— Myrelle, dit Nynaeve à voix haute, je veux te parler.
L’ancienne Sage-Dame s’étonna de la puissance de son timbre. À l’évidence, il lui restait plus de forces qu’elle le pensait.
Les ombres se figèrent, puis elles bougèrent de nouveau. Enfin, le rabat s’écarta pour dévoiler un visage perplexe.
Myrelle portait une chemise de nuit bleue presque transparente. Sur le sol de la tente, un de ses Champions – un colosse à la barbe à la mode illianienne – était assis en tailleur, torse nu.
— Ma fille ? s’étonna Myrelle. Que fais-tu ici ?
Beauté au teint olive, Myrelle arborait une longue crinière noire et des formes voluptueuses. De justesse, Nynaeve s’empêcha de saisir sa natte – trop courte pour qu’elle tire dessus, désormais. Ça, il lui faudrait un moment pour s’y habituer.
— Tu as quelque chose qui m’appartient, dit Nynaeve.
— Ma fille, c’est une question d’opinion, ça…
— J’ai été nommée aujourd’hui. Officiellement, après avoir passé l’épreuve. Désormais, nous sommes des égales, ma fille.
À un détail près : Nynaeve était immensément plus puissante dans le Pouvoir.
— Reviens demain, lâcha Myrelle. Je suis occupée.
Elle fit mine de rentrer sous la tente.
Nynaeve la retint par un bras.
— Je ne t’ai jamais remerciée, dit-elle, ces mots lui arrachant la gorge. Eh bien, je viens pour le faire. Lan vit encore grâce à toi, je l’ai enfin compris. Cela dit, ce n’est pas le moment de me marcher sur les pieds. Aujourd’hui, j’ai vu des amis se faire massacrer et j’ai dû abandonner des enfants agonisants. En plus, j’ai été brûlée, fouettée et traumatisée…
» Je le jure au nom de la Lumière : si tu ne me transmets pas le lien de Lan sur-le-champ, j’entrerai sous cette tente pour t’expliquer ce que signifie le mot « obéissance ». Ne me pousse pas à bout. Demain, je prêterai les Trois Serments. Ce soir, ils ne m’entravent pas encore.
Myrelle hésita, puis elle sortit de la tente.
— Qu’il en soit ainsi…
Fermant les yeux, elle tissa des flux d’Esprit et les transféra à l’ancienne Sage-Dame.
Nynaeve eut le sentiment qu’on venait de lancer un objet dans sa tête. Prise de vertiges, elle poussa un petit cri.
Myrelle se détourna et fila sous sa tente.
Nynaeve se laissa glisser sur le sol. Dans son esprit, quelque chose venait d’éclore. Une merveilleuse… conscience.
Lan ! C’était lui, encore vivant !
Lumière bénie, mille fois merci !
21
Un portail ouvert
— Nous avons jugé judicieux, dit Seonid, de laisser l’une d’entre nous présenter le rapport complet. J’ai donc rassemblé les informations glanées par les autres.
Perrin hocha distraitement la tête. Faile à ses côtés, il avait pris place sur des coussins, sous le pavillon public – plein à craquer, comme d’habitude.
— Le Cairhien est toujours sens dessus dessous, bien sûr, commença Seonid.
La sœur verte aux allures de négociante était une pète-sec. Pas méchante ni même désagréable, mais extrêmement sèche, même avec ses Champions, qu’elle tarabustait comme un fermier prospère ses ouvriers agricoles.
— Le Trône du Soleil est vide depuis trop longtemps. Tout le monde sait que le seigneur Dragon l’a promis à Elayne Trakand, mais elle a dû lutter pour sécuriser sa propre couronne. Selon les rapports, elle aurait enfin réussi.
Son odeur révélant une sincère satisfaction, Seonid regarda Perrin, en quête d’un commentaire.
Le jeune homme se gratta la barbe. Ce sujet était important, et il devait se concentrer. Mais le souvenir de sa « formation », dans le rêve des loups, le hantait.
— Donc, Elayne est bel et bien reine. Rand doit être content.
— La réaction du seigneur Dragon reste inconnue, dit Seonid comme si elle énonçait le point suivant d’une liste.
