— Il n’y a rien de honteux à choisir un chemin différent.
— Ceux qui ne pensent pas comme nous disent que si.
— Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Rassemble ceux qui veulent rester dans la Jeune Garde et, dès demain, allez voir le capitaine Chubain. Je lui parlerai… Mais je parie qu’il vous intégrera aux gardes de la tour. L’attaque des Seanchaniens lui a coûté beaucoup d’hommes.
Celark se détendit visiblement.
— Vous lui direz un mot pour nous, seigneur ?
— Bien sûr. Être votre chef fut un honneur.
— Vous croyez… eh bien, pourquoi ne pas vous joindre à nous ?
Gawyn secoua la tête.
— Je dois suivre un autre chemin… Mais si la Lumière le veut bien, je resterai assez près pour garder un œil sur vous. (Il désigna la salle.) Retourne jouer. Je dirai un petit mot à Makzim en votre faveur.
Austère à souhait, Makzim, un colosse aux bras énormes, supervisait les séances d’entraînement.
Celark remercia son ancien chef et alla rejoindre ses camarades. Gawyn reprit son chemin, accablé que ses choix ne soient pas aussi simples que ceux des jeunes gens.
Perdu dans ses pensées, il était à mi-chemin de la chambre d’Egwene quand il s’avisa de ce qu’il était en train de faire.
J’ai besoin de quelque chose pour me distraire…
Au fond, il n’était pas si tard. Il pourrait peut-être converser un peu avec Bryne.
Il se dirigea vers la chambre du général. S’il avait une position étrange parmi les Aes Sedai, Bryne n’était guère mieux loti que lui : Champion d’une ancienne Chaire d’Amyrlin, chef de guerre de l’armée conquérante d’Egwene, et général de légende…
De la lumière filtrait de la porte légèrement entrouverte. Tant qu’il était éveillé, le général faisait en sorte qu’on le sache, au cas où un de ses officiers aurait besoin de lui.
Cela dit, il passait souvent la nuit dehors, dans un des postes de commandement ou de garde ou dans un village voisin.
Gawyn frappa doucement à la porte.
— Entrez ! lança Bryne de sa voix ferme mais amicale.
Gawyn obéit, puis il repoussa la porte dans sa position initiale. Assis à un bureau fatigué, le général rédigeait une lettre.
— Un moment…, fit-il en levant les yeux sur son visiteur.
Gawyn attendit. Ici, les murs disparaissaient sous des cartes de Tar Valon, d’Andor, du Cairhien et des régions environnantes. Sur la plupart, Gawyn remarqua des marques récentes à la craie rouge. Bryne se préparait à la guerre. Les marques indiquaient qu’il s’attendait à devoir défendre un jour Tar Valon contre les Trollocs.
Pas mal de cartes représentaient des villages, au nord de la ville, avec la liste de leurs fortifications – quand il y en avait – et leur degré de loyauté à Tar Valon. En cas de drame, ils pourraient servir d’avant-postes ou de dépôts de ravitaillement.
Sur une autre carte, des tours de garde, des fortifications et des ruines étaient signalées avec un cercle rouge.
Les calculs de Bryne, d’un imparable réalisme, intégraient la notion d’extrême urgence. Pragmatique, il ne cherchait pas à ériger des défenses, mais à utiliser celles qui existaient déjà. Ses troupes, il les déplaçait dans les villages stratégiques. Un tableau accroché à un mur montrait l’avancement du recrutement.
Debout dans cette pièce, l’odeur du vieux parchemin montant à ses narines en même temps que celle de la fumée des bougies, Gawyn sentit physiquement l’imminence de la guerre. C’était pour bientôt. Alors, le Dragon briserait les sceaux de la prison du Ténébreux.
L’endroit où il avait donné rendez-vous à Egwene, le champ de Merrilor, était signalé en rouge sur une carte. Au nord, à la frontière du Shienar…
Le Ténébreux lâché sur le monde ! En comparaison, les problèmes de Gawyn semblaient insignifiants.
Bryne acheva sa lettre, versa du sable sur l’encre, puis plia la feuille et y appliqua son sceau.
— Il est un peu tard pour passer chez les autres, fiston.
