Après cette petite expérience personnelle je ne peux que tenir pour bêtes les propos sur la brutalisation et la violence de Stravinski. Il a aimé son vieux maître comme j'ai aimé le mien. En ajoutant aux mélodies du XVIIIe siècle les dissonances du XXe, peut-être imaginait-il qu'il intriguerait son maître dans l'au-delà, qu'il lui confierait quelque chose d'important sur notre époque, voire qu'il l'amuserait. Il avait besoin de s'adresser à lui, de lui parler. La transcription ludique d'une œuvre ancienne était pour lui comme une façon d'établir une communication entre les siècles.
TRANSCRIPTION LUDIQUE SELON KAFKA
Curieux roman, L'Amérique de Kafka: en effet, pourquoi ce jeune prosateur de vingt-neuf ans a-t-il situé son premier roman dans un continent où il n'a jamais mis les pieds? Ce choix montre une intention claire: ne pas faire du réalisme; encore mieux: ne pas faire du sérieux. Il ne s'est même pas efforcé de pallier son ignorance par des études; il s'est créé son idée de l'Amérique d'après une lecture de second ordre, d'après des images d'Épinal, et, en effet, l'image de l'Amérique dans son roman est faite (intentionnellement) de clichés; en ce qui concerne les personnages et l'affabulation, l'inspiration principale (comme il l'avoue dans son journal), c'est Dickens, spécialement son David Copperfield (Kafka qualifie le premier chapitre de L'Amérique de "pure imitation" de Dickens): il en reprend les motifs concrets (il les énumère: "L'histoire du parapluie, des travaux forcés, les maisons sales, la bien-aimée dans une maison de campagne"), il s'inspire des personnages (Karl est une tendre parodie de David Copperfield) et surtout de l'atmosphère où baignent tous les romans de Dickens: le sentimentalisme, la distinction naïve entre les bons et les mauvais. Si Adorno parle de la musique de Stravinski comme d'une "musique faite d'après la musique", L'Amérique de Kafka est une "littérature faite d'après la littérature" et elle est même, dans ce genre, une œuvre classique, sinon fondatrice.
La première page du roman: dans le port de New York, Karl est en train de sortir du bateau quand il se rend compte qu'il a oublié son parapluie dans la cabine. Pour pouvoir aller le chercher, avec une crédulité à peine croyable, il confie sa valise (lourde valise où il a tout son avoir) à un inconnu: bien sûr, il perdra ainsi et la valise et le parapluie. Dès les premières lignes, l'esprit de parodie ludique fait naître un monde imaginaire où rien n'est tout à fait probable et où tout est un peu comique.
Le château de Kafka qui n'existe sur aucune carte du monde n'est pas plus irréel que cette Amérique conçue à l'image-cliché de la nouvelle civilisation du gigantisme et de la machine. Dans la maison de son oncle sénateur, Karl trouve un bureau qui est une machine extraordinairement compliquée, avec une centaine de cases obéissant aux ordres d'une centaine de boutons, objet à la fois pratique et tout à fait inutile, à la fois miracle technique et non-sens. J'ai compté dans ce roman dix de ces mécanismes merveilleux, amusants et invraisemblables, depuis le bureau de l'oncle, la dédaléenne villa de campagne, l'hôtel Occidental (architecture monstrueusement complexe, organisation diaboliquement bureaucratique), jusqu'au théâtre d'Oklahoma, lui aussi immense administration insaisissable. Ainsi, c'est par la voie du jeu parodique (du jeu avec des clichés) que Kafka a abordé pour la première fois son plus grand thème, celui de l'organisation sociale labyrinthique où l'homme se perd et va à sa perte. (Du point de vue génétique: c'est dans le mécanisme comique du bureau de l'oncle que se trouve l'origine de l'administration terrifiante du château). Ce thème, si grave, Kafka a pu le saisir non pas par la voie d'un roman réaliste, fondé sur une étude à la Zola de la société, mais justement par cette voie apparemment frivole d'une "littérature faite d'après la littérature" qui a donné à son imagination toute la liberté nécessaire (liberté d'exagérations, d'énormités, d'improbabilités, liberté d'inventions ludiques).
