Gawyn esquivant, l’arme rebondit contre un mur. Opportuniste, l’assassin en profita pour filer à toutes jambes. Le jeune homme le poursuivit, mais il fut vite distancé. En un éclair, le fugitif obliqua sur la gauche, dans un couloir qui donnait sur toute une série d’intersections.
Une telle vitesse, songea Gawyn, contraint de s’arrêter, le souffle court. Ça n’a rien de naturel.
Deux hommes de Chubain déboulèrent enfin, arme au poing.
Gawyn tendit un bras.
— Un tueur. Il écoutait à la porte d’Egwene. Parti par là…
Un garde fila dans cette direction. L’autre fonça alerter tout le monde.
Par la Lumière ! Et si je n’étais pas arrivé à temps ? Si j’avais intercepté ce tueur alors qu’il sortait de la chambre ?
Fatigue oubliée, Gawyn courut jusqu’à la porte d’Egwene. Arme au poing, il actionna la poignée, qui joua docilement.
— Egwene ! cria-t-il.
Poussant le battant, il bondit dans la pièce.
Il y eut une explosion de lumière et un bruit assourdissant. En un éclair, Gawyn se retrouva saucissonné par des cordes invisibles qui, en plus, le soulevèrent du sol. Son épée lui échappa, et une force elle aussi invisible le bâillonna.
Ainsi, il se retrouva désarmé, presque pendu au plafond et muet tandis que la Chaire d’Amyrlin sortait de sa chambre. Bien éveillée, elle portait une robe écarlate brodée de fil d’or.
Et elle ne semblait pas ravie.
Mat s’assit dans un fauteuil en vieux chêne, près de la cheminée de l’auberge, en regrettant que les flammes ne soient pas moins vivaces. La chaleur, il la sentait sur sa peau à travers le tissu de sa chemise blanche et de sa veste miteuse. Comme pantalon, il avait choisi un modèle grossier d’ouvrier. Et ses bottes, si elles avaient des semelles neuves, étaient usées sur le côté. Sans son chapeau, bien sûr, il portait son foulard à la manière d’une écharpe, histoire de dissimuler le bas de son visage.
Elayne avait toujours son médaillon, et sans le bijou, il se sentait nu comme un ver. Une épée courte reposait contre son fauteuil, mais c’était essentiellement pour la frime. S’il le fallait, il utiliserait plutôt le bâton de marche posé à ses pieds ou les multiples couteaux cachés sous ses vêtements. Cela dit, une épée, très visible, avait de meilleures chances d’effaroucher les truands qui grouillaient partout dans Caemlyn la Basse.
— Je sais pourquoi tu as demandé à me voir, dit Chet.
Des types comme lui, il y en avait un dans chaque taverne. Assez vieux pour avoir vu naître et mourir des jeunots comme Mat et prêts à parler de toutes ces années si on leur payait assez de verres.
Les joues mangées par une barbe de trois jours gris argent, Chet portait un bonnet tout de travers, et sa veste rapiécée avait dû être noire dans un très lointain passé. Sur la poche de poitrine, l’insigne rouge et blanc était trop passé pour qu’on puisse encore l’identifier. Quelque chose de militaire, sans doute. On ne récoltait pas dans des rixes de taverne des cicatrices comme celles qui barraient la joue et le cou du gaillard.
— Oui, mon gars, beaucoup de gens posent des questions sur le chef de cette Compagnie. Comme ta chope de bière me va droit au cœur, laisse-moi te donner un conseil. Tu as l’air de savoir par quel bout prendre une épée, mais défier ce type-là serait de la folie. Prince des Corbeaux et Seigneur de la Chance, voilà ce qu’il est. Il a rencontré la mort et joué son avenir aux dés. En plus, il n’a jamais perdu un duel.
Mat n’émit pas de commentaires. En revanche, il s’adossa à son fauteuil. C’était sa quatrième taverne de la nuit. Et la troisième où on colportait des rumeurs sur Mat Cauthon. Un ramassis de fadaises ! Maudites cendres !
Bien sûr, on bavassait aussi sur d’autres personnes. Surtout sur Rand, ce qui, chaque fois, faisait tourbillonner les fichues couleurs.
