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— Oui… Si je dois un jour choisir entre devenir une Aes Sedai et être avec Lan, j’opterai pour Lan. Le titre qu’on me donne ne change rien à ce que je suis. Lan, en revanche… Il est beaucoup plus précieux qu’un titre honorifique. Sans celui d’Aes Sedai, je serai toujours moi-même et je pourrai encore canaliser le Pouvoir. Sans Lan, je ne saurais plus qui je suis ni ce que je veux. Quand je l’ai épousé, le monde a changé.

D’avoir compris et énoncé ces vérités libéra Nynaeve d’un poids.

— Espérons que les autres ne s’en apercevront pas. Si elles découvrent que tu places quelqu’un avant la Tour Blanche, ça ne les disposera pas bien à ton égard.

— Parfois, souffla Nynaeve, je me demande si nous ne mettons pas les intérêts de la Tour Blanche – une institution – avant ceux des gens que nous servons. La tour ne devient-elle pas une valeur en soi, au lieu d’être un moyen d’accomplir des missions supérieures ?

— La dévotion est essentielle, Nynaeve. La Tour Blanche guide et protège le monde.

— Et pourtant, combien de sœurs n’ont pas de famille ? Combien vivent sans amour et sans passion, à part les intérêts de la tour ? Ainsi, alors que nous prétendons guider le monde, nous nous en coupons. Le risque, Egwene, c’est l’arrogance. Par principe, nous pensons avoir toujours raison, et ça nous rend incapables de comprendre les gens que nous sommes censées servir.

Egwene ne cacha pas son trouble.

— Ne crie pas ces idées sur tous les toits, surtout aujourd’hui. Tu les as assez agacées comme ça. Cela dit, cette épreuve était brutale, et j’en suis navrée. Je ne voulais pas qu’on me surprenne à te favoriser, mais j’aurais peut-être dû y mettre un terme. Tu ne t’es pas comportée comme prévu, et ça a incité tes juges à être terriblement sévères. Voyant que les enfants malades te bouleversaient, elles en ont mis à toutes les sauces, si j’ose dire… Plusieurs ont considéré chacun de tes succès comme un affront personnel. Du coup, l’épreuve a tourné au bras de fer, et elles t’ont martyrisée.

— J’ai survécu, souffla Nynaeve, les yeux fermés. Et j’ai beaucoup appris. Sur moi et sur nous toutes.

Nynaeve désirait être une Aes Sedai reconnue et acceptée. Elle y tenait absolument. Ou presque… Parce que, au bout du compte, si ces femmes la rejetaient, elle continuerait à faire ce qu’elle estimait juste.

Les représentantes, suivies par Rosil, approchèrent de l’ancienne Sage-Dame et de la Chaire d’Amyrlin.

— Nous devons parler du tissage interdit…, dit Saerin, lugubre.

— C’est la seule arme capable de détruire des Chiens des Ténèbres. Je n’avais pas le choix.

— Une telle décision ne t’appartient pas, dit Saerin. En agissant ainsi, tu as déstabilisé le ter’angreal. Tu aurais pu le détruire, provoquer ta propre mort et peut-être la nôtre. Nous voulons que tu jures de ne plus jamais recommencer.

— Pas question !

— Et si ça fait la différence entre obtenir le châle et le perdre à tout jamais ?

— Une telle promesse serait de la folie, insista Nynaeve. Je peux être dans une situation où des gens seront tués si je n’ai pas recours à ce tissage. Souvenez-vous que je devrai me battre au côté de Rand lors de l’Ultime Bataille. Que se passera-t-il si, au mont Shayol Ghul, nous découvrons que je dois utiliser les Torrents de Feu pour aider le Dragon à vaincre le Ténébreux ? Voulez-vous que je choisisse entre un serment idiot et le sort du monde ?

— Tu crois que tu iras au mont Shayol Ghul ? s’écria Rubinde, incrédule.

— J’irai, oui… Ce n’est pas discutable. Rand me l’a demandé. Mais j’y serai allée même sans ça.

Les sœurs se regardèrent, perplexes.

— Si vous voulez me nommer, reprit Nynaeve, au sujet des Torrents de Feu, vous devrez faire confiance à mon jugement. Si vous me croyez incapable de savoir quand utiliser ou non une arme dévastatrice, refusez-moi le châle.

