Выбрать главу

— J’ai passé vingt ans au service de Nicéphore Ducas ! continua le vieil homme. Ce furent les meilleures années de ma vie.

— Pourquoi es-tu parti ? lui demandai-je.

Il leva son bras mutilé.

— Ils m’ont pris en train de voler des livres. J’étais scribe, et j’avais très envie de garder certains des livres que je copiais. Nicéphore en avait tant ! Cinq ou six livres ne lui auraient pas manqué ! Mais ils m’ont pris et j’ai perdu la main, et mon emploi. C’était il y a dix ans.

— Et ton nez ?

— Durant cet hiver si rude, il y a six ans, j’ai volé un baril de poissons. Je suis un piètre voleur, et je me suis encore fait prendre.

— Comment vis-tu ?

Il sourit.

— Grâce à la charité publique. En mendiant. Pourrais-tu partager un nomisma d’argent avec un malheureux vieillard ?

J’examinai les pièces que j’avais emportées. Par déveine, toutes mes pièces d’argent étaient très anciennes, datant du Ve et du VIe siècle, et n’étaient plus en circulation depuis longtemps ; si le vieillard tentait d’en passer une, il serait arrêté en étant soupçonné d’avoir volé quelque collectionneur de la noblesse, et perdrait certainement son autre main. Aussi ai-je pressé dans sa main un beau besant d’or du début du XIe siècle. Il le fixa d’un air incrédule.

— Je suis à vous, noble seigneur ! cria-t-il. Je suis à vous !

— Alors, viens avec moi dans la taverne la plus proche, et tu répondras à quelques questions, répondis-je.

— Avec plaisir ! Avec plaisir !

J’ai acheté du vin, puis je l’ai longuement interrogé sur la généalogie des Ducas. C’était difficile pour moi de regarder son visage mutilé, et, pendant qu’il parlait, je gardais les yeux posés sur son épaule ; mais il paraissait habitué à cela. Il possédait toutes les informations que je désirais, car l’un de ses travaux pendant qu’il était au service des Ducas avait été de recopier les archives de la famille.

Nicéphore, dit-il, avait alors quarante-cinq ans, étant né en 1130. L’épouse de Nicéphore était née Zoé Catacalon, et ils avaient sept enfants : Siméon, Jean, Léon, Basile, Hélène, Théodosie et Zoé. Nicéphore était le fils aîné de Nicétas Ducas, né en 1106 ; l’épouse de Nicétas, qu’il avait épousée en 1129, était née Irène Cerularius. Nicétas et Irène avaient eu cinq autres enfants : Michel, Isaac, Jean, Romain et Anne. Le père de Nicétas avait été Léon Ducas, né en 1070 ; Léon avait épousé Pulchérie Botaniates en 1100 et leurs enfants, à part Nicétas, se prénommaient Siméon, Jean, Alexandre…

La récitation continua, faisant remonter les Ducas vers l’aube de Byzance, à travers le Xe siècle, le IXe, le VIIIe ; les noms devinrent alors plus imprécis : il y avait des trous dans les archives, le vieil homme fronçait les sourcils, cherchait dans sa mémoire, s’excusant pour les dates incertaines. J’essayai plusieurs fois de l’arrêter, mais il n’y avait rien à faire, et il bredouilla finalement quelques mots sur un Tiberius Ducas du VIIe siècle dont l’existence, dit-il, était incertaine.

