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Tallanvor s’éloigna, ses semelles faisant crisser les feuilles.

— Gaebril était un des Rejetés, dit Morgase.

Les crissements cessèrent.

— En réalité, c’était Rahvin. Il a pris le contrôle d’Andor en utilisant le Pouvoir de l’Unique. Les gens étaient obligés de lui obéir.

Tallanvor revint sur ses pas, comme l’attestaient les crissements, plus forts et plus proches.

— Tu en es sûre ?

— Sûre ? Non, mais ça expliquerait bien des choses. Tallanvor, nous ne pouvons pas ignorer ce qui se passe dans le monde. Le temps détestable, la nourriture qui pourrit, les faits et gestes de Rand al’Thor. Il n’est pas un faux Dragon. Les Rejetés arpentent de nouveau le monde.

» Que ferais-tu, si tu étais l’un d’eux ? Lever une armée et conquérir des pays ? Ou t’introduire dans un palais et prendre la reine pour consort ? En manipulant son esprit pour qu’elle t’obéisse. Un moyen de disposer d’une nation, pratiquement sans effort. Même pas besoin de lever le petit doigt.

Morgase leva la tête et la tourna vers le nord.

— Cette technique s’appelle la coercition. Un tissage sombre et répugnant qui prive sa cible de toute volonté. Je ne suis pas censée savoir qu’il existe…

» Tu m’accuses de penser à Gaebril ? Eh bien, tu as raison. Je l’évoque et je brûle de haine pour lui. Pourtant, dans mon cœur, je sais que s’il venait ici et me demandait quelque chose, je lui céderai, incapable de m’en empêcher. Mais ce que j’éprouve pour lui – cette chose qui lie mon désir et ma haine comme deux mèches dans une tresse – n’est pas de l’amour.

Morgase se tourna et regarda enfin Tallanvor.

— Je sais ce qu’est l’amour, et Gaebril n’a jamais eu le mien. D’ailleurs, je doute qu’une créature telle que lui sache de quoi il s’agit.

Tallanvor chercha le regard de Morgase. Dans le sien, gris sombre, brillaient de la douceur et de la… pureté.

— Femme, tu viens de ranimer mon espoir ! Prends garde à l’homme qui se prosterne à tes pieds !

— J’ai besoin de temps pour réfléchir. Peux-tu différer ton voyage ? Attendre un peu avant de partir ?

Tallanvor s’inclina.

— Morgase, si tu veux quelque chose de moi, quoi que ce soit, il suffit de le demander. Sur ce point, n’ai-je pas toujours été clair ? Je ferai retirer mon nom de la liste des départs.

L’officier se retira. Morgase le regarda s’éloigner, une tempête se déchaînant dans son esprit malgré l’influence apaisante du bassin et des arbres.

22

La fin d’une légende

La nuit, Gawyn ne pouvait plus voir les blessures de la Tour Blanche.

Dans l’obscurité, comment faire la différence entre une splendide fresque murale et une étendue de carreaux roussis ? Après le coucher du soleil, le plus beau bâtiment de Tar Valon ressemblait au plus laid.

Quant aux cicatrices et aux trous, ils disparaissaient sous un cataplasme de ténèbres. Bien entendu, avec les nuits d’encre provoquées par les nuages, on ne distinguait même plus la couleur de la tour. Blanc ou noir, dans l’obscurité, ça ne voulait plus rien dire.

Portant un pantalon droit et une veste rouge et or, Gawyn patrouillait dans le complexe de la tour. Sa tenue ? Eh bien, c’était une sorte d’uniforme, mais sans marque d’allégeance. Ces derniers temps, il n’en avait plus, d’allégeance.

Presque instinctivement, il se dirigeait vers l’entrée est de la tour, comme s’il entendait monter jusqu’aux appartements d’Egwene. Mâchoire serrée, il pivota sur lui-même et partit dans l’autre sens.

Il aurait dû dormir. Mais après quasiment une semaine à surveiller la porte d’Egwene, il était complètement décalé. Aurait-il dû rester dans ses quartiers pour se reposer ? Sans doute, mais sa chambre, dans une des casernes de la tour, était ridiculement trop petite.

Non loin de là, deux chats errants avançaient entre les touffes d’herbe, leurs yeux reflétant la lueur des torches d’un poste de garde. Les félins observaient le jeune homme comme s’ils envisageaient de l’attaquer.

