— Ils se dirigent vers l’Arad Doman, fit Arganda. Une bataille y est en gésine.
— Très probablement, approuva Seonid.
— Si l’Ultime Bataille éclate, dit Annoura, il sera avantageux d’avoir conclu une alliance avec les Seanchaniens.
Assise sur un coussin de soie bleu et jaune, elle semblait très pensive.
— Ils ont enchaîné des Matriarches, dit Edarra, son visage trop jeune se rembrunissant.
Dans son odeur, le danger dominait. Furieuse mais froide, comme quand une personne planifiait un meurtre.
— Pas seulement des Matriarches shaido, qui méritent leur sort… S’il y a une alliance avec les Seanchaniens, elle prendra fin à la minute où le Car’a’carn aura accompli sa mission. Parmi mon peuple, on parle déjà beaucoup d’une querelle de sang avec ces envahisseurs.
— Je doute que Rand veuille d’une guerre entre les Aiels et les Seanchaniens, dit Perrin.
— Un an et un jour, rappela simplement Edarra. Les Matriarches ne peuvent pas être prises comme gai’shain, mais les Seanchaniens ont sans doute des coutumes différentes. Quoi qu’il en soit, nous leur donnerons un an et un jour. S’ils ne relâchent pas leurs prisonnières après ce délai, ils tâteront de la pointe de nos lances. Le Car’a’carn ne peut pas nous demander plus de patience.
Un lourd silence s’abattit sur le pavillon.
— Quoi qu’il en soit, dit Seonid après un moment, quand nous en aurons terminé au Cairhien, nous retrouverons les éclaireuses parties en Andor pour vérifier les rumeurs.
— Minute ! fit Perrin. Andor ?
— Les Matriarches ont décidé d’y envoyer des Promises.
— Ce n’était pas le plan, grogna Perrin, regard rivé sur les Aielles.
— Tu ne nous contrôles pas, Perrin Aybara, dit Edarra, très calme. Nous devons savoir s’il y a encore des Aiels dans la capitale, et si le Car’a’carn y est. Quand nous leur avons demandé d’ouvrir un portail, tes Asha’man ont accepté.
— Ces Promises auraient pu être repérées, marmonna Perrin.
De fait, il avait autorisé Grady à ouvrir des portails quand les Aiels lui en demandaient. Mais il pensait à des déplacements moins… particuliers. Bref, il aurait dû être plus précis.
— Eh bien, elles ne se sont pas fait voir, lâcha Seonid, agacée comme si elle parlait à un enfant lent à la comprenette. Sauf par les gens à qui elles voulaient parler.
Était-ce Perrin qui déraillait, ou cette Aes Sedai ressemblait-elle de plus en plus à une Matriarche ? C’était donc ça qu’elle et les autres faisaient dans le camp des Aiels ? Apprendre à devenir encore plus têtues ? Dans ce cas, que la Lumière veille sur elles toutes.
— Quoi qu’il en soit, continua Seonid, il était judicieux d’aller à Caemlyn. Par nature, les rumeurs ne sont pas fiables, surtout quand on raconte qu’un des Rejetés agit dans l’ombre quelque part.
— Un Rejeté ? répéta Gallenne. En Andor ?
Perrin hocha la tête puis fit signe qu’on lui serve de l’infusion.
— Selon Rand, c’était Rahvin, mais j’étais à Deux-Rivières quand la bataille a eu lieu. (Les couleurs tourbillonnèrent dans la tête de Perrin.) Il jouait le rôle d’un noble du cru, un certain Gabral ou Gabril. Il a manipulé la reine pour qu’elle tombe amoureuse de lui, puis il l’a tuée.
Entendant un bruit sourd, Perrin se retourna.
Un plateau venait de s’écraser sur le sol, les tasses et la bouilloire explosant en mille morceaux dans un geyser d’infusion.
Plusieurs Promises se levèrent d’un bond, main sur leur couteau.
Les bras le long du corps, Maighdin regardait le plateau qui gisait à ses pieds.
— Maighdin ? demanda Faile. Tu vas bien ?
La servante aux cheveux d’or se tourna vers Perrin, l’air bouleversée.
