Le bâton de marche du jeune flambeur martela en rythme les pavés. Les gardes de la porte, recroquevillés dans leur manteau, ne bougeaient pas plus que des statues. La zone entière faisait penser à un tombeau.
Bien au-delà de la porte, Mat passa devant une ruelle et hésita. À l’intérieur, vit-il, des ombres s’agitaient.
Des bâtiments flanquaient la venelle. Des chefs-d’œuvre d’Ogiers, bien entendu.
Un grognement monta de la ruelle.
— On détrousse quelqu’un ? lança Mat.
Rassuré, si ce n’était que ça…
Une silhouette massive se découpa dans l’obscurité de la ruelle. À la lueur de la lune, Mat distingua un type aux yeux sombres vêtu d’un long manteau.
L’inconnu sembla surpris de tomber sur un noctambule. Quand il désigna Mat d’un index boudiné, trois complices à lui sortirent des ombres et fondirent sur Mat.
Le jeune flambeur, soudain plus détendu, essuya les gouttes de pluie qui perlaient de ses sourcils. Ainsi, même sous la pluie, les truands étaient de sortie ? Quel soulagement !
Un des voyous abattit son gourdin sur le jeune homme. S’il portait son épée courte sur la hanche droite, ce n’était pas par hasard. Le type mordit à l’hameçon, pensant qu’il allait tenter de dégainer sa lame de la main gauche.
Au lieu de ça, il frappa avec son bâton, percutant sa cible sur le côté du genou. Quand elle tituba, Mat en termina avec un bon coup sur la tête.
Le crachin virant à la pluie, une sorte de douche s’abattit sur l’homme qui s’écroulait, faisant trébucher un de ses compagnons.
Mat recula et abattit la partie haute de son bâton sur l’imbécile qui tentait de garder son équilibre. Très discipliné, le type s’effondra sur son complice.
Le troisième agresseur jeta un coup d’œil à son chef, qui tenait par le col un grand type maigre que Mat ne parvint pas à voir très bien dans la pénombre.
Quoi qu’il en soit, il sauta par-dessus les deux voyous sonnés et abattit son bâton sur le troisième.
Le voyou ayant levé son bras pour se protéger la tête, le jeune flambeur lui faucha les chevilles, l’envoyant valser dans les airs. Quand il retomba, il l’assomma d’un coup sec et précis.
Voyant que le chef le chargeait, Mat lança presque nonchalamment un couteau qui vint se planter dans le cou du fâcheux. Celui-là ne ferait plus jamais de mal à personne. Les autres, Mat les laissa en vie avec l’espoir qu’ils comprendraient la leçon et s’amenderaient.
En souplesse, le jeune flambeur s’écarta pour laisser passer le chef, qui vint s’écrouler sur ses trois compagnons.
Mat récupéra sa lame puis la nettoya. Enfin, il se tourna vers la victime des quatre bandits.
— Je suis rudement content de te voir, l’ami, dit-il.
— Tu… pardon ?
— Ravi, tu peux me croire. J’ai cru que les voleurs étaient casaniers, cette nuit. Une ville sans détrousseurs, c’est comme un champ de blé sans épis. Et en l’absence d’épis, à quoi servirait un paysan ?
Le miraculé se releva sur des jambes flageolantes. Désorienté par les propos de Mat, il accepta néanmoins sa main, qui l’aida à se stabiliser.
— Merci, brave seigneur ! Merci beaucoup !
À la chiche lueur de la lune, Mat distingua un grand visage aux dents de rongeur posé sur un corps étrangement filiforme.
Le jeune flambeur haussa les épaules, posa son bâton contre un mur et entreprit de dérouler son foulard – désormais poisseux de sueur et de pluie.
— Si j’étais toi, mon gars, j’éviterais de me balader seul la nuit.
L’homme plissa les yeux dans la pénombre.
— Toi ! s’écria-t-il, la voix étranglée.
— Par le sang et les cendres ! Ne puis-je donc aller nulle part sans… ?
Le type bondit, une dague au poing. Vif comme l’éclair, Mat projeta son foulard devant lui. La lame toucha le tissu et rata les entrailles du jeune flambeur.
