est bien ça : il n'y a plus rien. Plus de vêtements, plus de valises, ni la sienne ni la mienne, rien. Même les couvertures sont parties. La panique me hurle dans le ventre.
Je cours à la ferme. Je tombe sur un Polak, sous le porche. Pas trop trop bourré. Il me dit que des Russes sont venus, dans un camion, ils ramassaient les femmes russes. Maria n'a pas eu le temps de se cacher, elle a dit qu'elle était française, que son mari allait revenir tout de suite, ils lui ont dit ta gueule, ils ont jeté toutes les affaires dans le camion, ils sont partis. Elle voulait t'écrire un mot, mais le soldat a dit « Davaï ! Davaï ! » et ils sont partis. Elle pleurait, tu sais.
Je lui demande s'il a idée où ils sont allés. Il me dit qu'il lui semble avoir entendu « Neubrandenburg », mais il n'est pas sûr. Ils sont passés il y a longtemps? Deux heures, un peu plus, un peu moins. Bon sang! Ils ont traversé Stavenhagen pendant que je m'extasiais devant du sucre en poudre, comme un con !
J'ai tout fait comme un con. Il ne fallait pas la quitter, jamais, jamais, pas un instant, ne jamais lâcher sa main! La guerre, Ducon, tu sais ce que c'est? Tu rêves, tu vois rien, t'es pas là? Con, con triple con, crève!
L'angoisse monte, monte, me bouffe tout vivant.
Je laisse tout là et je file vers Neubrandenburg, en manches de chemise, tel que j'étais sorti ce matin.