— Seigneur, dit-elle, veux-tu bien répéter ce que tu viens de dire ?
— Quoi donc, femme ? Que se passe-t-il ?
— Tu as dit qu’un Rejeté s’était installé en Andor, fit Maighdin d’un ton posé. (Elle regarda Perrin avec des yeux glaciaux que n’aurait pas reniés une Aes Sedai.) Tu es sûr de cette histoire ?
Perrin se réinstalla sur son coussin et se gratta la barbe.
— Aussi sûr qu’on peut l’être. Ça remonte à pas mal de temps, mais Rand en était convaincu. Au palais de Caemlyn, il a affronté quelqu’un qui maniait le Pouvoir de l’Unique.
— L’homme se nommait Gaebril, dit Sulin. J’étais là. Des éclairs ont jailli dans un ciel sans nuages. C’était le Pouvoir, sans aucun doute. Manié par un Rejeté.
— Certains, en Andor, ajouta Edarra, prétendent que le Car’a’carn a évoqué cette histoire. Il aurait dit que ce Gaebril, au palais, utilisait des tissages interdits sur des gens des terres mouillées. S’attaquant à leur cerveau, il les forçait à penser ce qu’il désirait et à agir comme il le voulait.
— Maighdin, que t’arrive-t-il ? demanda Perrin. Par la Lumière, femme ! Il est mort. Tu n’as plus rien à craindre.
— Je dois… hum… me retirer, fit Maighdin.
Elle sortit du pavillon, laissant derrière elle le plateau et la casse.
— Je m’occuperai d’elle plus tard, dit Faile, gênée. Elle est troublée de découvrir qu’elle a vécu si près d’un Rejeté. Elle vient de Caemlyn, vous comprenez…
L’assistance acquiesça et des serviteurs vinrent nettoyer les dégâts. Avant un moment, Perrin n’aurait rien à boire…
Pauvre idiot ! Tu as passé la plus grande partie de ta vie sans personne pour te servir. Si tu ne peux pas obtenir à boire en agitant la main, tu n’en mourras pas.
— Reprenons, dit Perrin en se calant sur ses coussins.
Quoi qu’il fasse, il n’y était jamais parfaitement à l’aise.
— Mon rapport est terminé, annonça Seonid en s’efforçant d’ignorer la servante qui ramassait des éclats de porcelaine à ses pieds.
— Je m’en tiens à ma décision, annonça Perrin. Régler le problème des Capes Blanches est important. Après, nous irons à Caemlyn, et je parlerai à Elayne. Grady, comment tu t’en sors ?
— Je suis remis, seigneur, répondit l’Asha’man. Neald aussi, pratiquement.
— Tu as toujours l’air fatigué, fit remarquer Perrin.
— C’est vrai, mais je vais bien mieux qu’après une journée de labeur dans les champs, avant mon installation à la Tour Noire.
— Il est temps de renvoyer chez eux une partie des réfugiés. Avec les cercles, vous pouvez maintenir un portail ouvert pendant plus longtemps ?
— Je n’en suis pas certain… Appartenir à un cercle reste fatigant. Peut-être plus encore que canaliser seul. Mais avec l’aide des femmes, j’ouvrirai un portail assez grand pour que deux chariots passent de front.
— Parfait, ça… Nous commencerons par renvoyer les gens… hum, lambda. Chaque personne retournée chez elle sera un poids de moins sur mes épaules.
— Et si ces gens ne veulent pas partir ? demanda Tam. Perrin, beaucoup d’entre eux suivent une formation aux armes. Ils savent ce qui nous attend, et ils préfèrent l’affronter avec toi que se terrer dans leurs maisons.
Lumière ! Dans ce camp, n’y avait-il personne qui désire retrouver son foyer ?
— Il doit quand même y avoir des candidats au départ ?
— Quelques-uns, admit Tam.
— N’oublions pas, intervint Faile, que les vieux et les malades ont été renvoyés chez eux par les Aiels.
Arganda hocha vigoureusement la tête.
— J’ai jeté un coup d’œil sur ces recrues. De plus en plus, les anciens gai’shain émergent de leur stupeur. Une fois éveillés, ce sont des durs à cuire – autant que pas mal de soldats de ma connaissance.