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Sans que leur droit soit limité, les auteurs des arts à l'ancienne mode se trouvent d'emblée dans un autre monde où le droit d'auteur est en train de perdre son ancienne aura. Dans ce nouveau climat, ceux qui transgressent les droits moraux des auteurs (les adaptateurs de romans; les fouilleurs de poubelles ayant fait main basse sur les éditions dites critiques des grands auteurs; la publicité dissolvant le patrimoine millénaire dans ses salives roses; les revues republiant tout ce qu'elles veulent sans permission; les producteurs intervenant dans l'œuvre des cinéastes; les metteurs en scène traitant les textes avec une telle liberté que seul un fou pourrait encore écrire pour le théâtre; etc.) trouveront en cas de conflit l'indulgence de l'opinion tandis que l'auteur se réclamant de ses droits moraux risquera de rester sans la sympathie du public et avec un soutien juridique plutôt gêné car même les gardiens des lois ne sont pas insensibles à l'esprit du temps.

Je pense à Stravinski. À son effort gigantesque pour garder toute son œuvre dans sa propre interprétation comme un indestructible étalon. Samuel Beckett se comportait semblablement: il accompagnait le texte de ses pièces d'instructions scéniques de plus en plus détaillées et insistait (contrairement à la tolérance courante) pour qu'elles soient strictement observées; il assistait souvent aux répétitions pour pouvoir approuver la mise en scène et, quelquefois, la faisait lui-même; il a même édité en livre les notes destinées à sa mise en scène allemande de Fin de partie afin qu'elle reste fixée à jamais. Son éditeur et ami, Jérôme Lindon, veille, si nécessaire au prix de procès, à ce que sa volonté d'auteur soit respectée, même après sa mort.

Cet effort maximal pour donner à une œuvre un aspect définitif, complètement achevé et contrôlé par l'auteur, n'a pas son pareil dans l'Histoire. Comme si Stravinski et Beckett ne voulaient pas seulement protéger leur œuvre contre la pratique courante des déformations, mais encore contre un avenir de moins en moins disposé à respecter un texte ou une partition; comme s'ils voulaient donner l'exemple, l'ultime exemple de ce qu'est la conception suprême de l'auteur, de l'auteur qui exige la réalisation entière de ses volontés.

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Kafka a envoyé le manuscrit de sa Métamorphose à une revue dont le rédacteur, Robert Musil, fut prêt à la publier sous la condition que l'auteur l'abrégeât. (Ah! tristes rencontres des grands écrivains!) La réaction de Kafka fut glaciale et aussi catégorique que celle de Stravinski envers Ansermet. Il pouvait supporter l'idée de ne pas être publié mais l'idée d'être publié et mutilé lui fut insupportable. Sa conception de l'auteur était aussi absolue que celle de Stravinski et de Beckett, mais si ceux-ci ont plus ou moins réussi à imposer la leur, lui il échoua. Dans l'histoire du droit d'auteur, cet échec est un tournant.

Quand Brod a publié, en 1925, dans sa Postface de la première édition du Procès, les deux lettres connues comme étant le testament de Kafka, il a expliqué que Kafka savait bien que ses souhaits ne seraient pas exaucés. Admettons que Brod ait dit vrai, que vraiment ces deux lettres n'aient été qu'un simple geste d'humeur, et qu'au sujet d'une éventuelle (très peu probable) publication posthume de ce que Kafka avait écrit tout ait été clair entre les deux amis; en ce cas, Brod, exécuteur testamentaire, pouvait prendre sur lui toute responsabilité et publier ce que bon lui semblait; en ce cas, il n'avait aucun devoir moral de nous informer de la volonté de Kafka qui, selon lui, n'était pas valable ou était dépassée.

Il s'est pourtant hâté de publier ces lettres "testamentaires" et de leur donner tout le retentissement possible; en effet, il était déjà en train de créer la plus grande œuvre de sa vie, son mythe de Kafka, dont l'une des pièces maîtresses était précisément cette volonté, unique dans toute l'Histoire, la volonté d'un auteur qui veut anéantir toute son œuvre. Et c'est ainsi que Kafka est gravé dans la mémoire du public. En concordance avec ce que Brod nous fait croire dans son roman mythographe où, sans nuance aucune, Garta-Kafka veut détruire tout ce qu'il a écrit; à cause de son insatisfaction artistique? ah non, le Kafka de Brod est un penseur religieux; rappelons-le: voulant non pas proclamer, mais "vivre sa foi", Garta ne prêtait pas grande importance à ses écrits, "pauvres échelons qui devaient l'aider à monter vers les cimes". Nowy-Brod, son ami, refuse de lui obéir car même si ce que Garta a écrit n'était que "de simples essais", ceux-ci pouvaient aider des "hommes errant dans la nuit", dans leur quête du "bien supérieur et irremplaçable".

Avec le "testament" de Kafka, la grande légende du saint Kafka-Garta est née, et avec elle aussi une petite légende de son prophète Brod qui, avec une honnêteté pathétique, rend publique la dernière volonté de son ami en confessant en même temps pourquoi, au nom de très hauts principes ("le bien supérieur et irremplaçable"), il s'est décidé à ne pas lui obéir. Le grand mythographe a gagné son pari. Son acte fut élevé au rang de grand geste digne d'imitation. Car, qui pourrait douter de la fidélité de Brod envers son ami? Et qui oserait douter de la valeur de chaque phrase, de chaque mot, de chaque syllabe que Kafka a laissés à l'humanité?

Ainsi Brod a-t-il créé l'exemple à suivre de la désobéissance aux amis morts; une jurisprudence pour ceux qui veulent passer outre la dernière volonté d'un auteur ou divulguer ses secrets les plus intimes.

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En ce qui concerne les nouvelles et les romans non achevés, j'admets volontiers qu'ils devraient mettre tout exécuteur testamentaire dans une situation bien embarrassante. Car parmi ces écrits d'importance inégale se trouvent les trois romans; et Kafka n'a rien écrit de plus grand. Il n'est pourtant nullement anormal qu'à cause de leur inachèvement il les ait rangés dans la colonne des échecs; un auteur peut difficilement croire que la valeur de l'œuvre qu'il n'a pas menée jusqu'au bout soit déjà perceptible, avant son achèvement, dans presque toute sa netteté. Mais ce qu'un auteur est dans l'impossibilité de voir peut apparaître clairement aux yeux d'un tiers. Qu'aurais-je fait moi-même dans la situation de Brod? Le souhait d'un ami mort est pour moi une loi; d'un autre côté, comment détruire trois romans que j'admire infiniment, sans lesquels je ne saurais imaginer l'art de notre siècle? Non, je n'aurais pas pu obéir, dogmatiquement et à la lettre, aux instructions de Kafka. Je n'aurais pas détruit ces romans. J'aurais tout fait pour qu'ils soient édités. J'aurais agi avec la certitude que, dans l'au-delà, je finirais par persuader leur auteur que je n'avais trahi ni lui ni son œuvre dont la perfection lui tenait tant à cœur. Mais j'aurais considéré ma désobéissance (désobéissance strictement limitée à ces trois romans) comme une exception que j'avais faite sous ma propre responsabilité, à mes propres risques moraux, que j'avais faite en tant que celui qui transgresse une loi, non pas en tant que celui qui la dénie et l'annule. C'est pourquoi, à part cette exception, j'aurais réalisé tous les souhaits du "testament" de Kafka, fidèlement, discrètement et intégralement.