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Gawyn se surprit à acquiescer.

— Fiston, dit Bryne en se penchant sur son siège, un homme est bien plus qu’une seule passion ou une seule obsession. Aucune femme ne veut que son compagnon soit ainsi. Il me semble que les hommes qui passent du temps à faire quelque chose de leur vie – plutôt que clamer partout leur dévotion – sont ceux qui arrivent à des résultats. Avec les femmes, mais aussi dans l’existence en général. (Bryne se massa le menton.) Donc, si j’ai un conseil, ce sera le suivant : découvre ce que tu serais sans Egwene, et trouve un moyen de l’intégrer dans cette potentialité. Selon moi, c’est ça qu’une femme…

— Te voilà un expert en femmes, à présent ? lança une nouvelle voix.

Gawyn se retourna et sursauta de surprise en voyant Siuan Sanche pousser la porte.

Bryne ne tomba pas dans le panneau.

— Siuan, tu écoutes depuis assez longtemps pour savoir que ce n’est pas le sujet de la conversation.

Siuan avança, une bouilloire à la main.

— Tu devrais être au lit, grogna-t-elle, ignorant Gawyn après lui avoir jeté un coup d’œil.

— Parfaitement exact, convint Bryne. Bizarrement, les besoins du royaume se contrefichent de mes envies.

— Tes cartes, tu pourras les étudier demain.

— Mais je peux aussi les étudier la nuit et dans l’après-midi. Chaque heure que j’y consacre représente des lieues de terrain défendues en cas d’attaque des Trollocs.

Siuan soupira, tendit un gobelet à Bryne et le remplit d’une infusion qui sentait la mûre. Alors qu’elle semblait avoir l’âge de Gawyn, après avoir été calmée, il était étrange de voir Siuan materner un général grisonnant.

Pendant que Bryne buvait, l’Aes Sedai se tourna vers Gawyn :

— Quant à toi, Gawyn Trakand, j’avais l’intention de te parler. Donner des ordres à la Chaire d’Amyrlin et lui dire ce qu’elle doit faire ? Franchement ! Parfois, les hommes prennent les femmes pour leurs messagères personnelles. Tu imagines toutes sortes d’histoires délirantes, et tu voudrais qu’on les colporte partout.

Siuan fixa Gawyn comme si elle n’attendait aucune réponse – à part qu’il baisse humblement les yeux.

Le jeune homme lui donna cette satisfaction, puis il s’éclipsa avant de se faire malmener davantage.

Rien de ce qu’avait dit Bryne n’était une surprise pour lui. Véritable montagne de cohérence, le général lui avait déjà tenu ce discours – et pas qu’une fois. Réfléchir au lieu d’être impulsif, être circonspect. Mais il avait passé des semaines à réfléchir, ses idées tournant en rond sous son crâne comme des mouches piégées dans une jarre. Et il n’était arrivé nulle part.

Dans les couloirs, il remarqua que des hommes de Chubain étaient postés à intervalles réguliers. Non, se dit-il, il n’allait pas monter jusque chez Egwene. Simplement, il inspectait la garde.

Pourtant, il se retrouva dans un couloir très proche des quartiers de la Chaire d’Amyrlin. À un corridor de distance, en fait. Eh bien, il allait jeter un coup d’œil, puis…

Soudain, il se pétrifia.

Qu’est-ce que je suis en train de faire ?

S’il se sentait tellement nerveux, ce soir, c’était parce qu’il ignorait si on protégeait Egwene convenablement. Avant de le savoir, il ne pourrait pas dormir…

Non, décida-t-il. Cette fois, je vais faire ce qu’elle m’a demandé.

Il se tourna pour filer, mais un bruit l’incita à regarder par-dessus son épaule. Des échos de pas et des bruissements de tissu… Pour que ce soit une novice, il était trop tard, mais les servantes apportaient encore des repas en chambre, à cette heure. À la Tour Blanche, Bryne et Gawyn n’étaient pas les seuls à veiller tard.

Ça recommença. Très doucement, à la limite de l’audible. Inquiet, Gawyn retira ses bottes et avança à pas de loup jusqu’au coin du couloir.

