Mais une vague glaciale la submergea. Ouvrant les yeux, elle comprit qu’il s’agissait du choc de la guérison.
Agenouillée près d’elle, Rosil semblait inquiète.
La douleur disparut, mais l’épuisement fut multiplié par dix. Quant à la douleur morale… Lumière, celle-là demeurait ! Dans sa tête, Nynaeve entendait toujours les cris des quatre enfants.
— Eh bien, fit Saerin, on dirait qu’elle survivra… À présent, quelqu’un veut bien me dire ce qui s’est passé ? (Elle lâcha la bonde à sa colère.) J’ai assisté à bien des épreuves, dont une où l’Acceptée n’a pas survécu. Mais je n’ai jamais vu une femme vivre un tel calvaire !
— Il fallait la mettre à l’épreuve sans complaisance, dit Rubinde.
— Sans complaisance ? répéta Saerin, livide.
Haletant comme un soufflet de forge, Nynaeve n’eut pas la force de lever les yeux sur les deux sœurs.
— Sans complaisance ? insista Saerin. Rubinde, ce n’était pas rigoureux, mais la pire vengeance dont j’aie été témoin. Chaque tissage, ou presque, était bien au-delà de tout ce que j’ai vu infliger à une femme pendant la totalité de l’épreuve. Vous devriez avoir honte, toutes autant que vous êtes ! Regardez dans quel état elle est !
— Aucune importance, lâcha Barasine, puisqu’elle a raté l’épreuve.
— Quoi ? croassa Nynaeve.
L’indignation lui donna la force de lever les yeux. Le ter’angreal ne brillait plus. Prévenante, Rosil était allée chercher une couverture et les vêtements de Nynaeve.
Les mains croisées dans le dos, Egwene se tenait à l’écart. Très sereine, elle écoutait les autres sœurs. Elle n’aurait pas le droit de vote, les sept représentantes décidant de l’issue de l’épreuve.
— Tu as échoué, ma fille, répéta Barasine en posant sur Nynaeve un regard glacial. Tu n’as pas fait montre de la dignité requise.
L’air ennuyée d’être d’accord avec une sœur rouge, Lelaine acquiesça.
— Le but était d’éprouver ton aptitude à rester calme, comme il sied à une Aes Sedai. Tu n’as pas été à la hauteur.
Les cinq autres sœurs ne cachèrent pas leur malaise. En principe, on ne faisait pas de commentaires sur le résultat d’une épreuve. Ça, Nynaeve le savait. Elle n’ignorait pas, non plus, qu’échouer était le plus souvent synonyme de mourir.
Cela dit, la sentence des deux sœurs ne l’étonnait pas vraiment. À bien y réfléchir, c’était logique.
De fait, elle avait violé les règles de l’épreuve. En courant pour sauver Perrin et les autres, puis en canalisant avant d’en avoir le droit. Mais pour l’heure, elle n’avait aucun regret. Toutes ses émotions, en cet instant, étaient occultées par une terrible sensation de vide et de deuil.
— La remarque de Barasine se tient, dit Seaine à regret. À la fin tu étais furieuse et tu as couru pour atteindre plusieurs signes. Il y a aussi la question du tissage interdit… Très troublante, je l’avoue. Je ne dis pas que tu as échoué, mais il y a eu des… irrégularités.
Nynaeve essaya de se relever. Rosil voulut l’en empêcher, une main posée sur son épaule, mais l’ancienne Sage-Dame s’accrocha à son bras et se hissa sur des jambes… plus que flageolantes. Prenant la couverture, elle la posa sur ses épaules et resserra les pans pour cacher sa poitrine.
— J’ai fait ce que je devais faire, dit-elle, la voix tremblant de fatigue. Laquelle, parmi vous, n’aurait pas couru en voyant des gens en danger ? Laquelle se serait abstenue de canaliser face à une attaque de Créatures des Ténèbres ? J’ai agi comme une Aes Sedai doit le faire.
— Cette épreuve, objecta Barasine, sert à prouver qu’une femme est capable de se consacrer à des intérêts supérieurs. Au nom du bien, elle doit pouvoir ignorer les… contingences du moment.
