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Stade 3: Socialisation du procès. L'oncle de K. arrive un jour de la campagne, alarmé par le procès qu'on mène contre son neveu. Fait remarquable: le procès est on ne peut plus secret, clandestin, dirait-on, et pourtant tout le monde est au courant. Autre fait remarquable: personne ne doute que K. soit coupable. La société a déjà adopté l'accusation en y ajoutant le poids de son approbation (ou de son non-désaccord) tacite. On s'attendrait à un étonnement indigné: "Comment a-t-on pu t'accuser? Pour quel crime, au fait?" Or, l'oncle ne s'étonne pas. Il est seulement effrayé à l'idée des conséquences que le procès aura pour toute la parenté.

Stade 4: Autocritique. Pour se défendre contre le procès qui refuse de formuler l'accusation, K. finit par chercher lui-même la faute. Où s'est-elle cachée? Certainement, quelque part dans son curriculum vitae. "Il lui fallait se remémorer toute sa vie, jusque dans les actes et les événements les plus infimes, puis l'exposer et l'examiner sous tous les aspects".

La situation est loin d'être irréelle: c'est ainsi, en effet, qu'une femme simple, traquée par la malchance, se demandera: qu'ai-je fait de mal? et commencera à fouiller son passé, en examinant non seulement ses actes mais aussi ses paroles et ses pensées secrètes pour comprendre la colère de Dieu.

La pratique politique du communisme a créé pour cette attitude le mot autocritique (mot utilisé en français, dans son sens politique, vers 1930; Kafka ne l'utilisait pas). L'usage que l'on a fait de ce mot ne répond pas exactement à son étymologie. Il ne s'agit pas de se critiquer (séparer les bons côtés des mauvais avec l'intention de corriger les défauts), il s'agit de trouver sa faute pour pouvoir aider l'accusateur, pour pouvoir accepter et approuver l'accusation.

Stade 5: Identification de la victime à son bourreau. Dans le dernier chapitre, l'ironie de Kafka atteint son horrible sommet: deux messieurs en redingote viennent pour K. et l'emmènent dans la rue. Il se rebiffe d'abord, mais bientôt il se dit: "La seule chose que je puisse faire maintenant... c'est de garder jusqu'à la fin la clarté de mon raisonnement... dois-je montrer maintenant que je n'ai rien appris pendant une année de procès? Dois-je partir comme un imbécile qui n'a rien pu comprendre?.."

Puis, il voit de loin des sergents de ville en train de faire les cent pas. L'un d'eux s'approche de ce groupe qui lui paraît suspect. À ce moment, K., de sa propre initiative, entraîne de force les deux messieurs, se mettant même à courir avec eux afin d'échapper aux sergents qui, pourtant, pourraient perturber et, peut-être, qui sait? empêcher l'exécution qui l'attendait.

Enfin, ils arrivent à destination; les messieurs se préparent à l'égorger et à ce moment une idée (son ultime autocritique) traverse la tête de K.: "Son devoir eût été de prendre lui-même ce couteau... et de se l'enfoncer dans le corps". Et il déplore sa faiblesse: "Il ne pouvait pas faire ses preuves complètement, il ne pouvait décharger les autorités de tout le travail; la responsabilité de cette dernière faute incombait à celui qui lui avait refusé le reste de force nécessaire".

PENDANT COMBIEN DE TEMPS L'HOMME PEUT-IL ÊTRE CONSIDÉRÉ COMME IDENTIQUE À LUI-MÊME?

L'identité des personnages de Dostoïevski réside dans leur idéologie personnelle qui, d'une façon plus ou moins directe, détermine leur comportement. Kirilov, des Démons, est complètement absorbé par sa philosophie du suicide qu'il considère comme la manifestation suprême de la liberté. Kirilov: une pensée devenue homme. Mais l'homme, dans la vie réelle, est-il vraiment une projection si directe de son idéologie personnelle? Dans La Guerre et la Paix, les personnages de Tolstoï (notamment Pierre Bézoukhov et André Bolkonsky) ont eux aussi une intellectualité très riche, très développée, mais celle-ci est changeante, protéiforme, si bien qu'il est impossible de les définir à partir de leurs idées qui, dans chaque phase de leur vie, sont différentes. Tolstoï nous offre ainsi une autre conception de ce qu'est l'homme: un itinéraire; un chemin sinueux; un voyage dont les phases successives sont non seulement différentes, mais représentent souvent la négation totale des phases précédentes.