— Je sais, mais je me suis dit que tu étais debout.
— Et tu ne t’es pas trompé. Qu’est-ce qui t’amène ?
— J’ai besoin d’un conseil, fit Gawyn en se laissant tomber sur un tabouret.
— Sauf si tu veux savoir comment mettre en quarte un groupe d’hommes – ou fortifier le sommet d’une colline –, tu risques d’être déçu. Mais je t’écoute…
— Egwene m’interdit de la protéger.
— Eh bien, je suis sûr qu’elle a ses raisons.
— Des idioties ! Elle n’a pas de Champion, et un tueur rôde dans la tour.
Une Rejetée, même…
— C’est doublement vrai. Mais quel rapport avec toi ?
— Elle a besoin de ma protection.
— Te l’a-t-elle demandée ?
— Non.
— Bon à savoir. Sauf erreur de ma part, elle ne t’a pas demandé non plus de venir à la tour avec elle, ni de la suivre comme un chien qui a perdu son maître précédent.
— Mais elle a besoin de moi !
— Intéressant… La dernière fois que tu as pensé ça, tu as réussi – avec mon aide – à saboter des semaines de labeur visant à réunifier la tour. Parfois, fiston, les gens n’ont pas besoin d’aide. Même si ça paraît urgent et qu’on la leur offre de bon cœur.
Gawyn croisa les bras. Il se serait bien appuyé au mur, mais il craignit de malmener une carte qui représentait la position des vergers dans la campagne environnante. Près du pic du Dragon, un village, pour une raison inconnue, était cerclé quatre fois de rouge.
— Donc, tu me conseilles de la laisser en danger, avec le risque qu’elle prenne un couteau entre les omoplates ?
— Je ne t’ai donné aucun conseil, fit Bryne en feuilletant une pile de rapports. Je t’ai fourni quelques observations, et je m’étonne de te voir conclure qu’il faut lui ficher la paix.
— Je… Bryne, elle raconte n’importe quoi !
Le général eut l’ombre d’un sourire. Posant ses documents, il regarda Gawyn.
— Je t’ai prévenu : mes conseils ne valent pas tripette. Cela dit, je doute qu’il existe une réponse qui te convienne. Mais laisse-moi te poser une question : que désires-tu, Gawyn Trakand ?
— Egwene, répondit Gawyn sans hésiter. Je veux être son Champion.
— Laquelle des deux propositions est la bonne ?
Gawyn fronça les sourcils.
— Tu désires Egwene, ou tu veux être son Champion ?
— Être son Champion, bien entendu. Et l’épouser, aussi. Bryne, je l’aime…
— Selon moi, ce sont deux choses différentes. Apparentées, bien sûr, mais distinctes. À part en ce qui concerne Egwene, que désires-tu ?
— Rien. Elle est tout pour moi.
— Et c’est ça ton problème.
— Comment ça ? Je l’aime.
— Oui, tu l’as déjà dit.
Un bras sur son bureau, l’autre sur sa jambe, Bryne dévisagea Gawyn, qui parvint à ne pas se recroqueviller sous ce regard.
— Tu as toujours été un passionné, Gawyn. Comme ta mère et ta sœur. Impulsif et jamais calculateur, contrairement à ton frère.
— Galad ne calcule pas, il agit.
— Exact… J’ai peut-être parlé un peu vite. Galad n’est pas calculateur, mais il n’est pas impulsif non plus. L’impulsivité, ça consiste à agir sans réfléchir. Lui, il a toujours réfléchi – et en toutes circonstances. C’est comme ça qu’il a forgé son propre code moral. Il réagit vite parce qu’il a déjà déterminé que faire dans une situation donnée.
» Toi, c’est la passion qui te guide. Pas ta réflexion, mais tes sentiments. Brutalement, dans un tourbillon d’émotions. C’est ce qui te donne de la force. Tu peux agir quand ça s’impose, puis explorer les ramifications de tes actes ensuite. En général, ton instinct est fiable, comme l’était celui de ta mère. Mais la pièce a un revers : jusque-là, tu n’as jamais eu à décider que faire lorsque ton instinct t’a entraîné dans la mauvaise direction.