— Attention à ne pas vous tromper…, dit Egwene aux sept sœurs. Refuser le châle à la femme qui a contribué à la purification du saidin pourrait être un précédent dangereux. D’autant que cette femme a aussi vaincu Moghedien et épousé le roi du Malkier.

Saerin regarda ses collègues. Trois hochèrent la tête.

Yukiri, Seaine et – grande surprise – Romanda. Trois la secouèrent. Rubinde, Barasine et Lelaine.

Ne restait plus que Saerin. Le vote décisif.

La sœur marron se tourna vers Nynaeve :

— Nynaeve al’Meara, je déclare que tu as réussi cette épreuve. De justesse.

Egwene eut un soupir de soulagement presque inaudible.

Nynaeve s’aperçut qu’elle retenait sa respiration.

— C’est accompli, lança Rosil en tapant dans ses mains. Que personne ne parle jamais de ce qui s’est passé ici. Il nous revient de partager en silence cette expérience avec la femme qui l’a vécue. Tout est accompli.

Toutes les sœurs acquiescèrent, même celles qui avaient voté contre Nynaeve. Personne ne saurait jamais qu’elle avait presque échoué. Si les représentantes l’avaient affrontée directement à propos des Torrents de Feu – plutôt que de déterminer une punition –, c’était parce que la tradition imposait qu’on n’évoque plus jamais ce qui s’était passé dans le ter’angreal.

Rosil tapa de nouveau dans ses mains.

— Nynaeve al’Meara, tu passeras la prochaine nuit à prier et à méditer sur le fardeau qui pèsera sur tes épaules demain, lorsque tu auras reçu le châle. Tout est accompli.

— Merci, répondit Nynaeve, mais j’ai déjà mon châle, et…

Egwene la foudroyant du regard, la femme de Lan se tut. Si serein qu’il fût, le regard d’Egwene pouvait glacer les sangs. Et Nynaeve avait peut-être poussé le bouchon assez loin, ce soir.

— Je serai heureuse de me plier aux traditions, reprit-elle, corrigeant le tir. À condition d’être autorisée à faire, avant, une chose très importante. Ensuite, je reviendrai et passerai la nuit en prière.

Pour réaliser son projet, Nynaeve aurait besoin d’un portail. Bon, elle ne venait pas d’avouer aux autres qu’elle devrait quitter la tour, mais elle ne les avait pas assurées du contraire non plus…

Dans le camp obscur installé au pied d’un mur en cours de construction, Nynaeve se faufilait entre les tentes. Chargé de nuages, le ciel nocturne était noir, mais des feux brûlaient sur tout le périmètre du campement.

Trop de feux, peut-être… Les occupants de ce camp étaient prudents à l’extrême. Par bonheur, les sentinelles l’avaient laissée entrer sans broncher. Utilisée au bon endroit, la bague au serpent faisait des merveilles. Un soldat lui avait même indiqué où trouver la femme qu’elle cherchait.

À dire vrai, Nynaeve avait été troublée de voir ces tentes à l’extérieur et non à l’intérieur du mur d’enceinte inachevé de la Tour Noire.

Ces sœurs étaient là pour lier des Asha’man, comme Rand l’avait proposé. Mais selon les gardes, les émissaires d’Egwene avaient été priées d’attendre. Parce que les Asha’man avaient décrété, quoi que ça signifie, que « d’autres devaient passer d’abord ».

Egwene en savait sans doute plus, puisqu’elle avait échangé des messages avec ces Aes Sedai, essentiellement pour les avertir qu’il pouvait y avoir des sœurs noires parmi elles.

Celles qui étaient déjà démasquées avaient filé avant même l’arrivée du premier messager.

Pour l’heure, Nynaeve n’avait pas l’esprit à s’enquérir de plus de détails. Si fatiguée qu’elle redoutait de s’écrouler, elle marcha jusqu’à la tente idoine. Quelques Champions passèrent à côté d’elle et la regardèrent avec leur calme habituel.

La tente grise était des plus ordinaires. Une chiche lumière brillait à l’intérieur, où des ombres s’agitaient.