Un hibou, invisible dans le noir, fendit l’air en silence. Seule preuve de son passage, une plume solitaire tomba lentement vers le sol.

La nuit, il était beaucoup plus simple de mentir. Certains hommes vivaient en permanence ainsi, préférant le rideau noir de l’obscurité aux fenêtres grandes ouvertes du jour. Sans doute parce que, du monde, ils ne voulaient voir que les ombres…

Bien que cette journée d’été se soit révélée étouffante, la nuit était étrangement piquante. Pourtant pas frileux, Gawyn frissonna quand la brise vint le titiller.

Depuis la mort de la pauvre sœur blanche, on ne déplorait plus de meurtres. L’assassin frapperait-il de nouveau ? En toute franchise, il (ou elle) pouvait rôder dans les couloirs, en quête d’une Aes Sedai solitaire. Une sorte de chasse, comme les deux chats avec leurs oiseaux.

Egwene avait interdit sa porte à Gawyn. En d’autres termes, pas question de passer la nuit devant. Mais pourquoi était-il sorti de la tour ? À l’intérieur, il aurait eu une chance d’être utile. En conséquence, il se dirigea vers l’une des innombrables entrées réservées aux domestiques.

Le couloir, bas de plafond, était propre et bien éclairé, comme toujours dans la tour. En revanche, de la pierre grise, sur le sol, remplaçait les carreaux ou le marbre qu’on trouvait ailleurs. Sur la droite de Gawyn, une porte ouverte donnait sur une pièce d’où montaient des rires et des éclats de voix. Des gardes qui se détendaient un peu… Gawyn leur accorda à peine un regard. Pourtant, il s’immobilisa.

Au second coup d’œil, il reconnut plusieurs hommes.

— Mazone ? Celark ? Zang ? Que fichez-vous là ?

Les trois hommes levèrent les yeux, inquiets, puis ils parurent chagrinés. Avec une demi-douzaine d’autres jeunes gars, ils jouaient aux dés et fumaient la pipe en compagnie de gardes de la tour.

Tous les Jeunes Gardes se levèrent et saluèrent Gawyn, même s’il n’était plus leur chef. Mais ils ne semblaient pas en avoir conscience.

Celark, le plus hardi du groupe, approcha du jeune homme. Très mince, les cheveux marron clair, il avait des battoirs en guise de mains.

— Seigneur… Ce n’est rien d’important… On se détend un peu, c’est tout…

— Les Champions n’aiment pas ce genre de comportement. Tu le sais. S’ils apprennent que tu veilles si tard pour jouer, tu ne pourras plus convaincre une Aes Sedai de te lier.

— C’est vrai, seigneur, fit Celark avec une grimace.

Une grimace gênée, aurait-on dit.

— Quoi, mon gars ? Je t’écoute !

— Eh bien, seigneur… Moi et quelques autres, nous ne sommes plus sûrs de vouloir être des Champions. D’ailleurs, nous ne sommes pas tous venus ici pour ça. Comme vous, certains voulaient surtout se former avec les meilleurs. Les autres… Eh bien, les choses ont changé.

— Quelles choses ?

— Je dis des bêtises, seigneur… Vous avez raison, on doit s’entraîner tôt, ce matin. Mais bon, nous avons vu la guerre, et nous sommes des soldats, maintenant. Devenir un Champion, c’est une noble aspiration. Mais certains d’entre nous ont réfléchi à ce que ça impliquait, et… Vous comprenez ?

Gawyn hocha la tête.

— En arrivant à la tour, je rêvais d’être un Champion. Aujourd’hui, je doute de vouloir passer ma vie à protéger une femme qui sillonne les campagnes.

— Opte pour une sœur marron ou blanche, dit Gawyn. Comme ça, tu resteras à la tour.

Celark plissa le front.

— Avec tout le respect que je vous dois, seigneur, j’ai peur que ça ne soit pas mieux. Les Champions ne vivent pas comme les autres hommes.

— C’est une certitude, oui, approuva Gawyn.

Il leva les yeux en direction des lointains quartiers d’Egwene. Non, il ne se laisserait pas attirer par cette porte comme par un aimant. Stoïque, il se força à regarder de nouveau Celark.