— Pour l’instant, dit Perrin, nous ferons partir ceux qui veulent rentrer chez eux et y rester. Les autres, je ne peux pas m’en occuper avant d’en avoir terminé avec les Capes Blanches.
— Excellent ! s’écria Gallenne. Tu as un plan d’attaque ?
— Eh bien, s’ils sont assez obligeants pour s’aligner en face de nous, mes archers, mes Asha’man et mes Matriarches les écrabouilleront sans peine.
— Je souscris à ce plan, fit Gallenne, à condition que mes hommes puissent charger pour exterminer les survivants.
— Balwer, dit Perrin, écris aux Capes Blanches. Dis-leur que nous les affronterons. À eux de choisir l’endroit.
En disant ces mots, Perrin éprouva une étrange réticence. Tuer tant d’adversaires potentiels du Ténébreux semblait un tel gaspillage. Mais comment faire autrement ?
Balwer acquiesça, de la rage dans son odeur. Que lui avaient donc fait les Fils de la Lumière ? Le petit secrétaire était obsédé par eux.
La réunion terminée, tout le monde s’en fut. Allant se placer du côté ouvert du pavillon, Perrin regarda les différents groupes s’éloigner, Alliandre et Arganda filant vers leur secteur du camp.
Faile marchait à côté de Berelain. Bizarrement, elles bavardaient. Dans leur odeur, la colère dominait, mais leurs propos semblaient… amicaux. Que mijotaient-elles, ces deux-là ?
Sur le sol du pavillon, quelques taches humides témoignaient encore de la bévue de Maighdin. Qu’est-ce qui clochait avec elle ? Les comportements de ce genre étaient inquiétants. Bien souvent, ils annonçaient une attaque perverse du Ténébreux.
— Seigneur ? demanda une voix familière.
Se retournant, Perrin vit que Balwer était toujours là. Les mains dans le dos, très maigre, il faisait penser à un épouvantail fabriqué par des gamins avec des branches et des brindilles.
— Oui ?
— Quand j’ai rendu visite aux érudits de Cairhien, j’ai… Eh bien, j’ai entendu plusieurs choses d’un grand intérêt.
— Vous avez trouvé vos fournitures ?
— Oui, j’ai tout ce qu’il me faut… Mais ce que j’ai entendu… Je crois que ça vous intéressera.
— Dans ce cas, je vous écoute, fit Perrin en retournant sous le pavillon.
Les derniers participants à la réunion venaient de sortir.
Balwer parla néanmoins à mi-voix :
— Pour commencer, seigneur, il apparaît que les Fils de la Lumière ont des… accointances avec les Seanchaniens. Désormais, c’est de notoriété commune, et je me demande si la force qui nous barre le chemin n’est pas là pour…
— Balwer, coupa Perrin, je sais que vous abominez les Fils. Mais cette nouvelle, vous me l’avez déjà rapportée une demi-douzaine de fois.
— Oui, mais…
— Plus un mot sur les Capes Blanches ! fit Perrin, une main levée. Sauf si ça concerne spécifiquement les Fils qui nous posent un problème. Vous avez du neuf à leur propos ?
— Non, seigneur.
— Donc, le sujet est clos. Autre chose ?
Balwer n’en montra rien, mais Perrin sentit du mécontentement dans son odeur. Les Fils étaient coupables de bien des crimes, et la haine du secrétaire pouvait se comprendre. Mais il commençait à devenir lassant.
— Seigneur, fit Balwer, j’ose avancer que l’histoire du Dragon cherchant à signer une trêve avec les Seanchaniens est bien plus qu’une… légende. Plusieurs sources confirment qu’il a contacté leur chef pour proposer la paix.
— Mais qu’est-il arrivé à sa main ? demanda Perrin tout en chassant de sa tête une nouvelle image de Rand.
— Pardon, seigneur ?
— Non, ce n’est rien…
— En outre, fit Balwer en tirant une feuille de parchemin de sa manche, à Cairhien, un nombre inquiétant de ces portraits circulent entre les coupe-bourses, les voleurs et les bandits locaux.