— J’ai réussi tous les tissages, se défendit Nynaeve. Donc, je n’ai pas perdu ma concentration. Oui, mon calme s’est lézardé, mais j’ai gardé la tête assez froide pour accomplir ma mission. Il n’est pas juste d’exiger le calme par simple passion du calme – ni d’interdire de courir à une personne qui voit ses proches en danger. Ça, c’est même carrément idiot !
» Mon objectif, lors de cette épreuve, était de montrer que je mérite d’être une Aes Sedai. Mais la vie de mes amis est plus importante que ce titre. Si pour sauver quelqu’un je devais le perdre – sans qu’il y ait d’autres conséquences négatives –, je n’hésiterais pas une seconde. Jamais. Sacrifier des gens ne sert pas un bien supérieur. C’est de l’égoïsme, rien de plus.
Barasine écarquilla les yeux de fureur.
Non sans peine, Nynaeve gagna un coin de la salle où elle put s’asseoir sur un banc et se reposer un peu. Alors que les sœurs formaient un cercle pour converser entre elles, Egwene, toujours sereine, vint s’installer à côté de l’ancienne Sage-Dame. Même si elle avait pu assister à l’épreuve – et créer certaines des situations vécues par Nynaeve –, la décision finale appartenait aux sept représentantes.
— Tu les as énervées, dit la Chaire d’Amyrlin. Et perturbées.
— Non, j’ai dit la vérité.
— Peut-être, mais je ne parlais pas de ta tirade… Pendant l’épreuve, tu as bafoué les ordres que tu venais de recevoir.
— Bafoué ? Et comment aurais-je pu, puisque je ne me souvenais pas de les avoir reçus ? En fait, je me rappelais ce que j’étais censée faire, mais pas pourquoi je devais le faire. (Nynaeve fit la grimace.) C’est pour ça que j’ai violé les ordres. Parce qu’ils me semblaient arbitraires. Impossible de savoir pourquoi il m’était interdit de courir ! Donc, face à des gens en danger de mort, marcher lentement paraissait idiot.
— Les règles doivent rester les règles, même quand on ne s’en souvient pas. Et tu n’aurais pas dû être capable de canaliser avant d’avoir atteint une étoile. C’est le principe même de l’épreuve.
— Alors, comment… ?
— Tu as passé trop de temps en Tel’aran’rhiod. L’épreuve… Eh bien, elle crée des univers très proches de ceux du Monde des Rêves. Ce que nous imaginions devenait ton environnement… (Egwene secoua la tête.) Je leur avais dit que c’était risqué. Ton expérience du Monde des Rêves t’a permis d’échapper aux règles de l’épreuve.
L’estomac retourné, Nynaeve ne répondit pas. Si elle échouait, qu’allait-il arriver ? Serait-elle expulsée de la Tour Blanche, après être passée si près de l’intégrer ?
— Cependant, je pense que tes infractions pourraient t’aider, ajouta Egwene.
— Pardon ?
— Tu es bien trop aguerrie pour passer cette épreuve. En un sens, ça démontre que tu méritais le châle quand je te l’ai accordé. Les tissages, tu les as tous réalisés avec la vitesse et la compétence d’une experte. J’ai beaucoup apprécié ta façon d’utiliser les flux « inutiles » pour attaquer les créatures menaçantes.
— Le combat à Champ d’Emond ? C’était ton œuvre, pas vrai ? Les autres ne connaissent pas assez Deux-Rivières pour créer cet environnement.
— Parfois, on peut générer des visions et des situations en « ponctionnant » l’esprit de la femme qui subit l’épreuve. Utiliser ce ter’angreal est une expérience unique. Pour être franche, je ne suis pas certaine de tout comprendre.
— Mais Champ d’Emond, c’était toi ?
— Oui, reconnut Egwene.
— Et la dernière situation ? Avec Lan ?
Egwene acquiesça.
— Désolée… Si je ne m’en étais pas chargée, personne n’aurait…
— Merci de l’avoir fait, coupa Nynaeve. Ça m’a appris quelque chose.
— Vraiment ?
Nynaeve acquiesça, s’adossa au mur, serra fermement sa couverture et ferma les yeux.