SÉCHERESSE DU CŒUR DISSIMULÉE DERRIÈRE LE STYLE DÉBORDANT DE SENTIMENTS
On trouve dans L'Amérique beaucoup de gestes sentimentaux inexplicablement excessifs. La fin du premier chapitre: Karl est déjà prêt à partir avec son oncle, le chauffeur reste, abandonné dans la cabine du capitaine. C'est alors (je souligne les formules-clés) que "Karl alla trouver le chauffeur, sortit la main droite que l'homme tenait enfoncée dans sa ceinture, et la tint en jouant dans la sienne... Karl faisait aller et venir ses doigts entre ceux du chauffeur qui regardait à la ronde, les yeux brillants, comme s'il connaissait un bonheur immense mais pour lequel personne ne pouvait lui en vouloir".
""Il faut te défendre, dire oui et non, autrement les gens ne pourront pas savoir la vérité. Il faut que tu me jures que tu m'obéiras car, je ne le crains pas sans motif, je ne pourrai plus t'aider du tout". Et Karl se mit à pleurer en baisant la main du chauffeur; il prenait cette main crevassée et presque sans vie, et la pressait contre ses joues comme un trésor auquel il était contraint de renoncer. Mais déjà l'oncle sénateur était à ses côtés et, bien que ne le contraignant qu'avec la plus grande douceur, l'entraînait loin de là..."
Un autre exemple: À la fin de la soirée dans la villa de Pollunder, Karl explique longuement pourquoi il veut retourner chez son oncle. "Pendant ce long discours de Karl, M. Pollunder avait écouté attentivement; souvent, surtout quand on mentionnait l'oncle, il avait pressé Karl contre lui..."
Les gestes sentimentaux des personnages ne sont pas seulement exagérés, ils sont déplacés. Karl connaît le chauffeur depuis à peine une heure et n'a aucune raison de s'attacher à lui si passionnément. Et si on finit par croire que le jeune homme est naïvement attendri par la promesse d'une amitié virile, on reste d'autant plus étonné qu'une seconde plus tard il se laisse entraîner loin de son nouvel ami si facilement, sans aucune résistance.
Pollunder pendant la scène du soir sait bien que l'oncle a déjà chassé Karl de chez lui; c'est pourquoi il le serre affectueusement contre lui. Pourtant, au moment où Karl est en train de lire en sa présence la lettre de l'oncle et apprend son sort pénible, Pollunder ne lui manifeste plus aucune affection et ne lui procure aucune aide.
Dans L'Amérique de Kafka on se trouve dans un univers de sentiments déplacés, mal placés, exagérés, incompréhensibles ou, au contraire, bizarrement absents. Dans son journal, Kafka caractérise les romans de Dickens par les mots: "Sécheresse du cœur dissimulée derrière un style débordant de sentiments". Tel est, en effet, le sens de ce théâtre des sentiments ostensiblement manifestés et immédiatement oubliés qu'est ce roman de Kafka. Cette "critique de la sentimentalité" (critique implicite, parodique, drôle, jamais agressive) vise non seulement Dickens, mais le romantisme en général, elle vise ses héritiers, contemporains de Kafka, notamment les expressionnistes, leur culte de l'hystérie et de la folie; elle vise toute la Sainte Église du cœur; et, encore une fois, elle rapproche l'un de l'autre ces deux artistes apparemment si différents que sont Kafka et Stravinski.
UN PETIT GARÇON EN EXTASE
Bien sûr, on ne peut pas dire que la musique (toute la musique) est incapable d'exprimer les sentiments; celle de l'époque du romantisme est authentiquement et légitimement expressive; mais même à propos de cette musique on peut dire: sa valeur n'a rien de commun avec l'intensité des sentiments qu'elle provoque. Car la musique est capable d'éveiller puissamment des sentiments sans aucun art musical. Je me rappelle mon enfance: assis au piano je m'adonnais aux improvisations passionnées pour lesquelles me suffisaient un accord ut mineur et la sous-dominante fa mineur, joués fortissimo et sans fin. Les deux accords et le motif mélodique primitif perpétuellement répétés m'ont fait vivre une intense émotion qu'aucun Chopin, qu'aucun Beethoven ne m'a jamais procurée. (Une fois, mon père, musicien, tout furieux - je ne l'ai jamais vu furieux ni avant ni après, - accourut dans ma chambre, me souleva du tabouret et me porta dans la salle à manger pour me déposer, avec un dégoût à peine dominé, sous la table).