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Ituralde et ses hommes s’étaient regroupés au pied du versant arrière de la colline. Le camp de repli, lui, avait été démonté à la hâte et ses occupants se repliaient en direction du sud.

Pendant ce temps, les combattants avaient abandonné les défenses. Ituralde détestait avoir renoncé à une position dominante, mais battre en retraite sur un versant de colline très abrupt aurait été suicidaire. Ayant de l’espace pour reculer, il en avait profité, puisque les défenses étaient perdues.

À présent, ses forces étaient postées à peu près à l’endroit où se dressait le camp de repli. Casque plat sur la tête, les soldats avaient planté l’embout de leur longue pique dans le sol – une technique visant à être plus stable, alors que les pointes d’acier se braquaient sur les Trollocs.

Une position défensive classique : trois rangées de piquiers et de porteurs de boucliers, toutes les armes levées en direction de la pente. Quand la première rangée aurait tué son lot de Trollocs, elle reculerait après avoir dégagé ses armes et laisserait avancer la deuxième pour faire face aux monstres.

Ce qu’on appelait « battre en retraite » en termes purement militaires. Un lent processus, rangée après rangée.

Un peu plus loin derrière, une double rangée d’archers criblait de flèches les Créatures des Ténèbres, qui basculaient en avant, emportées par leur élan. Souvent en criant de douleur, ces monstres roulaient sur le versant, leur sang répandu en longues traînées rouges.

Les survivants continuaient à charger, tentant d’atteindre et d’étriper les piquiers.

Juste devant le général, un Trolloc à tête d’aigle s’empala sur une pique. Le bec dentelé, des yeux de prédateur brillant de fureur, ce monstre avait un cou puissant garni de plumes à la pointe enduite d’une étrange substance noire huileuse.

En mourant, la créature émit des sons très peu aviaires – en réalité, des imprécations dans le langage guttural des Trollocs.

— Résistez ! cria Ituralde, son cheval remontant la formation de piquiers. On ne cède pas un pouce de terrain !

Les Trollocs qui dévalaient le versant continuaient à finir embrochés sur les piques. Mais ça ne durerait pas. Ils étaient trop nombreux pour qu’une défense pareille – même à trois rangées tournantes – puisse tenir.

Derrière les archers, le reste des hommes reculaient. Dès que les piquiers auraient faibli, les Asha’man prendraient le relais pour leur permettre de se replier aussi.

Si les hommes en noir en avaient la force, après qu’Ituralde les eut poussés à leurs limites. Et peut-être même au-delà. Parce que leurs limites, justement, il ne les connaissait pas aussi bien que celles des soldats.

Si les Asha’man parvenaient à briser l’élan des Trollocs, l’armée du général foncerait vers le sud, bien au-delà de Maradon, puisque la ville lui battait froid.

— Nous ne soutenons pas les envahisseurs !

Voilà ce qu’on lui avait répondu à chaque tentative de communication. Bande d’abrutis !

Cela dit, les Trollocs se masseraient sans doute autour de la cité, avec l’idée de l’assiéger. Ainsi, Ituralde et ses hommes auraient le répit suffisant pour atteindre une meilleure position défensive.

— Résistez ! cria de nouveau le général en passant devant un secteur où la pression des monstres menaçait d’avoir des résultats.

En haut de la colline, une meute de Trollocs à tête de loup s’était immobilisée. Méfiants, les monstres regardaient leurs camarades charger comme des taureaux furieux.

Une volée de flèches dispersa les Trollocs à tête de loup – des « Gueules », comme les fidèles du Dragon intégrés dans la troupe d’Ituralde les appelaient.

Les Trollocs avaient une hiérarchie et s’organisaient par bande, mais les soldats les identifiaient souvent à partir de leur physique. « Cornes » pour les béliers, « Becs » pour les oiseaux et « Griffes » pour les ours. Les « Gueules » comptaient parmi les monstres les plus intelligents. Certains vétérans affirmaient les avoir entendus parler un langage humain pour négocier avec leurs adversaires – ou les attirer dans un piège.