J'ai dit chemin, et ce mot risque de nous fourvoyer car l'image du chemin évoque un but. Or, vers quel but mènent ces chemins qui ne finissent que fortuitement, interrompus par le hasard d'une mort? Il est vrai que Pierre Bézoukhov, à la fin, arrive à l'attitude qui semble le stade idéal et finaclass="underline" il croit alors comprendre qu'il est vain de chercher toujours un sens à sa vie, de se battre pour telle ou telle cause; Dieu est partout, dans toute la vie, dans la vie de tous les jours, il suffit donc de vivre tout ce qui est à vivre et de le vivre avec amour: et il s'attache, heureux, à sa femme et à sa famille. Le but atteint? Atteint le sommet qui fait que, a posteriori, toutes les étapes précédentes du voyage deviennent de simples marches d'escalier? Si tel était le cas, le roman de Tolstoï perdrait son ironie essentielle et se rapprocherait d'une leçon de morale romancée. Ce qui n'est pas le cas. Dans l'Épilogue qui résume ce qui s'est passé huit ans après, on voit Bézoukhov quitter pour un mois et demi sa maison et sa femme afin de se consacrer à Pétersbourg à une activité politique semi-clandestine. Une nouvelle fois il est donc prêt à chercher un sens à sa vie, à se battre pour une cause. Les chemins ne finissent pas et ne connaissent pas de but.

On pourrait dire que les différentes phases d'un itinéraire se trouvent, les unes envers les autres, dans un rapport ironique. Dans le royaume de l'ironie règne l'égalité; cela signifie qu'aucune phase de l'itinéraire n'est moralement supérieure à l'autre. Bolkonsky se mettant au travail pour être utile à sa patrie veut-il racheter ainsi la faute de sa misanthropie antérieure? Non. Pas d'autocritique. À chaque phase du chemin, il a concentré toutes ses forces intellectuelles et morales pour choisir son attitude et il le sait; comment donc pourrait-il se reprocher de ne pas avoir été ce qu'il ne pouvait pas être? Et de même qu'on ne peut juger les différentes phases de sa vie du point de vue moral, de même on ne peut les juger du point de vue de l'authenticité. Impossible de décider quel Bolkonsky était le plus fidèle à lui-même: celui qui s'est écarté de la vie publique ou celui qui s'est livré à elle.

Si les différentes étapes sont si contradictoires, comment déterminer leur dénominateur commun? Quelle est l'essence commune qui nous permet de voir le Bézoukhov athée et le Bézoukhov croyant comme un seul et même personnage? Où se trouve l'essence stable d'un "moi"? Et quelle est la responsabilité morale de Bolkonsky no 2 envers Bolkonsky no 1? Le Bézoukhov ennemi de Napoléon doit-il répondre du Bézoukhov qui était autrefois son admirateur? Quel est le laps de temps pendant lequel on peut considérer un homme comme identique à lui-même?

Seul le roman peut, in concreto, scruter ce mystère, l'un des plus grands que l'homme connaisse; et c'est probablement Tolstoï qui l'a fait le premier.

CONSPIRATION DE DÉTAILS

Les métamorphoses des personnages de Tolstoï apparaissent non pas comme une longue évolution mais comme une illumination subite. Pierre Bézoukhov se transforme d'athée en croyant avec une étonnante facilité. Il suffit pour cela qu'il soit ébranle par la rupture avec sa femme et qu'il rencontre à un relais de poste un voyageur franc-maçon qui lui parle. Cette facilité n'est pas due à une versatilité superficielle. Elle laisse plutôt deviner que le changement visible a été préparé par un processus caché, inconscient, qui soudain explose au grand jour.