Rien à signaler. Une représentation en or d’Avendesora la décorant, la porte d’Egwene était fermée, et il n’y avait pas âme qui vive dans le couloir.

Avec un soupir, Gawyn s’adossa au mur et entreprit de remettre ses bottes. Pourquoi Egwene interdisait-elle aussi à Chubain de poster des gardes devant chez elle ? Laisser son fief sans surveillance était…

Peu avant la porte de la dirigeante, quelque chose venait de bouger dans les ombres. Gawyn se pétrifia. À cet endroit, il n’y avait pas une grande zone obscure, juste une ombre large de quelques pouces projetée par une alcôve. Mais alors qu’il voulait étudier cette ombre, il eut du mal à garder les yeux dessus. Son regard glissait, comme un morceau de beurre sur un navet chaud.

Il semblait… Eh bien, cette ombre paraissait plus large qu’il l’avait cru au début. Et pourquoi ne parvenait-il pas à la fixer ?

Il y eut un mouvement, et quelque chose tourbillonna dans l’air. Gawyn se jeta sur le côté, l’acier percutant le mur. Une botte au pied, il lâcha l’autre et dégaina son épée. Le couteau qui visait son cœur tomba sur le sol avec un petit bruit sec.

Gawyn jeta un coup d’œil dans le couloir d’Egwene. Quelqu’un s’enfuyait. Une silhouette de noir vêtue, une capuche sur la tête.

Épée brandie, Gawyn se lança à la poursuite de l’inconnu. Avec une seule botte, il claudiquait, alors que le tueur filait comme le vent.

Comprenant qu’il était battu, Gawyn donna l’alerte en criant à pleins poumons. Puis il tourna sur la gauche. L’assassin étant obligé de revenir sur ses pas à un moment ou à un autre, il espérait bien l’intercepter.

Il déboula dans un nouveau couloir et fonça dans la direction qui devait le conduire à la rencontre de l’inconnu.

Une nouvelle fois, il négocia une intersection.

Personne dans ce couloir. Le tueur avait-il fait deux fois demi-tour ?

Jurant entre ses dents, Gawyn fonça et se retrouva très vite dans son couloir de départ – vide lui aussi. Une porte, peut-être ? Non, aucune ne permettait de filer. S’il attendait l’arrivée de la garde…

Non ! pensa-t-il, en pivotant sur lui-même. Des ombres, cherche des ombres.

Il y en avait une « flaque » près d’une porte, sur sa gauche. Trop petite pour dissimuler quelqu’un, mais quand il la fixait, le phénomène de « glissement » se reproduisait.

Une silhouette en jaillit, sa lame volant vers la tête du jeune homme.

Gawyn exécuta un Tailler les Roseaux impeccable et dévia l’épée adverse. Le tueur étant plus petit que lui, le fils de Morgase aurait dû avoir un avantage en matière d’allonge. Mais la vitesse d’exécution de l’inconnu en noir était stupéfiante. De plus, il recourait à des figures d’escrime dont Gawyn ignorait jusque-là l’existence.

Forcé de se défendre comme s’il était encerclé, le jeune homme passa à Faire Serpenter le Vent, la meilleure réplique dans ces cas-là. À sa grande surprise, il parvint à peine à tenir son adversaire à distance.

Entendant des cris dans le lointain – les gardes qui accouraient –, il beugla de nouveau pour signaler sa position.

Chez le tueur, il devina de l’agacement. À l’évidence, ce type s’était attendu à ne faire qu’une bouchée de lui. Eh bien, lui aurait parié sur sa victoire éclair, et ils en étaient tous les deux pour leurs frais. Comme avec l’ombre, fixer son regard sur l’inconnu était très difficile. Les coups de Gawyn – quand il parvenait à les décocher – zébraient l’air au lieu d’entailler la chair.

S’écartant sur le côté, Gawyn leva sa lame pour un Sanglier qui Dévale la Montagne, une figure censée mettre un terme au combat. Ce faisant, il offrit une ouverture à son adversaire, qui la saisit pour lancer un deuxième couteau.