Pendant cette campagne, Ituralde était devenu un expert en Trollocs. Pour bien se battre, il fallait connaître ses ennemis. Hélas, en matière d’intelligence et de comportement, les monstres faisaient montre d’une désolante diversité. En outre, bon nombre d’entre eux combinaient les caractéristiques physiques de plusieurs groupes. Par exemple, Ituralde avait vu une créature couverte de plumes qui arborait les cornes d’un bélier.

Au sommet de la colline, les « Gueules » tentaient d’échapper aux flèches. Mais les monstres de derrière les poussaient en avant sans se soucier du danger. Sauf quand ils crevaient de faim, les Trollocs étaient plutôt lâches. Correctement excités par les Myrddraals, ils devenaient de très bons guerriers.

Les Blafards formeraient la seconde vague d’assaut. Une fois que les Trollocs auraient affaibli les défenses – et, si possible, quand les archers seraient à court de projectiles. Ituralde n’était pas pressé d’en arriver là.

Lumière, j’espère que nous parviendrons à les distancer.

Nettement à l’écart, les Asha’man attendaient les ordres du général. Ituralde aurait aimé qu’ils soient postés plus près des soldats, mais il ne pouvait pas prendre ce risque. Ces hommes étaient trop précieux pour tomber sous des flèches perdues…

Avec un peu de chance, les piquiers infligeraient de lourdes pertes aux monstres. À force, leurs charognes s’accumuleraient, devenant un obstacle pour ceux qui les suivaient.

Alors, les cavaliers du général se chargeraient des Trollocs épargnés par la fureur des Asha’man. Dans la confusion, les piquiers devraient pouvoir se replier. Au-delà de Maradon, des portails donneraient accès à la position choisie par Ituralde – une passe de montagne boisée, à quelque dix lieues au sud.

Les soldats devraient pouvoir s’en sortir… Devraient… Le général détestait commander un repli précipité comme celui-là.

Reste ferme ! pensa-t-il en continuant à beugler des ordres.

Ses hommes devaient entendre la voix de leur chef.

Ce garçon est le Dragon Réincarné. Il tiendra parole.

— Seigneur ! lança une voix.

Les gardes d’Ituralde s’écartèrent pour laisser passer un jeune gars à bout de souffle.

— Seigneur, c’est le lieutenant Lidrin…

— Il est mort ?

— Non, seigneur, il est…

Le jeunot regarda les rangées de piquiers, dans son dos. Au lieu de reculer, comme on aurait dû s’y attendre, les piquiers avançaient sur les assaillants.

— Que se passe-t-il ? lança Ituralde avant de talonner Onde de l’Aube.

Le hongre blanc partit au galop. Les gardes du général et le jeune messager suivirent le mouvement dans un tonnerre de bruits de sabots.

Malgré le vacarme de la bataille, Ituralde entendit les exhortations de Lidrin. Placé devant les piquiers, le Domani chargeait les Trollocs, épée au poing et bouclier fixé à l’avant-bras. Ses hommes le suivaient, prêts à le défendre, et les pauvres piquiers ne savaient plus où ils en étaient.

— Lidrin, espèce d’idiot ! s’écria Ituralde en tirant sur ses rênes.

— Approchez ! beugla le lieutenant en levant sa lame. (Le visage maculé de rouge, il éclata de rire.) Venez ! Je vous attends. Mon épée a soif de sang.

— Lidrin ! l’appela Ituralde. Lidrin !

L’officier regarda par-dessus son épaule. Dans ses yeux écarquillés brillait une forme d’euphorie. Ce délire, le général l’avait déjà vu chez des hommes qui s’étaient battus trop longtemps et trop violemment.

— Nous allons tous crever, général ! lança Lidrin. Comme ça, j’en emmènerai. Un ou deux, au moins ! Joins-toi à nous !