Выбрать главу

Épuisée, elle aurait voulu y retourner et dormir des heures.

Non, elle devait continuer. Inlassable, elle se dirigea vers le sommet de la butte. Là, elle eut une vue panoramique sur un paysage jonché de ruines et de poches d’obscurité. Des lacs, aurait-on pu dire, mais en réalité, ça n’en était pas. Et le liquide semblait épais et huileux.

Des silhouettes sombres se déplaçaient dans cet enfer.

Le Malkier ! pensa Nynaeve, stupéfaite de reconnaître ce lieu.

Les sept tours, dont il ne reste que des gravats. Et les Mille Lacs corrompus. Le lieu où repose l’héritage de Lan.

Nynaeve avança, mais son orteil heurta quelque chose. Une pierre où figurait un symbole minuscule. L’étoile à six branches !

L’épouse de Lan soupira de soulagement. Ce serait bientôt fini. Presque enthousiaste, elle s’attaqua au dernier tissage.

Au pied de la colline, un homme émergea de derrière un tas de gravats, épée au poing. Même de si loin, elle le reconnut sur-le-champ. Cette silhouette puissante, ce visage carré, cette façon de marcher féline, la cape-caméléon flottant dans son dos.

— Lan ! cria Nynaeve.

Des fauves qui ressemblaient à des loups – mais en beaucoup plus grand – entouraient le Champion. Avec leur fourrure noire, leurs crocs semblaient encore plus blancs.

Des Chiens des Ténèbres. Une entière meute.

Son tissage achevé, Nynaeve sursauta, surprise de ne pas s’être interrompue. Autour d’elle, une pluie de petits points colorés tourbillonna un moment avant de retomber.

Vidée, Nynaeve les regarda se poser sur le sol. Dans son dos, elle entendit un bruit. Mais il n’y avait rien, à part la cabane.

Composée d’éclats de pierres précieuses, l’étoile était en lévitation au-dessus d’un portail qui n’était pas là avant. Nynaeve fit un pas vers la cabane, puis elle se retourna.

Lan zébrait l’air avec son épée, forçant le Chien des Ténèbres à reculer. Une morsure, et la bave du monstre tuerait le Champion.

— Lan ! cria sa femme. Cours !

Lan ne l’entendit pas.

L’étoile à six branches ! Elle devait en approcher.

Nynaeve cligna des yeux, puis elle les baissa sur ses paumes. Au centre de chacune, elle découvrit une petite cicatrice presque invisible. Cette vision éveilla un souvenir en elle.

« Nynaeve… Je t’aime. »

Elle passait une épreuve, ça lui revenait, à présent. Une épreuve visant à la forcer à choisir entre Lan et la Tour Blanche. Ce choix, elle l’avait déjà fait une fois, mais en ayant conscience que ce n’était pas réel.

Aujourd’hui, ça ne l’était pas davantage, pas vrai ?

Elle porta une main à sa tête, l’esprit embrumé.

C’est mon mari que je vois en bas. Non, je n’entrerai pas dans ce jeu !

Elle cria, puis projeta du Feu sur un des chiens. Le monstre s’embrasa, mais les flammes ne semblèrent pas lui faire de mal. Nynaeve avança et expédia d’autres flux. Inutile ! Les chiens continuaient d’attaquer.

Refusant de céder à sa fatigue, elle la bannit et retrouva son calme. Un cœur de glace. On voulait la pousser à bout, voir comment elle réagirait ? Eh bien, on allait voir !

Dans la Source, elle puisa une immense quantité de Pouvoir.

Puis elle tissa des Torrents de Feu.

Une lance de pure lumière jaillit de ses doigts, percuta un Chien des Ténèbres, le traversa et continua son chemin dans le sol. La zone entière trembla et Nynaeve vacilla sur ses jambes.

Lan s’écroula et les Chiens des Ténèbres survivants sautèrent sur lui.

Non !

Nynaeve se stabilisa et tissa de nouveau des Torrents de Feu. L’un après l’autre, elle raya de la surface du monde plusieurs Chiens des Ténèbres.