— Vous comprenez, continua-t-il, tout ceci n’est que l’ascendance de Nicéphore Ducas. La famille impériale est une branche distincte, que je peux vous détailler depuis les Comnènes jusqu’à l’empereur Constantin X et ses ancêtres, qui…

Ces Ducas-là ne m’intéressaient pas, bien qu’ils me fussent vaguement apparentés. Si je voulais connaître l’ascendance des Ducas impériaux, je pouvais la trouver dans Gibbon. Je n’étais concerné que par ma branche plus humble de la famille, rejeton de la lignée impériale. Grâce à ce malheureux scribe proscrit, je connaissais maintenant la généalogie de ces Ducas à travers trois siècles d’histoire byzantine, jusqu’à Nicéphore. Et je connaissais déjà la suite de la lignée, depuis Siméon d’Albanie, le fils de Nicéphore, jusqu’au multi-arrière-petit-fils de Siméon, Manuel Ducas d’Argyrokastro, dont la fille aînée avait épousé Nicolas Markezinis, et ensuite à travers la famille des Markezinis jusqu’à ce qu’une fille Markezinis épousât un Passilidis et donnât mon estimable grand-père Constantin, dont la fille Diana se maria avec Judson Daniel Elliott II et mit au monde ce moi-même ultime que je suis.

— Voilà pour t’avoir dérangé, dis-je, et je donnai au scribe une autre pièce d’or avant de sortir rapidement de la taverne tandis qu’il bafouillait encore des remerciements stupéfaits.

Je savais que Metaxas serait fier de moi. Un peu jaloux, même – car en peu de temps j’avais dressé un arbre généalogique plus grand que le sien. Le sien remontait jusqu’au Xe siècle, le mien (avec quelques imprécisions) jusqu’au VIIe. Bien sûr, il avait une liste détaillée de plusieurs centaines de ses ancêtres, et je n’avais de précisions que sur quelques douzaines des miens, mais il avait commencé bien des années avant moi.

J’ai réglé soigneusement mon chrono et j’ai sauté jusqu’au 27 décembre 537. La rue était sombre et silencieuse. Je suis rentré vivement dans l’auberge. Moins de trois minutes s’étaient écoulées depuis mon départ, bien que j’eusse passé huit heures en 1175. Mes touristes dormaient profondément. Tout allait bien.

J’étais content de moi. À la clarté d’une chandelle, j’écrivis les détails de la lignée des Ducas sur un morceau de vieux vélin. Je n’avais pas vraiment l’intention de faire quelque chose de ma généalogie. Je ne voulais pas tuer mes ancêtres, comme Capistrano, ni les séduire, comme Metaxas. Je désirais simplement me flatter un peu d’avoir des Ducas comme ancêtres. Certaines personnes n’ont pas d’ancêtres du tout.

33.

Je ne pense pas avoir été l’égal de Metaxas, mais j’ai donné à mes clients un honnête panorama de Byzance. C’était un sacré bon boulot, surtout pour la première fois.

Nous avons vu tous les événements importants, et quelques événements mineurs. Je leur ai montré le baptême de Constantin le Foireux ; la destruction des icônes sous Léon III ; l’invasion bulgare en 813 ; les arbres de bronze plaqué or dans la Salle Magnaure de Théophile ; les débauches de Michel l’ivrogne ; l’arrivée de la première croisade en 1096 et 1097 ; l’arrivée beaucoup plus désastreuse de la quatrième croisade en 1204 ; la reconquête de Constantinople par les Byzantins en 1261, et le couronnement de Michel VIII ; en bref, tout ce qui comptait.

Mes clients aimaient cela. Comme la plupart des touristes temporels, ils adoraient les émeutes, les insurrections, les rébellions, les sièges, les massacres, les invasions et les incendies.

— Quand allez-vous nous montrer l’assaut des Turcs ? n’arrêtait pas de me demander l’agent immobilier de l’Ohio. Je voudrais voir ces sacrés Turcs dévaster la ville !

— Nous en approchons, lui répondis-je.

Je leur ai d’abord montré Byzance dans les années du déclin, sous la dynastie des Paléologues.

— La plus grande partie de l’Empire a été perdue, ai-je dit quand nous avons redescendu la ligne jusqu’en 1275. Les Byzantins pensent et construisent maintenant sur une petite échelle. Disons que c’est plus intime. Voici la petite église Sainte-Marie-des-Mongols, construite pour une fille bâtarde de Michel VIII qui fut mariée pendant une courte période à un khan mongol. Vous voyez ce charme ? Cette simplicité ?