Edouard Goldstücker, kafkologue tchèque, dans sa préface pour l'édition praguoise du Procès en 1964, a condamné K. avec une pareille sévérité même si son vocabulaire n'était pas marqué, comme chez Brod, de théologie mais de sociologie marxi-sante: "Joseph K. est coupable parce qu'il a permis que sa vie se fût mécanisée, automatisée, aliénée, qu'elle se fût adaptée au rythme stéréotypé de la machine sociale, qu'elle se fût laissé priver de tout ce qui était humain; ainsi K. a transgressé la loi à laquelle, selon Kafka, toute l'humanité est soumise et qui dit: "Sois humain"." Après avoir subi un terrible procès stalinien où on l'accusa de crimes imaginaires, Goldstücker passa, dans les années cinquante, quatre ans en prison. Je me demande: victime lui-même d'un procès, comment a-t-il pu, quelque dix ans plus tard, intenter un autre procès contre un autre accusé aussi peu coupable que lui-même?
Selon Alexandre Vialatte (L'Histoire secrète du Procès, 1947), le procès dans le roman de Kafka est celui que Kafka instruit contre lui-même, K. n'étant que son alter ego: Kafka avait rompu ses fiançailles avec Felice, et le futur beau-père "était venu de Malmô exprès pour juger le coupable. La chambre de l'hôtel d'Ascanie où se déroulait cette scène (en juillet 1914) faisait à Kafka l'effet d'un tribunal... Le lendemain il attaquait La Colonie pénitentiaire et Le Procès. Le crime de K., nous l'ignorons, et la morale courante l'absout. Et cependant son "innocence" est diabolique... K. a contrevenu de mystérieuse façon aux lois d'une mystérieuse justice qui n'a aucune commune mesure avec la nôtre... Le juge est docteur Kafka, l'accusé est docteur Kafka. Il plaide coupable d'innocence diabolique".
Pendant le premier procès (celui que raconte Kafka dans son roman) le tribunal accuse K. sans indiquer le crime. Les kafkologues ne s'étonnent pas qu'on puisse accuser quelqu'un sans dire pourquoi et ne s'empressent pas de méditer cette situation inédite, jamais examinée dans aucune œuvre littéraire. Au lieu de cela, ils se mettent à jouer le rôle de procureurs dans un nouveau procès qu'ils intentent eux-mêmes contre K. en essayant cette fois d'identifier la vraie faute de l'accusé. Brod: il n'est pas capable d'aimer! Goldstucker: il a consenti que sa vie se fut mécanisée! Vialatte: il a rompu ses fiançailles! Il faut leur accorder ce mérite: leur procès contre K. est aussi kafkaïen que le premier. Car si dans son premier procès K. n'est accusé de rien, dans le deuxième il est accusé de n'importe quoi, ce qui revient au même parce que dans les deux cas une chose est claire: K. est coupable non pas parce qu'il a commis une faute mais parce qu'il a été accusé. Il est accusé, donc il faut qu'il meure.
CULPABILISATION
Il n'y a qu'une seule méthode pour comprendre les romans de Kafka. Les lire comme on lit des romans. Au lieu de chercher dans le personnage de K. le portrait de l'auteur et dans les paroles de K. un mystérieux message chiffré, suivre attentivement le comportement des personnages, leurs propos, leur pensée, et essayer de les imaginer devant ses yeux. Si on lit ainsi Le Procès, on est, dès le début, intrigué par l'étrange réaction de K. à l'accusation: sans avoir rien fait de mal (ou sans savoir ce qu'il a fait de mal), K. commence aussitôt à se comporter comme s'il était coupable. Il se sent coupable. On l'a rendu coupable. On l'a culpabilisé.