La plupart de ces monstres jaillissaient de derrière des rochers. D’où venaient-ils donc ? Nynaeve avança, continuant à déchaîner le tissage interdit.

Chaque fois, le sol tremblait comme s’il souffrait. Les Torrents de Feu n’auraient pas dû avoir cet effet sur la terre. Quelque chose clochait.

Quand elle atteignit Lan, Nynaeve vit qu’il s’était cassé une jambe.

— Nynaeve ! lança-t-il. Tu dois partir !

Comme si elle n’avait pas entendu, l’ancienne Sage-Dame s’agenouilla et détruisit un nouveau Chien des Ténèbres qui émergeait de derrière un tas de gravats. Les monstres étaient de plus en plus nombreux, et son énergie l’abandonnait. Chaque tissage, désormais, lui semblait être le dernier.

Mais ce n’était pas possible. Pas alors que Lan risquait sa vie. Mobilisant ses dernières forces, Nynaeve généra un flux de guérison hautement complexe et suffisant pour rendre à Lan l’usage de sa jambe. D’un bond, il se releva, ramassa son épée et fit face à un monstre.

Les deux époux luttèrent ensemble. Nynaeve avec les Torrents de Feu et son mari avec sa lame. Mais les coups d’épée manquaient de puissance et l’ancienne Sage-Dame avait besoin d’un peu plus de temps entre chaque tissage.

Le sol tremblait en permanence. Les ruines finissaient de s’écrouler.

— Lan ! Prépare-toi à courir !

— Pardon ?

Avec ses dernières forces, Nynaeve tissa une lance de lumière qu’elle dirigea droit devant eux. De souffrance, la terre en eut des spasmes, presque comme une créature vivante. Puis elle s’ouvrit, entraînant des Chiens des Ténèbres dans ses entrailles.

Le Pouvoir de l’Unique abandonna Nynaeve, qui s’écroula, trop fatiguée pour canaliser.

Lan la prit par le bras.

— On doit filer !

Nynaeve se releva péniblement et saisit la main de son mari. Ensemble, ils gravirent le versant qui commençait à se fissurer. Des monstres les suivirent, certains sautant par-dessus les crevasses qui apparaissaient partout.

Sa main dans celle de Lan, Nynaeve courut plus vite que jamais. Bientôt, les deux époux atteignirent le sommet de la butte. Avec la violence du tremblement de terre, que la cabane tienne encore debout était miraculeux.

Avec Lan, Nynaeve courut vers le salut.

Le Champion tituba, cria de douleur et lâcha la main de sa femme.

Nynaeve se retourna. Derrière eux, une horde de Chiens des Ténèbres déboulait au sommet de la colline, leurs crocs dévoilés et de la bave aux coins de la gueule.

Les yeux écarquillés, Lan fit signe à son épouse de continuer.

— Non !

Nynaeve prit son homme par le bras et le tira vers la cabane. Ensemble, ils franchirent le portail qui n’était pas là avant, et…

… À bout de souffle, Nynaeve jaillit hors du ter’angreal en forme d’anneau. Emportée par son élan, elle s’écroula, nue et tremblant de tous ses membres.

Alors, ses souvenirs lui revinrent. Elle se rappela les abominations de l’épreuve. Chaque trahison, chaque tissage frustrant. Le sentiment d’impuissance, les cris des enfants, la mort de gens qu’elle connaissait et chérissait.

En position fœtale, elle éclata en sanglots.

Son corps entier lui faisait mal. Son épaule, ses jambes et son dos saignaient encore. La peau couverte de cloques et de plaies, elle avait perdu presque toute sa natte. Alors qu’elle tentait d’oublier les atrocités qu’elle avait commises, ses cheveux en bataille lui tombèrent devant les yeux.

Entendant des gémissements autour d’elle, elle vit que les Aes Sedai, dans le cercle, relâchaient leur tissage.

Pour l’heure, elle détestait chacune de ces femmes !

— Par la Lumière ! s’écria Saerin. Que quelqu’un la guérisse !

La vision de Nynaeve se brouilla et les sons devinrent lointains, comme si elle était sous l’eau. En un sens, ils la berçaient…