Les Matriarches ne posèrent pas l’ombre d’une question. Assises sur des coussins, les unes à côté des autres, elles faisaient songer à des rivets sur une charnière. Très vraisemblablement, les Promises leur avaient déjà raconté tout ça.
— Je suis à peu près sûre que le seigneur Dragon est en Arad Doman, continua Seonid. Plusieurs rumeurs pourraient le confirmer, mais d’autres le situent dans une multitude d’endroits. Cela dit, l’Arad Doman, pour lui, est une conquête stratégique assez logique, car les troubles, dans ce pays, menacent de déstabiliser les Terres Frontalières. Il y aurait envoyé les Aiels, mais je n’ai aucune certitude…
— Il l’a fait, dit simplement Edarra.
Sans fournir d’autres explications.
— Possible, fit Seonid. Beaucoup de rumeurs laissent penser qu’il prévoit de rencontrer les Seanchaniens en Arad Doman. Je suppose qu’il aimerait être aidé par les tribus.
Perrin repensa à Malden, puis il imagina une bataille rangée entre des damane et des Matriarches, le Pouvoir faisant des ravages dans les rangs de soldats, leur sang mêlé à la terre projetée en gerbes par les boules de feu. En gros, ça ressemblerait aux puits de Dumai, mais en pire.
Perrin frissonna. Grâce à ses visions, apparues alors que Seonid parlait, il sut que Rand était bien là où elle le disait.
Seonid continua, évoquant des affaires de commerce et d’approvisionnement en nourriture.
Perrin, lui, repensa à l’étrange mur violet qu’il avait vu dans le rêve des loups.
Imbécile ! se tança-t-il intérieurement. Écoute !
Lumière ! Il était vraiment un chef détestable. Quand les loups le laissaient chasser avec eux, il n’avait aucun problème à prendre la tête de la meute. Pourquoi en était-il incapable avec les êtres humains ?
— Tear lève des troupes, annonça Seonid. Toujours selon les rumeurs, le seigneur Dragon a ordonné au roi Darlin d’enrôler des guerriers. Car il semble y avoir un roi à Tear… Un curieux événement… D’aucuns disent que Darlin marchera sur l’Arad Doman, et d’autres avancent qu’il agit en prévision de l’Ultime Bataille. D’autres encore prétendent qu’al’Thor veut d’abord écraser les Seanchaniens. Les trois options se tiennent, et je ne peux pas trancher sans aller en personne à Tear.
Elle regarda Perrin, pleine d’espoir.
— Non, répondit le mari de Faile. Pas encore. Rand n’est pas au Cairhien, mais Andor semble stable. À mes yeux, le plus raisonnable est d’aller à Caemlyn pour parler avec Elayne. Elle nous communiquera des informations précieuses.
Dans l’odeur de Faile, Perrin capta de l’inquiétude.
— Seigneur Aybara, dit Seonid, crois-tu que la reine t’accueillera à bras ouverts ? Avec l’étendard de Manetheren et le titre dont tu t’es…
Perrin foudroya la sœur du regard.
— Les deux fichus étendards sont en cendres, désormais. Quand je me serai expliqué devant elle, Elayne ne m’en voudra plus.
— Et mes soldats ? demanda Alliandre. Tu voudras sans doute son autorisation avant de faire entrer des guerriers étrangers en Andor.
— Tu ne viendras pas. Alliandre, je l’ai déjà dit : tu seras à Jehannah. Dès que nous en aurons terminé avec les Capes Blanches, on t’y conduira.
— Avons-nous pris une décision au sujet des Fils ? demanda Arganda, surexcité comme à son habitude.
— Ils exigent une bataille, dit Perrin, et refusent mon offre de pourparlers. J’envisage de leur donner ce qu’ils veulent.
La conversation s’engagea sur ce sujet, puis dériva sur les conséquences de la présence d’un roi à Tear. Au bout d’un moment, Seonid se racla la gorge et reprit son rapport.
— Au Cairhien, dit-elle, les Seanchaniens sont un grand sujet de débat. Les envahisseurs, eux, semblent se concentrer sur la défense des territoires conquis, l’Altara compris. Cela dit, ils se déploient toujours vers l’ouest, et on relève des escarmouches dans la plaine d’Almoth.