Autrefois, entre "être coupable" et "se sentir coupable" on ne voyait qu'un rapport tout simple: se sent coupable qui est coupable. Le mot "culpabiliser", en effet, est relativement récent; en français il fut utilisé pour la première fois en 1966 grâce à la psychanalyse et à ses innovations terminologiques; le substantif dérivé de ce verbe ("culpabilisation") fut créé deux ans plus tard, en 1968. Or, longtemps avant, la situation jusqu'alors inexplorée de la culpabilisation a été exposée, décrite, développée dans le roman de Kafka, sur le personnage de K. et ce aux différents stades de son évolution:
Stade 1: Lutte vaine pour la dignité perdue. Un homme absurdement accusé et qui ne doute pas encore de son innocence est gêné de voir qu'il se comporte comme s'il était coupable. Se comporter en coupable et ne pas l'être a quelque chose d'humiliant, ce qu'il s'efforce de dissimuler. Cette situation exposée dans la première scène du roman est condensée, au chapitre suivant, dans cette blague d'une énorme ironie:
Une voix inconnue téléphone à K.: il devra être interrogé le dimanche suivant dans une maison d'un faubourg. Sans hésiter, il décide d'y aller; par obéissance? par peur? oh non, l'automystification fonctionne automatiquement: il veut y aller pour en finir vite avec les casse-pieds qui lui font perdre son temps avec leur procès stupide ("le procès se nouait et il fallait lui faire face, pour que cette première séance soit aussi la dernière"). Tout de suite après, son directeur l'invite chez lui pour le même dimanche. L'invitation est importante pour la carrière de K. Renoncera-t-il donc à la convocation grotesque? Non; il décline l'invitation du directeur puisque, sans vouloir se l'avouer, il est déjà subjugué par le procès.
Donc, le dimanche il y va. Il se rend compte que la voix qui lui a donné l'adresse au téléphone a oublié d'indiquer l'heure. Peu importe; il se sent pressé et il court (oui, littéralement, il court, en allemand: er lief) à travers toute la ville. Il court pour arriver à temps, bien qu'aucune heure ne lui ait été indiquée. Admettons qu'il ait des raisons d'arriver le plus tôt possible; mais en ce cas, au lieu de courir, pourquoi ne pas prendre un tramway qui passe d'ailleurs dans la même rue? Voilà la raison: il refuse de prendre le tramway car "il n'avait nulle envie de s'abaisser devant la commission en faisant preuve d'une ponctualité excessive". Il court vers le tribunal, mais il y court en tant qu'homme fier qui ne s'abaisse jamais.
Stade 2: Épreuve de force. Enfin, il arrive dans une salle où il est attendu. "Vous êtes donc artisan peintre", dit le juge, et K., devant le public qui remplit la salle, réagit avec brio à la ridicule méprise: "Non, je suis premier fondé de pouvoir dans une grande banque", et puis, dans un long discours, il fustige l'incompétence du tribunal. Encouragé par des applaudissements, il se sent fort et, selon le cliché bien connu de l'accusé devenu accusateur (Welles, admirablement sourd à l'ironie kafkaïenne, s'est laissé avoir par ce cliché), il défie ses juges. Le premier choc arrive quand il aperçoit les insignes sur le col de tous les participants et comprend que le public qu'il pensait séduire n'est composé que de "fonctionnaires du tribunal... réunis ici pour écouter et espionner". Il s'en va et, à la porte, le juge d'instruction l'attend pour l'avertir: "Vous vous êtes privé vous-même de l'avantage qu'un interrogatoire représente toujours pour un accusé". K. s'exclame: "Bande de crapules! Tous vos interrogatoires, je vous en fais cadeau!"
On ne comprendra rien à cette scène sans la voir dans ses rapports ironiques avec ce qui succède immédiatement à l'exclamation révoltée de K. par laquelle finit le chapitre. Voilà les premières phrases du chapitre suivant: "K. attendit de jour en jour la semaine suivante une nouvelle convocation; il n'arrivait pas à imaginer qu'on eût pris à la lettre son refus d'être interrogé, et, n'ayant encore rien reçu le samedi soir, il supposa qu'il était tacitement convoqué pour la même heure dans le même bâtiment. C'est pourquoi il s'y rendit de nouveau le dimanche..."