Tear était tombé entre les mains des Seanchaniens ! Non, de l’Illian ! Non, Rand avait vaincu tout le monde et il livrait l’Ultime Bataille à l’instant même où on parlait.
Non ! La nuit, il s’introduisait dans la chambre des femmes et les fécondait. Non, ça, c’était l’œuvre du Ténébreux. Peut-être, mais comme Matrim Cauthon était le Ténébreux !…
Des âneries en branches ! Mais qui venaient d’où ? Des Bras Rouges, pour certaines, comme l’histoire d’une ville grouillant de morts-vivants. Les autres ? Eh bien, les gens prétendaient les tenir d’un oncle, d’un cousin ou d’un neveu…
Mat lança une pièce de cuivre à Chet. Le poivrot toucha le bord de son bonnet, puis il se leva pour aller s’offrir une autre chope. Le jeune flambeur, lui, n’avait pas la tête à boire. Ces portraits, il l’aurait parié, expliquaient en partie pourquoi les rumeurs se répandaient si vite. Dans la taverne précédente, quelqu’un avait bel et bien exhibé une copie du dessin – toute froissée – devant ses yeux ébahis. Cela dit, jusque-là, personne ne l’avait reconnu.
Dans la cheminée, les flammes continuaient à crépiter.
Caemlyn la Basse s’étendait sans cesse. Futés, des entrepreneurs avaient compris que fournir des chambres et de l’alcool aux gens de passage serait très rentable. Du coup, les buvettes étaient devenues des tavernes, celles-ci se muant en auberges.
Le bois valant de l’or, beaucoup de mercenaires s’étaient reconvertis en bûcherons. Certains exerçaient honnêtement et s’acquittaient des taxes dues à la reine. D’autres se montraient moins regardants, et il y avait déjà eu quelques pendaisons. Qui aurait cru ça ? Des hommes exécutés pour contrebande d’arbres ? Et après ? On en décapiterait pour vol de poussière ?
Caemlyn la Basse avait radicalement changé, avec une multiplication des voies et une réhabilitation des bâtiments. Dans quelques années, ces anciens bas-fonds seraient une cité à part entière. Alors, pour la protéger, il faudrait construire un mur de plus.
La salle commune sentait la sueur et la crasse, mais pas plus que dans une autre taverne. Les saletés étaient vite nettoyées, et les servantes ne semblaient pas enclines à la paresse. En remplissant la chope de Mat, l’une d’elles lui fit un sourire coquin et dévoila un peu ses chevilles. Mat s’assura de bien s’en souvenir. Elle serait parfaite pour Talmanes.
Mat baissa son foulard afin de pouvoir boire. À le porter ainsi, il devait avoir l’air d’un idiot, mais il faisait trop chaud pour une capuche et la barbe était une torture perpétuelle.
Même avec son foulard sur le museau, il ne se faisait pas trop remarquer dans Caemlyn la Basse, où il n’était pas le seul à cacher son visage. Quand on l’interrogeait, il affirmait vouloir dissimuler une vilaine cicatrice. Malgré cette explication, pas mal de gens supposaient qu’il y avait une prime sur sa tête. Eh bien, malheureusement pour lui, ils avaient raison.
Il resta assis un moment à contempler les flammes. L’avertissement de Chet lui avait quelque peu retourné l’estomac. Plus sa réputation grandissait, et plus on lui chercherait des noises. Tuer le Prince des Corbeaux, quelle belle ligne sur un curriculum vitae ! Où ces gens étaient-ils allés pêcher ce titre ? Fichu sang et maudites cendres !
Quelqu’un vint s’asseoir à côté du jeune flambeur. Mince et osseux, Noal ressemblait à un épouvantail qui se serait extrait de la terre pour aller faire un tour en ville. Malgré ses cheveux blancs et son visage parcheminé, ce type était aussi vif que des gars moitié moins vieux. Dès qu’il brandissait une arme, en tout cas. Le reste du temps, il semblait plus empoté qu’une mule dans une salle de banquet.
— Tu es une célébrité, mon vieux, dit-il en passant ses paumes au-dessus du feu. Quand tu m’es tombé dessus, à Ebou Dar, je ne me suis pas douté que j’avais trouvé un compagnon si illustre. Encore quelques mois, et tu seras plus célèbre que Jain l’Explorateur.