Il déplia la feuille : un portrait de Perrin s’y affichait, assez ressemblant pour qu’on s’inquiète.
Le jeune homme prit la feuille et fronça les sourcils. Pas un mot sous le dessin. Balwer lui en tendit un deuxième, parfaitement identique. Puis il en sortit un troisième, qui représentait Mat, cette fois.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— Comme je l’ai dit, seigneur, ces portraits circulent dans certains… cercles. Si j’ai bien compris, on promet des sommes considérables à quiconque pourrait exhiber votre cadavre. Hélas, je n’ai pas pu savoir qui les verserait…
— Vous avez découvert ça dans l’université de Rand ? demanda Perrin, sceptique.
Le secrétaire resta impassible.
— Qui êtes-vous vraiment, Balwer ?
— Un secrétaire… assez doué pour découvrir des… secrets.
— Assez doué ? Balwer, je n’ai rien demandé sur votre passé. Selon moi, un homme a le droit de tout recommencer de zéro. Mais les Fils sont face à nous, et vous avez des liens avec eux. Je dois savoir ce qu’il en est.
Balwer hésita un long moment.
— Mon employeur précédent, seigneur, je le respectais beaucoup. Les Fils l’ont tué, et certains d’entre eux pourraient me reconnaître.
— Vous espionniez pour ce défunt ?
Balwer fit la moue et il baissa encore la voix.
— Non, j’ai seulement une excellente mémoire des faits, seigneur.
— Excellente, en effet. J’apprécie vos services, maître Balwer. C’est tout ce que j’essaie de dire. Je suis ravi de vous avoir à mes côtés.
Cette fois, de la satisfaction monta aux narines de Perrin.
— Si je peux oser, seigneur, il est… rafraîchissant de travailler pour quelqu’un qui ne tient pas mes informations pour un moyen de trahir ou de compromettre les gens de son entourage.
— Les choses étant ce qu’elles sont, fit Perrin, je devrais vous augmenter.
Dans l’odeur du petit homme, Perrin reconnut de la panique.
— Ce ne sera pas nécessaire.
— Vous pourriez demander une fortune à n’importe quel seigneur ou marchand !
— Des gens sans importance, fit Balwer en claquant des doigts.
— Sans doute, mais je continue à penser que vous devriez gagner plus. Du simple bon sens. Quand on engage un apprenti forgeron, si on le paie mal, il se fera bien voir de la clientèle puis ouvrira sa propre forge dès qu’il sera assez bon pour ça.
— Vous ne comprenez pas, seigneur. Pour moi, l’argent n’a aucune valeur. Tout ce qui compte, ce sont les informations. Les faits, les découvertes… Voilà les véritables pépites d’or ! Cet or, je pourrais le confier à un banquier pour qu’il en fasse de vulgaires pièces. Mais je préfère le remettre à un joaillier, afin qu’il crée le plus beau des bijoux.
» De grâce, seigneur, laissez-moi rester un simple secrétaire. Le moyen le plus simple de savoir qu’un homme n’est pas ce qu’il prétend être, c’est de vérifier ses revenus. Avec cette astuce, j’ai démasqué plus d’un tueur ou d’un espion, vous pouvez me croire. Pas de gages somptueux, seigneur ! Ma récompense, c’est la joie de travailler avec vous.
Perrin haussa les épaules puis acquiesça. Alors que Balwer se retirait, il sortit lui aussi du pavillon et glissa les trois feuilles dans sa poche. Ces portraits l’inquiétaient. Il aurait parié qu’il y en avait aussi en Andor, distribués par les Rejetés.
Pour la première fois, il se demanda si une armée suffirait à garantir sa sécurité. Une pensée hautement dérangeante.
La déferlante de Trollocs submergea le sommet de la colline, anéantissant les derniers vestiges des défenses. Rugissant ou grognant, ils labouraient la terre noire du Saldaea, brandissant des épées, des lances à crochet, des masses d’armes, des gourdins et d’autres armes vicieuses. De la bave coulait sur les défenses de certains tandis que les yeux terriblement humains de quelques autres brillaient de haine au-dessus de leur bec crochu. Tous portaient des armures noires hérissées de piques.