D’un coup sec, celui-ci entortilla l’écharpe autour de l’arme du tueur. Puis il dégaina deux couteaux, un dans chaque main, et les lança d’instinct.
Une lame par œil du sale type. Lumière ! Ce n’était pas ce que Mat avait visé…
Le bandit s’écroula sur les pavés trempés.
— Par le lait d’une mère dans une tasse ! éructa Mat. Oui, par son fichu lait !
Reprenant son bâton, il regarda autour de lui et ne vit personne.
— Je t’ai sauvé la peau et tu as voulu m’embrocher ?
Mat s’agenouilla près du cadavre. Quasiment sûr de ce qu’il allait trouver, il fouilla sa bourse.
Deux pièces d’or et une feuille pliée. Avec la trombine du jeune flambeur dessus. Froissant le portrait, il le fourra dans sa poche.
Une lame dans chaque œil. Une mort plus douce que ce que le type aurait mérité… Son foulard renoué, Mat récupéra ses lames et sortit de la ruelle en regrettant de ne pas avoir abandonné le grand idiot à son destin.
Les bras croisés, adossée à une colonne de marbre, Birgitte surveillait les environs pendant qu’Elayne, assise, se régalait d’une représentation donnée par un groupe de « comédiens ». Les compagnies de ce genre, qui mettaient en scène des récits, étaient devenues très populaires au Cairhien. À présent, elles tentaient de « conquérir » Andor. La salle où se jouaient les bardes avait été aménagée pour que ces artistes puissent se produire.
Birgitte secoua la tête. Jouer des histoires imaginaires, à quoi ça rimait ? Ne valait-il pas mieux aller vivre quelques véritables aventures ? En outre, elle préférait de loin les bardes. Avec un peu de chance, la mode des comédiens serait un feu de paille.
Cette « pièce » était une version romancée des tragiques épousailles et de la mort de la princesse Walishen, tuée par des Créatures des Ténèbres. Birgitte connaissait bien la ballade qui avait inspiré les comédiens. Au point, d’ailleurs, qu’ils en chantaient des extraits pendant la représentation. Au fil du temps, cette chanson avait très peu changé. Quelques noms et une poignée de notes, mais rien d’extraordinaire.
Un peu comme les vies de l’archère. Répétées à l’infini, mais avec très peu de différences. Parfois, elle était une militaire. À d’autres occasions, une forestière sans formation martiale. Malheureusement, elle s’était retrouvée général une ou deux fois. Un rôle qu’elle laissait volontiers à quelqu’un d’autre.
Elle avait été une garde, une voleuse au grand cœur, une dame, une paysanne, une tueuse et même une sorte de messie. Jamais une Championne, jusque-là. La nouveauté ne la dérangeait pas. Dans la plupart de ses vies, elle n’avait pas conscience des précédentes. Ce qu’elle pouvait tirer de ses existences actuelles aujourd’hui était une bénédiction, mais en réalité, elle n’avait aucun droit à ces souvenirs.
Ça n’empêchait pas son cœur de se serrer chaque fois que l’un d’eux disparaissait. Lumière ! Si elle ne parvenait pas à être avec Gaidal, ce coup-ci, ne pourrait-elle pas au moins se souvenir de lui ? On eût dit que la Trame ne savait plus que faire d’elle. Attirée de force dans cette vie, en écartant d’autres fils, elle s’était retrouvée à un endroit inattendu. La Trame, semblait-il, essayait de l’y ancrer. Que se passerait-il quand elle aurait tout oublié ? Saurait-elle encore qu’elle avait ouvert les yeux dans le corps d’une adulte sans passé ?
Ces idées la terrifiaient plus qu’aucun champ de bataille n’avait pu le faire.
Elle aperçut Kaila Bent, un des gardes féminins, et la salua alors qu’elle longeait la dernière rangée de sièges du théâtre improvisé.
— Alors ? demanda-t-elle quand Kaila l’eut rejointe.
— Rien à signaler… Tout va bien.
La tenue des gardes féminins allait à merveille à Kaila, une mince jeune femme aux cheveux roux.
— Enfin, aussi bien que possible quand on doit supporter jusqu’à la fin La Mort de la princesse Walishen.